« La Fabrique des pandémies » : préserver la biodiversité pour se prémunir contre les maladies

La journaliste d’investigation Marie-Monique Robin a rencontré 62 scientifiques – médecins, infectiologues, épidémiologistes, parasitologues ou encore vétérinaires – afin d’évoquer les zoonoses, les pandémies et les moyens de les prévenir. Au cœur de leur réflexion, ce constat : c’est en luttant contre la déforestation, l’urbanisation et en faveur de la biodiversité qu’on parviendra à mettre fin à un cycle d’« épidémies de pandémies ».

Dans les années 1990, en Inde, la population des vautours s’effondre soudainement. Le diclofénac, un anti-inflammatoire administré au bétail, en est la cause. En se nourrissant sur les carcasses de bovins, les rapaces nécrophages font passer le médicament dans leur organisme et finissent par y succomber. 95% des trois espèces indiennes de vautours disparaissent en quelques années. Les charognes, souvent abandonnées sur le bord des routes, attirent alors les chiens errants. Il en résulte une épidémie de rage qui fera 30 000 morts par an entre 1996 et 2016. Ce phénomène, figurant parmi des dizaines d’autres, est édifiant en ce sens qu’il fait état de changements écosystémiques dus à l’homme et lui étant finalement néfastes. Là est l’objet du livre de Marie-Monique Robin : la construction des routes, l’urbanisation, la déforestation, l’élevage industriel, la démographie croissante, les pesticides, les engrais chimiques, la réduction des habitats naturels d’une certaine biocénose contribuent à amenuiser la distance qui sépare les hommes et leurs animaux domestiques d’une faune sauvage parfois vectrice de maladies. En affectant les écosystèmes, l’homme favorise l’apparition de zoonoses, dont le SARS-CoV-2 n’est que la pointe avancée.

Les zoonoses forment un ensemble de maladies qui ont en commun d’être provoquées par des pathogènes transmis par les animaux sauvages aux humains, et souvent par le truchement des animaux domestiques. Dans une forêt tropicale dont l’équilibre a été préservé, les agents pathogènes demeurent circonscrits et n’ont pas l’opportunité de se propager dans la communauté humaine. Mais lorsque cet équilibre est rompu, par exemple en raison de la disparition des gros mammifères ou de leurs prédateurs, les cartes écosystémiques sont aussitôt rebattues. Prenons le cas de la maladie de Lyme, longuement explicité dans le bouquin. Il a été démontré que c’est la souris à pattes blanches qui est à l’origine de la bactérie vectrice de cette maladie. En réduisant la biodiversité, en faisant fuir les écureuils ou les opossums privés d’espace, il ne reste aux tiques que des opportunités limitées de se gorger de sang. Les morsures se concentrent alors davantage sur les rongeurs porteurs de la bactérie, ce qui fait augmenter les probabilités de transmission à l’homme de la maladie de Lyme. Dans ce cas, la fragmentation des forêts et des espaces naturels met à mal ce que Marie-Monique Robin appelle « l’effet dilution ». Le principe en est simple : la biodiversité dilue le risque de (transmission de) maladie. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les rongeurs, dont les prédateurs sont chassés de certains biotopes par l’homme, constituent un important réservoir d’agents pathogènes – devant les primates et les chauve-souris.

Ces deux espèces animales figurent en bonne place dans La Fabrique des pandémies. Marie-Monique Robin rappelle ainsi que le virus Nipah a d’abord été transmis par des chauve-souris chassés de leur milieu naturel aux porcs d’élevage intensif, avant de passer à l’homme. Le modèle ici à l’œuvre nous est déjà familier : déforestation, promiscuité entre la faune sauvage et les animaux domestiques ou d’élevage, zoonose… La première grande maladie zoonotique apparue en Afrique n’est autre qu’Ebola. Et cette fois, ce sont les primates qui en sont à l’origine. Ces derniers ont été privés de leur habitat, rogné par l’activité humaine. En se rapprochant des hommes, ils ont fait l’objet de convoitise pour leur viande. Et c’est ainsi que la maladie est passée à l’homme. Si le diagnostic paraît clair et indiscutable, cela fait en réalité plus de vingt années que les scientifiques cherchent, en vain, à sensibiliser la communauté internationale à ces questions écologiques et sanitaires.

Marie-Monique Robin rappelle pourtant que la responsabilité des hommes dans l’apparition des zoonoses a été prouvée à travers des centaines d’études. Le sida, le virus zika, la grippe H1N1 ou encore le chikungunya ont tous en commun d’avoir été transmis par la faune sauvage à l’homme. Notre impact sur la planète double tous les 17 ans depuis 1950, si l’on en croit le chercheur Safa Motesharrei. Et au-delà des maladies, la perte de biodiversité a d’autres effets délétères : l’auteure revient ainsi sur la monoculture de pomme de terre en Irlande ayant préfiguré la grande famine du milieu du XIXe siècle (un million de morts, deux millions d’exilés !). Pour restreindre les risques de pandémie, elle en appelle à la réduction de la pauvreté et à la limitation de la croissance démographique. La première rend inévitable la consommation de viandes de brousse en Afrique. La seconde fait peser de sérieuses menaces en termes d’utilisation d’antibiotiques, de stress hydrique, d’emploi de pesticides ou de déforestation. Enfin, ultime témoignage de la richesse de cet essai, des encadrés thématiques sur la social-écologie, la constitution du système immunitaire humain, les rongeurs ou encore la résistance aux antibiotiques viennent apporter des éléments factuels et didactiques essentiels.

La Fabrique des pandémies, Marie-Monique Robin
La Découverte, février 2021, 343 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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