Beauté volée (Stealing Beauty) de Bernardo Bertolucci : la vraie vie, belle et impitoyable

Stealing Beauty, chef d’œuvre de Bernardo Bertolucci est un de ces films qu’on regarde lorsqu’on a malheureusement besoin de se rappeler à quel point la vie est poétique. C’est à première vue le propos du film, éminemment contemplatif : une adolescente qui respire la jeunesse et la beauté (la jeune Liv Tyler très touchante) arrive en Toscane dans la résidence d’un artiste pour y passer l’été. Tout est prétexte à enchanter le spectateur avide d’art : les peintures sur les murs, les sculptures d’argile qui jalonnent le terrain, les paysages italiens, jusqu’aux sujets de conversation… Avec en arrière-plan, une réflexion sur la complexité de la vie.

Une bulle d’art hors du temps…

Stealing Beauty est un film à ambiance. Bernardo Bertolucci nous plonge dans une bulle située en Toscane, et nous promène pendant deux heures dans les plus beaux paysages naturels et les plus beaux décors possibles. Les collines habillées de vignes ou d’arbres élancés de la Toscane alternent avec la résidence où se reposent artistes et intellectuels. Des peintures ornent les murs de ces bâtiments un rien biscornus qui empruntent leur charme à une forme de simplicité brute. Les sculptures (qu’on doit à l’artiste Matthew Spender) répondent à la réflexion des personnages.

Diana et Ian Grayson, un couple d’Irlandais dont le mari est sculpteur (Sinéad Cusack et Donald McCann) accueillent dans leur propriété Alex Parrish, un écrivain en fin de vie (Jeremy Irons), M. Guillaume, un galeriste âgé atteint de sénilité (Jean Marais dans son dernier film) et Noemi, la rédactrice du courrier des cœurs d’un magazine italien (Stefania Sandrella). S’ajoutent à ce groupe hétéroclite leur fille Daisy et les deux premiers enfants de Diana, Christopher (Joseph Fiennes) et Miranda (Rachel Weisz) accompagnée de son compagnon Gregory (Jason Flemyng). La jeune Lucy Harmon, dix-neuf ans, débarque des États-Unis, envoyée par son père pour servir de modèle à Ian Grayson. Ce n’est qu’un prétexte pour l’envoyer en Italie et lui changer les idées, suite au décès de sa mère, Sarah Harmon, la célèbre poétesse. Amie de longue date des Grayson, elle avait passé un été chez eux, dans cette même propriété, vingt ans plus tôt. Le spectateur comprend donc rapidement que Lucy vivra son séjour dans un milieu privilégié.

Le film est en effet éminemment contemplatif, autant que ses personnages en sont oisifs. Il y a peu d’action, tout est question de réflexion. Lucy cherche, en effet, à percer un secret de famille, en même temps qu’à retrouver un amour de jeunesse.

…mais pas hors de la vie et son caractère inéluctable

Et pourtant, derrière toute cette beauté, la vie, sans concessions, est bien là, subtilement montrée à l’écran par le cinéaste italien grâce à une mise en scène qui distille scènes et dialogues d’importance au milieu de longs moments de douceur. Bernardo Bertolucci nous laisse à voir, çà et là, la violence de la maladie et même la mort, l’animalité des pulsions sexuelles, le désir et la recherche des origines tout en nous donnant l’impression d’observer un paisible été en Toscane. Et sans qu’on s’en rende compte, on comprend que l’évolution de chaque personnage, qui semblait secondaire, nous intéresse.

Au-delà de la vitrine qu’est ce très beau film, visuellement parlant, le réalisateur nous montre la vraie vie, faite de mystère, d’interrogations, d’émotions puissantes et d’acceptation. Jeremy Irons est excellent pour camper cet écrivain qui vit là ses derniers jours et se réjouit de les passer dans la beauté et la légèreté d’un été, en la compagnie d’une jeune fille en fleur, devant laquelle il s’émerveille avec innocence. Une jeune fille depuis peu orpheline de mère, déroutée, et à la recherche de réponses sur cette dernière. Jean Marais, qu’on voit ici dans son dernier film, représente l’oubli, la perte de la mémoire et de la raison, la décadence. Ces deux personnages sont opposés aux adolescents que sont Lucy, Christopher et leurs voisins italiens, Niccolo et Osvaldo Donati. La jeunesse transparait aussi du corps souvent dénudé d’une jeune Rachel Weisz très sensuelle.

Un long-métrage dont le sous-texte s’inscrit dans l’érotisme et l’art 

Pour faire passer son message sur la vie, Bernardo Bertolucci fait appel à l’art, omniprésent, et à l’érotisme, qui jalonne le film.
Lucy est en effet vierge, à la grande surprise de ce groupe d’artistes qui pratiquent le naturisme. Elle se réserve pour le garçon spécial qui lui a un jour écrit une lettre qu’elle a trouvée si belle qu’elle l’a apprise par cœur, et qui vit ici, en Toscane. Dans le même temps, elle recherche ses origines, perdue dans les secrets de sa mère.
C’est par la nudité et les pulsions sexuelles des personnages que bien des informations passent, autant que par les regards et les poses de ces statues omniprésentes dans les décors, et bien sûr, les réflexions des personnages, dont cet été est, pour certains, de simples vacances, pour d’autres, le dernier.
De cette manière, au-delà de sa première impression d’être un film très léger où quelques privilégiés se prélassent dans une vie idéale, Stealing Beauty est en fait un long-métrage porteur d’une réflexion puissante sur le sens de la vie, sur la beauté qui existe derrière le plaisir, la souffrance et le temps qui passe.
Malgré sa durée de deux heures, le film ne lasse pas, grâce à un scénario à plusieurs intrigues qui se révèle passionnant de mystère, à une bande-son éclectique mais toujours juste, avec Mozart comme garant, à un montage poétique, et bien sûr à une photographie superbe que l’on doit à Darius Khondji. L’interprétation des acteurs est aussi de très haut niveau, même si l’on est dérouté par le personnage de Ian Grayson.

Un peu à la manière d’un Call Me By Your Name, mais d’un niveau bien supérieur de par la place accordée à l’art et à l’érotisme, Stealing Beauty nous rappelle que, derrière une apparence de vie paisible, sensuelle et intellectuellement riche, la vie continue de se jouer, belle et impitoyable.

Beauté Volée (Stealing Beauty) : bande-annonce 

Fiche technique : Stealing Beauty

Réalisateur : Bernardo Bertolucci
Scénariste : Susan Minot, d’après une histoire de Bernardo Bertolucci
Casting : Liv Tyler, Jeremy Irons, Jean Marais, Sinéad Cusack, Rachel Weisz, Joseph Fiennes, Donald McCann, Jason Flemyng
Musique : Richard Hartley
Sortie : 1996
Pays : France, Italie, Royaume-Uni
Version originale : anglais
Genre : drame, romance
Durée : 113 minutes ou 119 minutes (DVD)

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Sarah Anthony
Sarah Anthonyhttps://www.lemagducine.fr
Ecrivain et artiste, Sarah Anthony est copywriter freelance et a écrit au Mag de 2020 à fin 2023, elle y a notamment été responsable de deux rubriques : Arts & Culture (qu'elle a créée) et Séries. Son premier roman, La Saison sauvage, est disponible aux Editions Unicité depuis le 6 décembre 2022. Au sein de la rubrique Arts & Culture, Sarah a créé en janvier 2021 une chronique illustrée : l'Abécédaire artistique, qui a comptabilisé jusqu'à 20 000 lecteurs certains mois. En octobre 2023, l'Abécédaire artistique a été publié en livre et la chronique a pris fin en décembre de cette même année. Sarah Anthony se consacre désormais à l'écriture de son second roman. Plus d'infos : https://sarahanthonyfineart.com

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