« Valhalla Hotel – Bite the bullet » : voyage en absurdistan

Une ville perdue au milieu de nulle part. Un shérif aux méthodes étranges. Deux personnes, un pongiste et son entraîneur, en transit forcé. Patrice Perna et Fabien Bedouel, co-scénaristes, donnent corps à un projet initié de longue date et échafaudent un récit surprenant où l’absurde prend le pas sur le rationnel.

Malone avait tout de l’archétype du beauf un peu lourdaud : un singlet mal ajusté, le poil broussailleux, une raie un peu trop visible, une Fiat 500 brusquement tombée en rade sur le bord d’une route quasi déserte. Ce coach de tennis de table est d’ailleurs du genre à adresser un doigt d’honneur à un automobiliste, puis à se plaindre, quelques instants plus tard, du manque de courtoisie de ce dernier sous prétexte qu’il poursuit sa route malgré ses appels de détresse. « Ah ben bravo, belle mentalité. » Patrice Perna et Fabien Bedouel ont pourtant le bon goût de réhabiliter cet antihéros pathétique en le confrontant aux habitants de Flatstone, une petite localité à forte communauté allemande.

Au mauvais endroit

Tout commence quand le shérif du coin entend verbaliser Malone et son poulain Lemmy pour stationnement interdit… alors qu’ils sont incontestablement en panne. Tatillon, l’homme leur explique dans la foulée qu’il lui est impossible d’appeler le garage car l’utilisation de la fréquence de police est réservée aux urgences et qu’en vertu du règlement, il ne peut pas non plus les véhiculer sans les avoir préalablement appréhendés. Les règles sont les règles. Qu’à cela ne tienne : une remarque courroucée de Malone lui vaut, ainsi qu’à Lemmy, une mise au cachot pour « stationnement interdit, obstruction, insulte à un représentant de l’ordre et dégradation de bien public » – car il a été malade durant le trajet les menant au poste de police, après une poursuite vite avortée. Là-bas, les deux infortunés constatent qu’un certain Zawalski, travaillant au commissariat, couche dans l’unique cellule des lieux. Le shérif avise bientôt son adjointe Betty : ce sont « des sodomites de la côté ouest », « j’ai préféré les embarquer le temps d’y voir plus clair ». Et qu’importe si ni le procureur ni l’avocat des deux hommes n’ont été prévenus. Il lance à sa collègue, dans un summum d’ironie : « Arrête un peu avec tes questions de procédure, on n’est pas à Harvard ! » Un peu plus tard, dans une même veine, Betty assènera à Malone, surpris qu’elle ne cherche pas à arrêter le propriétaire de la voiture que son chef pourchassait la veille : « Nous sommes aux États-Unis, m’sieur. Ici, on n’arrête pas les gens pour rien. »

Vous l’aurez compris, Patrice Perna et Fabien Bedouel entendent plonger leurs deux héros, initialement en route vers Albuquerque pour les qualifications aux Jeux olympiques, dans une sorte d’absurdistan propice à l’humour et aux surprises. Malone et Lemmy échouent ainsi dans un motel peu avenant où a lieu une série d’événements étranges : une jeune femme sculpturale couche avec Lemmy et prélève son sperme, un « homme-cochon » et ses acolytes attaquent Malone, une surveillance vidéo est mise en place dans leur chambre à l’insu des deux protagonistes… Le récit est très bien conduit, les péripéties s’enchaînent jusqu’à un final spectaculaire (un règlement de compte dans un cratère à l’écart de la ville) et de nombreuses zones d’ombre restent à éclaircir (et notamment au sujet d’un Lemmy taciturne, d’un intendant Helmut énigmatique ou d’un El Loco iconique).

Une bande dessinée aux nombreuses subtilités

Les doubles discours sur les procédures administratives policières ne constituent pas le seul signe d’ironie dans cet album. Zawalski, l’assistant du shérif, est un ancien délinquant sexuel sous traitement. Il a été accusé de voyeurisme pour le simple fait d’avoir uriné dans les toilettes des femmes alors que celles des hommes étaient hors d’usage. Les personnage se croisent et se recroisent sans cesse dans des contextes très différents, ce qui occasionne parfois des situations embarrassantes. Flatstone est un tel trou perdu que la gérante de l’hôtel affirme très sérieusement : « Eh bien, les distractions ne manquent pas : il y a l’église tous les dimanches, la foire au cochon deux fois par an et puis le défilé des commémorations le 9 novembre. » L’endroit est pourtant loin d’être apaisé : au-delà des manœuvres clandestines qui y ont cours – et sur lesquelles on ne sait encore rien –, il existe des tensions entre les Américains et les Allemands, matérialisées par un colonel qualifiant ces derniers de « résidus de nazis » après la raclée reçue par ses fils dans un bar. Ces oppositions s’avèrent très pop et tarantinesques.

Rythmé, parfois désopilant, mais aussi inégal (la première partie étant supérieure à la seconde), Valhalla Hotel – Bite the bullet se distingue en sus par des planches très soignées, aux structures libres et parfois gratifiées de quelques sophistications plaisantes, telles les lumières rouges qui inondent le bar local. Patrice Perna et Fabien Bedouel (aussi dessinateur de l’album) peuvent en tout cas se gargariser d’une nouvelle collaboration fructueuse après Forçats, Kersten ou Darnand.

Valhalla Hotel – Bite the bullet, Patrice Perna et Fabien Bedouel
Comix Buro, janvier 2021, 64 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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