Deux mètres dix pour la beauté du geste

Années 70, le sport mondial est soumis à des tensions déplorables. L’influence de la politique se combine aux différentes sortes de dopage. Des maux que les sportifs semblent incapables d’endiguer, du fait de leur nature de compétiteurs. L’esprit de compétition produit des effets pervers qui donnent à réfléchir. Pourtant, de cet esprit de compétition a dépendu la survie de l’espèce. Heureusement, survivre permet aussi de prendre du recul et de privilégier les relations humaines, ce que montre ce roman.

Quoi de plus beau pour le sport, que cette invention des Jeux Olympiques qui portent en eux une histoire qui remonte à l’Antiquité et sa glorification des qualités humaines portées jusqu’à la perfection (du geste notamment) ? Malheureusement, ces Jeux trouvent désormais leurs limites avec leur succès et l’immense notoriété qu’ils apportent. La gloire obtenue par les vainqueurs est probablement disproportionnée, du fait du retentissement médiatique et de ses conséquences financières, dans un monde tourné vers la victoire et la joie qui l’accompagne, fruit de longues années d’efforts. Avec l’influence de l’argent et des effets pervers qu’il entraîne, le sport est entré dans une ère qui s’avère désastreuse. Des sportifs jeunes et d’horizons très divers se côtoient pendant la merveilleuse quinzaine des JO, qui permet (devrait permettre) de mettre tout le reste de côté. Malheureusement, le sport est vicié par tous ceux qui tournent autour parce qu’ils en ont compris l’incroyable retentissement. Jean Hatzfeld s’intéresse à des femmes qui recherchent des sensations pour sauter le plus haut possible, ainsi qu’à des hommes qui cherchent à soulever des centaines de kilos de fonte pour la gloire. Mais… les dés sont pipés. Le plus fort, c’est qu’il n’est pas difficile de s’en rendre compte, mais que tout le monde continue de jouer le jeu, parce qu’il est trop beau, trop tentant, trop puissant.

Sue l’américaine et Tatyana la soviétique

D’un côté, nous avons Sue, qui a réalisé qu’elle possède les qualités pour réussir dans la discipline du saut en hauteur. Très rapidement, elle a atteint le haut niveau, au point de se trouver sélectionnée pour les Jeux Olympiques. À cette épreuve, elle arrive sans connaître ses principales concurrentes, sinon pour en avoir entendu parler ou les avoir vues à la télé. Celle qui l’impressionne le plus, c’est Tatyana. Pourtant, comme elles sont concurrentes et ne parlent pas la même langue, elles ne font que se côtoyer. Mais cette épreuve restera pour chacune des deux comme un moment clé de leur existence, car les boycotts successifs des JO suivants (les Américains pour les JO de Moscou en 1980, les Russes pour ceux de Los Angeles en 1984) les priveront d’autres occasions. C’est donc une surprise pour Sue, des décennies plus tard, de recevoir un courrier de Tatyana l’invitant à venir la voir chez elle. Bien entendu, depuis toutes ces années, beaucoup de choses se sont passées et les deux femmes ne sont plus de jeunes athlètes devant qui la vie s’ouvrirait. Malgré tout, Sue décide de faire le voyage, sans doute parce que c’est le moyen d’échapper à sa vie du moment et de retrouver des souvenirs, des sensations, la possibilité enfin d’aller ailleurs et peut-être de profiter d’une amitié faite de complicité.

Deux femmes qui ont tout à apprendre l’une de l’autre

Les retrouvailles ne sont ni simples ni naturelles, car les deux femmes ne se connaissent pour ainsi dire pas. Leurs souvenirs communs sont bien loin et elles ont tellement changé !

Le saut en hauteur

Malgré son titre, ce roman ne parle pas que de sport. Et s’il parle de saut en hauteur féminin, il parle également d’haltérophilie. Jean Hatzfeld se montre bon connaisseur du monde des sports, que ce soit pour le quotidien, l’entraînement ou la compétition. Il s’attache à montrer que la performance du top niveau dépend de petits rien. Il atteint peut-être son sommet en montrant Sue à son meilleur niveau. Surtout quand elle décrit ses sensations lors de son saut record. À ce moment-là, tout a juste été parfait et elle a passé la barre sans vraiment se poser de questions, très naturellement. À ce tarif, l’auteur montre que la recherche de la performance passe avant tout par la répétition des gestes, pour atteindre quelque chose qui ressemble à la perfection au bon moment. Alors, le relâchement permet d’obtenir le meilleur sans même se rendre compte de l’effort fourni.

Les réalités de l’haltérophilie

Cela va pour une athlète qui saute, grâce à une technique bien au point. Mais qu’en est-il pour un haltérophile ? Qu’est-ce qui fait que l’un d’eux est meilleur que ses adversaires ? Sa simple capacité à soulever plus que les autres ? L’auteur montre que là aussi, ce serait trop simple. En haltérophilie, la technique compte énormément. Il y a aussi un aspect tactique non négligeable, ainsi qu’un aspect mental qui peut se révéler déterminant.

Quel rapport entre le saut en hauteur féminin et l’haltérophilie ?

Mais pourquoi, dans ce roman, l’haltérophilie croise-t-elle le saut en hauteur féminin ? Eh bien, Tatyana n’est pas seulement soviétique, elle est surtout Kirghize. C’est pourquoi, là où elle est logée dans le village olympique, elle a l’occasion d’observer Chabdan Orozbakov, une vraie vedette de l’haltérophilie, mais aussi un caractère fort qui éprouve un vif sentiment nationaliste.

L’échiquier de la vie

Dans ce roman, Jean Hatzfeld expose ce qui compte pour ces sportifs de haut niveau (intelligemment, il confronte ses personnages à des personnes réelles dans des époques et ambiances tout aussi réelles). Attention, quand même, son roman n’est pas fait que de descriptions de compétitions. On pourrait même dire que la compétition qui reste dans la mémoire de Sue tarde à venir dans la narration. L’auteur nous décrit aussi de manière très prenante la compétition d’haltérophilie. Mais Jean Hatzfeld s’intéresse beaucoup aux individus et il fait preuve de beaucoup d’humanisme. En prenant Sue et Tatyana à notre époque, il les montre désenchantés, l’essentiel de leur vie derrière elles. Cela lui permet d’évoquer beaucoup de points qui ont eu une influence sur leur destin. Comme déjà dit, elles n’ont rien pu faire contre le dopage, un système organisé qui les dépassait. Ce système leur joue de très vilains tours sur le long terme. Il a été mis en place parce que le contexte de la guerre froide faisait que le sport constituait une vitrine de l’état de compétition entre les deux grandes puissances du monde. Les résultats étaient avancés pour prouver l’efficacité d’une politique et ils étaient récompensés. Sue et Tatyana n’ont été que deux pions sur un immense échiquier où leurs actions intéressaient au plus haut niveau. Et, on le sait, aux échecs un joueur peut envisager de sacrifier quelques pions sans trop d’états d’âme, pour initier sa propre victoire.

Et maintenant ?

Pour celles et ceux qui trouveraient que Jean Hatzfled va trop loin dans les implications de la politique et de l’argent dans le sport, une information du 16 septembre 2020 indique que Lamine Diack, ancien président (1999-2015) de la Fédération Internationale d’Athlétisme a été condamné par le tribunal de Paris, à 4 ans de prison dont 2 avec sursis, pour « son implication dans un réseau de corruption destiné à cacher des cas de dopage en Russie ». Concrètement, « il a été reconnu coupable de corruption active et passive et d’abus de confiance » et il a été « condamné à une amende de 500 000 euros. » Voilà qui montre que le dopage est une réalité institutionnalisée et que les intérêts en jeu sont énormes.

Deux mètres dix, Jean Hatzfeld

Gallimard, août 2018, 208 pages 

 
 
 
 
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