Une aventure de Blake et Mortimer : Le Dernier Pharaon, BD dessinée par François Schuiten

Mais qui est ce Dernier Pharaon annoncé dans le titre de cette nouvelle aventure de la série Blake et Mortimer, dessinée cette fois par François Schuiten ? Professeur Mortimer, dans la Palais de Justice de Bruxelles comme dans la Grande Pyramide, rappelez-vous : Par Horus, demeure !

Dans le domaine du neuvième art (la BD en général), la série Blake et Mortimer tient une place de choix parmi les grands classiques. Les premières planches du Secret de l’Espadon paraissent dans Le Journal de Tintin le 26 septembre 1946. Une aventure qui paraît en albums à partir de 1950, selon deux versions successives, la première en deux albums, la seconde en trois. L’intérêt de la seconde version tient au fait que le nombre de pages permet de proposer davantage de dessins pleine page. Or, le dessin de l’auteur, Edgar P. Jacobs, tient une part essentielle dans l’impact de la série. Adepte de la ligne claire, Jacobs lui ajoute quelques titres de gloire issus de son imaginaire et de sa personnalité. La série Blake et Mortimer se caractérise par la complicité entre les deux personnages, une atmosphère très réaliste, des dessins propres à marquer les esprits, beaucoup de texte pour commenter l’action, de nombreux rebondissements, l’utilisation d’une technologie sophistiquée menant à quelques intrigues de science-fiction et un goût prononcé pour un fantastique nimbé d’ésotérisme.

Ce goût éclate littéralement dans Le mystère de la grande pyramide qui nous entraîne en Égypte (héritière d’une civilisation fascinante). Dans ce diptyque, Jacobs combine à merveille une atmosphère mystérieuse avec une intrigue puissante et des personnages qui se révèlent progressivement. Le tout est magnifié par quelques dessins qui marquent les esprits. Remarque au passage, si vous envisagez de parler de la série faites bien attention à ne pas vous emmêler les pinceaux : dire « Le mystère de l’Espadon » et « Le secret de la grande pyramide » serait du plus mauvais effet.

Tout cela pour dire qu’après la mort d’Edgar P. Jacobs, la série fut reprise avec des fortunes diverses. Si Bob de Moor s’en tira bien pour finir Les 3 formules du Professeur Sato, le reste ne dépassa jamais le stade de l’imitation. Comme quoi, Edgar P. Jacobs avait sa manière bien personnelle, la marque (jaune ?) d’un véritable artiste.

Nouvel opus, avec Le Dernier Pharaon, cette fois dessinée par François Schuiten, coauteur avec son complice Benoît Peeters de la série Les cités obscures.

Même un peu vieillis, on reconnaît Francis Blake et Philip Mortimer. La vraie bizarrerie, c’est que pour un lecteur attentif, à force de voir les personnages dessinés sous toutes les coutures, dans la tête, on se les représente comme de vraies personnes : on peut les reconnaître à leurs silhouettes, leurs attitudes, leurs traits, etc. Bref, ici le compte n’y est pas vraiment (il faut attendre l’avant-dernière planche pour retrouver Blake et Mortimer dans un tête-à-tête convaincant question visages). Pourtant, paradoxalement, je dirais que ce n’est pas une mauvaise chose. Cela veut dire que le dessinateur n’a pas cherché à se fondre dans un moule. Lui aussi connaît très bien les personnages et il nous montre qu’il se les approprie avec sa personnalité et sa technique. S’il s’agit donc bien ici d’un nouveau Blake et Mortimer, il s’agit aussi du nouvel album dessiné par François Schuiten. Pour le scénario, le dessinateur a travaillé avec Jaco Van Dormael (réalisateur notamment du film Le huitième jour) et l’écrivain Thomas Gunzig. Quant aux couleurs (irréprochables), elles sont signées Laurent Durieux.

Pour les dessins, François Schuiten fait avec son style habituel, se montrant à mon avis encore une fois plus à l’aise pour tous les décors que pour les personnages. Ici, il se régale en utilisant le Palais de Justice de Bruxelles (lieu que Jacobs envisageait pour un album de la série), comme théâtre central de l’intrigue. De bonne facture générale, l’album compte 91 pages, sans aucun dessin pleine planche, malgré quelques-uns qui font leur effet. Disons-le quand même, aucun dessin propre à marquer les esprits à l’image des aventures imaginées par Edgar P. Jacobs.

Le scénario est le point le plus délicat à mon avis. Une nouvelle fois, Mortimer va tenter l’impossible pour sauver le monde. L’essentiel se passe dans une ville de Bruxelles isolée à cause d’une sorte de radiation émise depuis le Palais de Justice (justice divine ?). Les auteurs se gardent bien de préciser la nature de cette radiation, mais la situation de Bruxelles rappelle beaucoup le confinement de Tchernobyl, la ville et sa région. Certains points laissent franchement perplexe, notamment la façon (irresponsable et dangereuse), dont des scientifiques et des politiciens envisagent de s’attaquer à cette perturbation. Et la façon dont Mortimer intervient me laisse également pantois : il agit oui, mais en se demandant juste s’il va réussir à enclencher un dispositif préexistant. Il fait surtout confiance à son intuition.

En tout début d’album, François Schuiten annonce : « Le Mystère de la Grande Pyramide n’avait jamais été complètement éclairci, Le Dernier Pharaon jettera peut-être une nouvelle lumière sur cette aventure… » Il ne s’agit pas là d’une parole en l’air destinée à appâter le potentiel lecteur. Et il suffit de quelques souvenirs de lecture pour comprendre le lien avec l’album cité.

Autre point très positif, la conclusion à laquelle arrive Mortimer : une hypothèse sur l’avenir du monde qui va dans le sens de ceux qui considèrent que l’humanité court à la catastrophe. Faut-il redouter des conséquences dramatiques ou bien espérer un retour à une ambiance plus saine ? Dans ce sens-là également, les auteurs s’approprient les personnages et la série avec une certaine réussite : ils n’en font pas n’importe quoi. Pas de personnage à tendance mégalomaniaque ici, plutôt des gardiens du temple.

Le bédéphile note un clin d’œil à Edgar P. Jacobs avec la diffusion d’un air d’opéra (référence à l’autre passion du dessinateur), des liens avec Le Mystère de la Grande Pyramide (et la figure marquante du cheikh Abdel Razek) et des allusions au Piège diabolique. Aussi : la cage de Faraday autour du bâtiment du Palais de Justice rappelle le réseau de La fièvre d’Urbicande. On observe aussi une locomotive qui ressemble à celle de La Douce (2012). De manière générale, la parenté avec l’univers de la série des Cités obscures saute aux yeux. L’ensemble est assez réussi, malgré quelques détails de situation qui laissent perplexe : descente dans un escalier à vis (page 9) et chute de Mortimer stoppée comme par enchantement (page 73). A noter l’intervention, brève mais déterminante, d’un personnage féminin et l’interaction avec l’univers des rêves pour mener Mortimer vers la clé (des songes).

Sans se présenter comme un indispensable, cet album de qualité s’apprécie en dépit de quelques faiblesses.

Parution : 29 mai 2019
Editeur : Dargaud (Blake et Mortimer : collection Autour de Blake et Mortimer)
91 pages (85 planches) couleurs (quadrichromie)
31 x 23,7 cm
ISBN : 978-2870972809

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