Pas son genre, un film de Lucas Belvaux: Critique

Critique Pas son genre, de Lucas Belvaux

Synopsis: Clément, jeune professeur de philosophie parisien est affecté à Arras pour un an. Loin de Paris et ses lumières, Clément ne sait pas à quoi occuper son temps libre. C’est alors qu’il rencontre Jennifer, jolie coiffeuse, qui devient sa maîtresse. Si la vie de Clément est régie par Kant ou Proust, celle de Jennifer est rythmée par la lecture de romans populaires, de magazines « people » et de soirées karaoké avec ses copines. Cœurs et corps sont libres pour vivre le plus beau des amours mais cela suffira-t-il à renverser les barrières culturelles et sociales ?

La guerre des mondes

Lucas Belvaux, réalisateur belge chevronné et engagé, est connu pour sa dénonciation farouche des inégalités sociales et sa propension à contester l’ordre établi. Ses chroniques dépeignent souvent des hommes faibles, isolés, prolétaires. Touchés dans leurs virilités (cet attribut essentiel dans la représentation de respectabilité de la puissance masculine), ceux-ci n’en sont pas moins de vaillants guerriers bravant avec dignité et courage les interdits. Chantre de la lutte des classes, son cinéma âpre et tendu est un tract de militantisme.

Il délaisse ici son sujet de prédilection pour ce qui se présente comme une comédie douce-amère sur la difficile condition humaine.

Dans quelle mesure la philosophie de la pensée, censée nous guider vers la vérité de la vie, se heurte-t-elle au réel? Quelle force intérieure nous meut ? L’intellectuel est-il mieux armé face aux turpitudes de l’existence que l’âme modeste? Quelle est l’influence de notre éducation sur notre parcours et nos rencontres et sommes-nous éternellement condamnés à cette binaire opposition classe privilégiée/classe modeste? Le réalisateur ne prétend aucunement posséder les réponses à ces questions complexes, nous proposant simplement de partager sa réflexion. Cet homme, émérite prof de philo parisien au chemin linéaire, est muté dans le nord, à Arras. C’est pour lui une punition inacceptable, eu égard aux services rendus et à son immense talent. Contraint et forcé, il doit se résoudre à accepter cette proposition mais ne compte pas rester dans « l’enfer » nordiste. Attitude hautement hautaine que semble regretter Belvaux, première pièce à charge symbolique du mépris ostensiblement revendiqué par cette Bourgeoisie envers la province. Sa rencontre imprévue avec cette modeste coiffeuse, aux antipodes de sa personnalité, est l’opportunité rêvée pour lui de modifier sa perception simpliste du chemin à suivre.

Elle, pleine d’énergie et d’enthousiasme, est portée par son idéalisme fleur bleue qui lui donne cette confiance inébranlable en la vie. Pas épargnée par les coups du sort, elle tire parti de sa modeste situation et ne loupe jamais une occasion de s’émerveiller pour la plus infime joie. Tout lui est prétexte à faire la fête et la solidarité des collègues de travail et amies est son plus précieux bonheur. La bonté et la compassion dont elle fait preuve, touchent au plus haut point. Le couple improbable qui se forme sous nos yeux parait dans un premier temps n’avoir qu’une fonctionnalité somme toute illustrative, le scénario s’appuyant sur cette aide pour se construire plus facilement. Mais de fil en aiguille, cet itinéraire balisé prend formidablement sens et les sentiments se précisent de plus en plus avec le temps. Se découvrant des points communs qu’ils ne soupçonnaient pas, leur amour n’en est que plus intense. Le comportement néanmoins égoïste de son amoureux l’amène à se questionner sérieusement sur la véritable nature de sa relation. Pourquoi sent-elle une si grande distance de sa part ? Elle qui brûle d’amour et se consume à petit feu de sa nouvelle passion, ne comprend pas l’intériorisation et le ressenti cérébral de son compagnon.

Le premier plan du film débute par sa séparation d’avec son ex compagne. Tandis que celle-ci pleure sa douleur de la perte, lui l’a quitte avec empathie mais sans aucun signe de compréhension et de regrets. Comme si son intellectualisation de sa propre souffrance l’empêchait de partager ce moment pénible, faiblesse qu’il ne peut se résoudre à afficher sous peine de passer pour un lâche. C’est cet aspect troublant que lui reproche grandement sa nouvelle conquête. Vivre ne s’apprend pas dans les théories littéraires, fussent-elles de Kant. Il faut accepter de souffrir pour se révéler à soi-même et rien ne remplacera jamais ce risque-là. Tout est mécanique chez lui, jusqu’au plaisir charnel. Son amour est pur et véritable mais trop contrôlé pour accéder à la vérité des sentiments.

Émilie Dequenne, l’égérie des frères Dardenne et compatriote de Lucas Belvaux, est merveilleuse de sensibilité et de pudeur. Sa vitalité et sa gouaille nous touchent directement en plein cœur. Elle est la principale raison de courir voir ce très beau et délicat long-métrage. Son irritante niaiserie du début laisse rapidement place à une interprétation tout en finesse. L’émotion qu’elle dégage est remarquable. Aidée dans sa tâche par son partenaire, sociétaire de La Comédie Française, qui joue une partition nuancée avec beaucoup de talent. Le réalisateur n’a plus qu’à rendre ceci en image et le fait avec un exquis raffinement. On sent bien ici la préférence du cinéaste pour ces gens simples et combatifs et son procédé en pâtit un tantinet. La caractérisation des personnages est un peu trop stéréotypé dans son premier tiers et la volonté perceptible qu’il a d’embellir l’antagonisme Paris/Province en surjouant la fierté et la beauté campagnarde contre l’austérité et l’inélégance de la capitale desservent un brin la force de son travail. Mais ces petites réserves, mises à part, n’entachent en rien l’intelligence et la sincérité du résultat final. A voir absolument !

Fiche Technique: Pas son genre

Réalisation: Lucas Belvaux
Scénario: Lucas Belvaux d’après: le roman homonyme de: Philippe Vilain
Interprétation: Émilie Dequenne (Jennifer), Loïc Corbery (Clément), Sandra Nkake (Cathy), Charlotte Talpaert (Nolwenn), Anne Coesens (Hélène Pasquier-Legrand), Didier Sandre (le père de Clément), Martine Chevallier (la mère de Clément)…
Distributeur: Diaphana Distribution
Date de sortie: 30 avril 2014
Durée: 1h51
Genre: Comédie, Romance
Image: Pierric Gantelmi d’Ille
Décor: Frédérique Belvaux
Costume: Nathalie Raoul
Son: Béatrice Wick
Montage: Ludo Troch
Musique: Frédéric Vercheval
Producteur: Patrick Quinet, Patrick Sobelman
Production: Agat Films & Cie, Artémis Productions, France 3 Cinéma, RTBF, Belgacom

Auteur : Le Cinéphile Dijonnais (Sabri)

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