Cannes 2017 : Une bonne dose d’humour noir avec I Am Not a Witch

Dans le film de Rungano Nyoni I Am Not a Witch, l’inhumanité de la situation est le fruit d’une telle bêtise qu’il est presque difficile de ne pas la trouver délirante. Et pourtant, la situation est d’une telle gravité que le seul fait d’en sourire donne un sentiment très perturbant. Pour reprendre la fameuse tagline de Fargo « Oserez-vous en rire? »

Synopsis : Après un incident banal survenu dans son village, une fillette de 8 ans, Shula, est accusée de sorcellerie. Après un rapide procès, elle est reconnue coupable et enfermée dans un camp de sorcières.

i-am-not-a-witch-rungano-nyoni-film-review-cannes 2017-quinzaine-realisateurs-photo2

Au Tchad, l’image que l’on se fait des sorcières est aux antipodes du fantasme véhiculé en Occident (que l’on associe désormais volontiers à Emma Watson) car il s’agit bel et bien de créatures maléfiques, capables de voler, lire l’avenir et de bien d’autres diableries rigoureusement interdites par la loi qui prennent l’apparence de femmes faibles. D’une façon plus terre à terre, il s’agit d’un lointain héritage des traditions tribales permettant aux hommes d’asservir les femmes à un point assimilable à de l’esclavage en leur reprochant des maux purement surnaturels. C’est dans cette situation odieuse que se retrouve la jeune Shula, une fillette de 8 ans, contrainte d’être attachée et menacée d’être transformée en chèvre si elle tente de s’enfuir, suite à des accusations abracadabrantes.

Pour qui est conscient de la réalité de telles pratiques, il est difficile de rire de leur absurdité. C’est pourtant, semble-t-il, le parti-pris de Rungano Nyoni puisque le scénario de sa fable I Am Not a Witch joue constamment de ce décalage entre modernité et traditionalisme désuet, avec le caractère outrancièrement arriéré de ses personnages (en particulier dans le cas du haut fonctionnaire incarné par Henry Phiri, dont chaque réplique est véritablement cocasse) et surtout le grotesque de leurs comportements inhumainement rétrogrades. Ce ton léger, la faiblesse de l’intrigue vient l’appuyer puisqu’elle donne à l’ensemble l’allure d’une série de saynètes proches de gags. Et même si on va s’attacher à Shula au point de trouver les dernières minutes déchirantes, le ressenti à la sortie du film est celui d’un profond malaise à l’idée d’avoir entendu (et sans doute d’avoir alimenté) des rires dans la salle devant ces femmes traitées comme des animaux. On préférera penser qu’il s’agit là moins d’un réel mauvais goût que d’une pure maladresse de la part de la réalisatrice qui nous prouve pourtant sa bonne volonté à l’occasion de son premier long-métrage. Est-il également perçu ainsi en Afrique subsaharienne ou est-ce là-bas une comédie décomplexée dont seule notre culpabilité postcoloniale d’Européens nous empêche de pleinement profiter ? La question mérite d’être approfondie, mais il reste certain que Rungano Nyoni est un nom à noter car elle pourrait vite refaire parler d’elle.

Pure coïncidence, au même moment, les « Séances spéciales » de la Sélection officielle nous faisaient découvrir un long-métrage qui traite également de la privation de liberté mais dans une approche radicalement antithétique. 12 Jours de Raymond Depardon est en effet un documentaire sur les procédures judiciaires entourant des personnages incarcérés en hôpital psychiatrique. Non pas que leur situation soit comparable à celle des prétendues sorcières tchadiennes, mais le dispositif cinématographique est à mettre en parallèle, car ici tout est fait (plans d’extérieurs brumeux et musique larmoyante signée Alexandre Desplat) pour nous empêcher d’émettre le moindre rire devant les scènes dans lesquelles les malades font preuve de propos incohérents. Cette démarche qui fleure l’apitoiement est-elle plus pertinente que le décalage sarcastique de I Am Not a Witch pour dénoncer le mal-être de ceux qui  subissent ces situations ? Le Festival de Cannes est aussi l’occasion de s’interroger sur de tels choix artistiques et moraux.

[COMPÉTITION OFFICIELLE] I Am Not a Witch

Un film de Rungano Nyoni
Avec Maggie Mulubwa, Henry B.J. Phiri, Travers Merrill
Distributeur : –
Durée : 1h30
Genre : Drame
Date de sortie : Prochainement

Royaume- Uni, France – 2017

[irp]

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.