Reims Polar 2025 : Carnival is over, meurtres de consolation

Les murs ont des secrets dans Carnival is over, une comédie noire de Fernando Coimbra se situant à Rio de Janeiro. Dans le cercle restreint de mafieux locaux, arbitré par un Syndicat, on y suit un couple héritant d’un empire en déclin. Il s’agit pour eux de remonter la pente, mais le manque de confiance de l’un envers l’autre risque bien de faire voler en éclats leur projet de rénovation de leur villa, théâtre d’activités et de complicités douteuses. Un polar raffiné qui emprunte et détourne les codes shakespeariens et hitchcockiens à son avantage.

Synopsis : Alors que la criminalité est en plein essor dans la ville de Rio de Janeiro, Regina et Valério cherchent un moyen de quitter le milieu corrompu dans lequel baigne leur entreprise familiale. Un soir, ils prennent la décision radicale de liquider le chef de bande, à savoir l’oncle de Valério, et de céder leur affaire, tombant ainsi dans une spirale de violence à laquelle ils voulaient échapper.

Connu pour avoir réalisé Un loup derrière la porte en 2013, ainsi que des épisodes de la série Narcos, Fernando Coimbra écrit un polar dans l’univers mafieux de la Ville Merveilleuse. Un empire qui règne sur les jeux et le blanchiment d’argent. Lorsque l’opportunité, un peu forcée, de reprendre les affaires de son père décédé, Valerio (Irandhir Santos) et son épouse Regina (Leandra Leal) comptent assurer leur confort en dominant la cité brésilienne dans leur villa en rénovation. La première scène nous dévoile une imposante statue relative à un clown ou un bouffon du roi sur leur terrasse. Impossible de la retirer. Il ne reste que la manière forte pour éliminer cet objet indésirable. La fin justifie donc tous les moyens et cette ouverture condense à peu près toute l’ironie derrière les événements à venir.

Un royaume de solitude

Passé une introduction un peu lourde sur les rapports de force dans un business qui ne profite qu’aux plus aisés, le récit nous plonge immédiatement dans la confusion, à travers un jeu de rôle où Valerio et Regina s’amusent à se faire peur avec des masques et des couteaux. Cela a beau stimuler leur vie de couple malsaine, où Regina semble à moitié torturée par chaque assaut surprise, l’activité insolite révèle un élément essentiel à la compréhension du personnage principal, à savoir Regina. Outre la violence qu’elle cautionne, tant qu’elle reste en hors champ, elle déteste les imperfections, dont les marques laissées par ce jeu. Et plus que ces petites marques qui peuvent disparaître au fil du temps, il est question de taches, celles qui ne peuvent pas totalement s’effacer et qui hantent la protagoniste pendant toute l’intrigue.

Assoiffée de pouvoir et, par extension, de luxe, elle s’en remet aux tarots divinatoires, où sa mère rapace lui fait entrevoir la corde du pendu. C’est d’ailleurs à cela que le titre original du film, Os Enforcados, fait référence, aux pendus. En enchaînant plusieurs rencontres d’un grotesque tantôt hilarant, tantôt angoissant, on découvre les vulnérabilités de chacun. Valerio est décevant dans les négociations avec ses rivaux et rencontre des difficultés à affirmer ses pulsions meurtrières sans son masque de cambrioleur. Shakespeare lui donne raison et Coimbra applique sa vision avec beaucoup de lucidité : « Je tiens ce monde pour ce qu’il est : un théâtre où chacun doit jouer son rôle. » Même si l’époux apprend peu à peu à ne faire qu’un avec sa personnalité déviante, l’intrigue file déjà vers son climax et n’a plus rien à lui offrir. Tous les enjeux se créent autour de Regina, une manipulatrice névrotique, mais surtout maladroite. Ce personnage est aussi drôle que pathétique, car chacune de ses tentatives de s’émanciper des dettes et des activités criminelles de son époux conduit à un échec cuisant. Impliquée à tous les niveaux, qui mèneront à un quiproquo jouissif dans sa cuisine toute neuve, et prévisible toutefois, Regina reste la maîtresse des lieux, souveraine d’un théâtre morbide où la trahison n’est pas un gage de bonne fortune.

Fernando Coimbra nous sert son intrigue policière avec beaucoup de surprises, même s’il semble un peu timide dans la mise en scène lorsque le film explore les hallucinations de Regina. Il aura au moins révisé son expressionnisme au détour d’Hitchcock, avec des beaux jeux d’ombre et une composition d’image plus signifiante au fil du récit. Carnival is over aurait tout de même mérité un montage élancé pour éviter des répétitions inutiles, notamment autour de l’angoisse de Regina, et pour que son dernier acte déjoue les attentes du spectateur, à qui on a donné tous les éléments pour voir venir le poteau rose. Cela reste tout de même assez jouissif sur le moment et bien aidé par une mélodie jazzy au saxophone qui nous renvoie aux films noirs des années 50.

Ce film est présenté en compétition au festival Reims Polar 2025.

Carnival is over – Bande-annonce

Carnival is over – Fiche technique

Titre original : Os Enforcados
Réalisation et Scénario : Fernando Coimbra
Interprètes : Leandra Leal, Irandhir Santos, Pêpê Rapazote, Thiago Thomé, Ernani Moraes, Augusto Madeira, Ricardo Bittencourt
Photographie : Júnior Malta
Montage: Karen Harley
Musique : Thiago França
Producteurs : Caio Gullane, Fabiano Gullane, André Novis, Fernando Coimbra, Luís Galvão Teles & Gonçalo Galvão Teles
Société de production : Gullane Filmes
Pays de production : Brésil, Portugal
Distribution internationale : Playtime
Durée : 2h03

reims-polar-2025-banniere

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.