FNC Montréal 2025 : Father Mother Sister Brother – Excès de simplicité

Cinéaste touche-à-tout allant de l’expérimental au drame à Oscars, en passant par le film de genre, Jim Jarmusch fait son grand retour après une demi-douzaine d’années d’absence avec un film en trois segments sur les liens familiaux. Father Mother Sister Brother décortique l’absence de communication, les non-dits et les rapports distants au sein de trois familles différentes. Sans jamais être déplaisant — bien au contraire —, on voit surtout ici un film mineur, où il rameute sa troupe d’acteurs habituels, assortis de nouvelles têtes, pour proposer quelque chose de léger, voire inconséquent. Le casting est royal et, chose étonnante dans ce type de format, les trois segments se valent. Ils sont même complémentaires les uns des autres, entretenant des ponts, des symboles et des récurrences qu’on tente de repérer de manière ludique. Pourtant, en dépit d’une mise en scène relativement inspirée et de dialogues et séquences parfois amusants et bien sentis, voilà une œuvre assez basique, presque simpliste, dont on se demande comment elle a pu obtenir la récompense suprême à Venise.

Synopsis : Father Mother Sister Brother est un long-métrage de fiction en forme de triptyque. Trois histoires qui parlent des relations entre des enfants adultes et leur(s) parent(s) quelque peu distant(s), et aussi des relations entre eux.

Des trajets interminables en voiture. L’eau sous toutes ses formes. Des substances, quelles qu’elles soient. Du thé et du café. Des skateurs qui dévalent les rues. Des mets et boissons sur des tables. Voilà une bonne partie des récurrences et des similitudes symboliques vues dans Father Mother Sister Brother, que l’on s’amuse à repérer et qui rendent ludique ce long-métrage en trois segments ou sketches. C’est peut-être même la qualité principale d’un tel film : comme dans le jeu des différences, ici c’est celui des similitudes. Sans forcément de raison apparente, Jarmusch s’amuse et semble challenger son public avec des ponts, des récurrences. Certaines font sens, d’autres restent plus obscures, mais on prend un plaisir certain à les signifier.

Le cinéaste vogue d’un genre à l’autre depuis quatre décennies, de ses débuts presque expérimentaux avec des œuvres comme Mystery Train, à sa reconnaissance mondiale avec le mythique Ghost Dog : La Voie du Samouraï et le magnifique Broken Flowers. On ne l’avait pas revu depuis sa comédie horrifique qui singeait les films de Romero, The Dead Don’t Die, par ailleurs à moitié réussie. Et il revient six ans plus tard, après une pause durant laquelle il est parti vaquer à d’autres occupations et se changer les idées dans des domaines artistiques connexes au cinéma, dont la photographie. Et, comme avec l’un de ses plus gros succès d’estime, Coffee and Cigarettes, il revient par l’entremise d’un film à sketches qui brasse le même sujet.

Ici, de manière inattendue, l’un des cinéastes indépendants américains les plus cultes vient nous parler, de manière sobre et appliquée, des liens familiaux. Peut-être est-ce la période de la maturité pour le septuagénaire, mais Father Mother Sister Brother semble être un film apaisé. Une œuvre qu’il a réalisée, semble-t-il, sans ambition démesurée. Chose rare pour ce type de format et de construction : on peut dire que les trois segments se valent en qualité. On ne pourrait pas en sortir un plus que l’autre tant ils sont à la fois différents et similaires. Les deux premiers sont peut-être un peu plus drôles et le dernier plus émouvant. Hormis cela, on peut valider une œuvre homogène, aussi bien par ce qu’elle raconte que par les effets miroirs qu’elle convoque visuellement ou par le biais des redondances citées plus haut.

La morale de cette affaire semble être que l’on ne choisit pas sa famille, mais que la bienséance veut qu’on doive s’y confronter de temps en temps. Les liens du sang n’obligent en rien à être soudés, et on le voit ici, si ce n’est dans le dernier segment, qui met en scène des jumeaux forcément liés (mais pas à leurs parents). Rien n’est cependant vraiment creusé, on reste en surface devant des vignettes tantôt pince-sans-rire, tantôt touchantes. On est tout de même étonné qu’un long-métrage aussi basique, presque simpliste, ait pu remporter la récompense suprême à la dernière Mostra de Venise, au vu de la concurrence (au hasard, La Grazia, House of Dynamite et La Voix de Hind Rajab). Comme toujours dans un festival, les voies du jury sont impénétrables. Father Mother Sister Brother n’est pas mauvais, juste relativement anodin. Et l’anecdote veut que le cinéaste lui-même n’ait pas compris qu’il puisse recevoir le Lion d’Or pour ce film.

Notons d’ailleurs qu’à certains moments, on s’y ennuierait presque avec ce Father Mother Sister Brother. La mise en scène de Jarmusch, faite de plans fixes — parfois à propos (comme ces tables vues de haut très signifiantes), mais aussi souvent poseuse —, a quand même déjà été plus inspirée. On se console avec le casting royal, fait d’habitués (Tom Waits, Adam Driver…) et de nouvelles têtes comme Charlotte Rampling ou Vicky Krieps. Ils semblent se régaler à se glisser dans des rôles bien écrits et amusants, qui procurent quelques scènes délicieusement loufoques et des répliques bien envoyées. Voilà donc un long-métrage agréable, mais qui ne marquera pas les mémoires et qui interpelle plus par le prix qu’il a reçu que par ce qu’il propose.

Bande-annonce – Father Mother Sister Brother

Fiche technique – Father Mother Sister Brother

Réalisateur : Jim Jarmusch.
Scénariste : Jim Jarmusch.
Production : MUBI.
Distribution: Les films du Losange.
Interprétation : Tom Waits, Adam Driver, Charlotte Rampling, Cate Blanchett, Vicky Crieps, Indya Moore, Luka Sabbat, …
Genres : Drame – Chronique – Comédie.
Date de sortie : 7 janvier 2026.
Durée : 1h50.
Pays : USA, France, Irlande.

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