FFCP 2025 : 3670, les passagers de la nuit

Avec 3670, le réalisateur coréen Park Joon-ho signe un premier long-métrage à la fois sobre, sensible et percutant sur la double marginalité d’un réfugié nord-coréen homosexuel à Séoul. Entre déracinement, réflexion sur le désir et quête d’identité, le film interroge les frontières invisibles d’une société moderne qui peine encore à accueillir l’altérité.

Déjà passé par la scène du FFCP avec son court-métrage Almond : My Voice Is Breaking, Park Joon-ho prolonge ici sa réflexion sur la voix – non plus seulement au sens littéral, mais comme métaphore d’une identité en construction. Son récit-miroir oppose la communauté des réfugiés nord-coréens à celle des homosexuels de Séoul : deux groupes en marge, unis malgré eux par le poids du secret et de la dissimulation.

Comme dans son court, où un jeune garçon luttait contre la mue de sa voix pour continuer à chanter dans une chorale, il s’agit ici d’apprendre à s’accepter, à se définir par le présent et le futur plutôt qu’à travers les blessures du passé. Park explore les tensions émotionnelles et la fragilité des liens à travers une dynamique de groupe où amitié, fraternité, désir et jalousie s’entrechoquent en silence. Son cinéma met en lumière cette étape cruciale qu’est le « passage à la lumière », avec ses promesses d’émancipation autant que ses contrecoups.

Cheol-jun (interprété par Cho You-hyun) a vingt-sept ans. Il a fui la Corée du Nord dans l’espoir de trouver une vie plus libre au Sud. Mais ce qui devait sonner comme une délivrance devient une nouvelle forme d’exil. Le jeune homme découvre une autre marginalisation : celle d’un étranger timide et réservé, observé, souvent incompris, au sein de la communauté gay de Séoul. Transfuge sans véritable ancrage, il ne sait plus vraiment qui il est, ni où se est désormais sa place. Là où il cherchait refuge, il rencontre une solitude nouvelle. Pourtant, Cheol-jun ne renonce pas : il travaille comme caissier, étudie avec acharnement dans l’espoir d’entrer à l’université et de s’intégrer enfin dans la société sud-coréenne. Son effort constant, discret mais poignant, traduit le même désir que celui qui traverse tout le film : celui d’être reconnu, entendu, visible.

Plutôt que d’aborder son sujet sous l’angle de l’homophobie ou du drame social, Park Joon-ho choisit d’examiner la nature humaine dans un milieu a priori ouvert. Il privilégie l’intime, les gestes, les silences et les respirations, échappant ainsi aux habituels discours sur la culpabilité. Loin du mélodrame, son approche valorise la suggestion, la retenue et une émotion diffuse mais persistante. La photographie accompagne cette dualité : des néons froids et bleutés baignent les nuits séouliennes où s’éprouvent la solitude et le désir, tandis qu’en plein jour, une lumière plus chaude et naturelle révèle la tendresse, la chaleur humaine et la possibilité d’un apaisement. Ce contraste visuel prolonge le trouble intérieur de Cheol-jun, partagé entre ce qu’il cache et ce qu’il espère enfin montrer.

La voix retrouvée

Et c’est auprès de Yeong-jun (Kim Hyeon-mok), jeune Sud-Coréen élevé dans une famille catholique, que la quête d’appartenance prend corps. Yeong-jun peine lui aussi à vivre pleinement son homosexualité et trouve refuge dans les karaokés, ces espaces suspendus où il espère s’épanouir auprès d’une âme complice. Dans un pays où le mariage homosexuel n’est pas reconnu et où les lois anti-discrimination restent absentes, les deux hommes se heurtent à une même impossibilité : celle d’exister sans masque.

Leur rencontre se cristallise autour d’un code secret dans un chat, « 3670 », chiffre emprunté au langage codé de la communauté gay coréenne, désignant une station de métro et une heure de rendez-vous. Ce mot de passe clandestin devient, sous la caméra de Park, la métaphore même de leur existence : celle d’individus qui doivent déchiffrer leur présence pour survivre à la lumière du jour. En filmant cette complicité fragile, le cinéaste insiste sur la solidarité et la transmission comme remparts à l’isolement. 3670 n’a pas la volonté d’être un film érotique : il demeure pudique, presque ascétique, préférant réfléchir au désir plutôt que de le représenter frontalement. En témoigne une scène de boîte de nuit, où tout ne se passe pas comme prévu. C’est dans cette retenue que réside sa force, et c’est à travers elle que Cheol-jun finit par trouver – ou plutôt retrouver – sa voix.

Au cœur de la capitale sud-coréenne, 3670 s’impose ainsi comme un geste cinématographique à la fois audacieux et délicat. En suivant le parcours d’un homme pris entre deux exils – celui d’un pays et celui d’un désir –, Park Joon-ho esquisse un portrait d’une humanité en mouvement, suspendue entre l’ombre et la lumière.

Plutôt que le spectaculaire ou le militantisme frontal, il choisit la douceur du quotidien par le prisme d’un regard hésitant, un geste trop lent, un rire à moitié contenu. Entre la clandestinité d’un « rendez-vous flash » et la lumière éphémère d’une soirée conviviale, 3670 tisse une tension continue entre appartenance et exclusion. Calme, pudique mais vibrant, le film invite à repenser la représentation des minorités – non plus comme un drame pur, mais comme une vie fragile, vivante et ouverte.

Ce film est présenté en Section Paysage au FFCP 2025.

3670 : bande-annonce

3670 : fiche technique

Réalisation et scénario : Park Joon-Ho
Interprètes : Cho You-hyun, Kim Hyeon-mok, Cho Dae-hee
Photographie : Han Sangkil
Montage : Park Joon-Ho
Chef décorateur : Choi Junsik
Musique originale : Lee Soobin
Producteur : Lee Hyein
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale :
Distribution France :
Durée : 2h04
Genre : Drame

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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