Complete Unknown, un film de Joshua Marston en compétition à Deauville

Le chant des grenouilles

Même si la compétition n’est pas encore close à Deauville, nous pourrions dès aujourd’hui remettre le très officieux prix d’interprétation à Rachel Weisz, fabuleuse dans Complete Unknown, le dernier film de Joshua Marton (Maria, pleine de grâce). L’actrice, épaulée par un Michael Shannon comme toujours excellent, s’affirme comme l’une des comédiennes en forme du moment après ses très belles prestations dans The Lobster ou Youth. Le film bénéficie évidemment d’un casting impressionnant mais se distingue aussi par la qualité de son récit nébuleux et de sa mise en scène aérienne.

Chez lui à Brooklyn, Tom fête son anniversaire avec son épouse et ses plus proches amis. L’un d’entre eux vient accompagné d’une jeune femme prénommée Alice, que Tom semble avoir connue par le passé. Alice nie le connaître, mais au cours de la soirée, elle va lui révéler un secret qui pourrait bien changer sa vie tranquille d’homme rangé.

D’entrée, Joshua Marton nous immerge au cœur du personnage d’Alice avec une scène d’ouverture légère mais intrigante: infirmière, étudiante, assistante d’un magicien en Chine, autant d’identités qui défilent sur un même visage. A n’en pas douter, elle mène une vie unique en son genre, radicale et audacieuse. On retrouve alors la jeune femme dans le nouveau rôle qu’elle s’est choisi à New York ; chercheuse, elle est venue directement de Tasmanie pour étudier une grenouille endémique des marais de Long Island. Pourtant le regard posé par le cinéaste est loin d’être arrêté, il ne s’agit pas de faire l’apologie d’une aventure constante. Lorsqu’elle fait la rencontre, a priori par hasard, d’un homme marié dans sa propre maison, elle s’invente un passé au Mexique avec une facilité déconcertante. Très vite on découvre que le mensonge est partie intégrante de son existence, et qu’elle n’a pour seule compagnie que ses anciennes personnalités. Solitude et identité sont des thèmes récurrents cette semaine à Deauville, et Complete Unknown aborde le sujet de la meilleure des manières. Et on a beau se délecter de la moindre interaction entre Shannon et Weisz, c’est bel et bien le cinéaste qui par sa direction d’acteur et son écriture (il cosigne le scénario avec Julian Sheppard) forge une alchimie captivante mais faussement fusionnelle… Une scène dans l’appartement de Tom, où, avec Alice ils sont tout deux piégés par un entourage qui ignore tout de leur passé commun ; forçant l’étrangère à s’obstiner dans sa mythomanie. Une scène dans l’appartement d’une vieille femme que le non-couple a raccompagnée chez elle, Alice forçant alors Tom à partager son jeu de rôle perturbant. L’atmosphère pesante du film ondule entre réalité et possibilité, une dichotomie altérée par Alice qui semble naviguer entre les deux, et qui, dès que les choses deviennent trop palpables (notamment les rapports humains),  s’oblige à fuir vers de nouveaux horizons. Une course contre soi-même résumant parfaitement la quête entreprise par Alice et Tom ;  ce dernier ayant choisi l’immobilisme pour « cultiver » sa vie professionnelle comme sentimentale. Abandon ou stagnation, il est difficile de savoir qui a le plus tord, mais tout les deux vont profiter de cette confrontation pour se remettre en question. Ainsi Tom va découvrir l’aspect tangible des fabulations d’Alice en explorant le fameux chant des grenouilles au milieu du marais dans lequel travaille la vraie/ fausse scientifique ; alors que la conception ultra individualiste d’Alice s’effrite au contact de celui qu’elle a connu dans une vie antérieure.

Complete Unknown est un beau film, déconcertant, qui nous a enthousiasmés par son spleen moderne, incarné par cette jeune femme polymorphe. Un sérieux candidat pour une récompense samedi soir.

Douze ans après avoir remporté le Grand Prix du Jury à Deauville avec « Maria, pleine de grâce », le réalisateur américain Joshua Marston revient avec Complete Unknown en compétition. Au casting Rachel Weisz, Michael Shannon, Michael Chernus, Azita Ghanizada, Omar Metwally, Chris Lowell, Frank DeJulio, Condola Rashad, Danny Glover, Kathy Bates…

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Grégoire Lemaître
Grégoire Lemaîtrehttps://www.lemagducine.fr/
Étudiant en histoire de l'art et passionné d'images en tout genre (qu'elles soient picturales, photographiques, ou filmiques) j'écris pour le plaisir de partager les œuvres qui m'ont marqué. Mon coeur balance entre l'ésotérisme de cinéastes comme Herzog ou Antonioni (pour ne citer qu'eux), l'audace de réalisateurs comme Wes Anderson ou Bertrand Bonello, et les grands noms made in U.S.A. Je voue également un culte sans failles à Audrey Hepburn. Dernièrement mes plus grands frissons viennent du petit écran, notamment avec The Leftovers, Rectify ou The Americans.

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