Cannes 2026 : Minotaure, la bête humaine

La guerre ne se réduit pas aux champs de bataille et aux lignes de front. Dans Minotaure, Andreï Zviaguintsev choisit d’aborder l’envahissement de l’Ukraine par le prisme d’une société fragmentée et d’un couple qui se délite. Une manière subtile de dénoncer le conflit politique, toujours présent en arrière-plan, en montrant ses conséquences sur le quotidien des individus. Un drame marquant, dont le message partisan pourrait lui rapporter un prix en ces temps de crise.

Andreï Zviaguintsev, invité de marque connu pour Le Bannissement, puis Faute d’amour, Prix du jury à Cannes, fait son grand retour sur la Croisette. Après la figure du serpent de mer, utilisée dans Léviathan, le réalisateur russe s’attaque dans Minotaure à un nouveau monstre mythologique. Dans le contexte troublé de la guerre en Ukraine, cette créature fantastique à corps d’homme et à tête de taureau représente les démons intérieurs qui s’emparent de l’être humain et l’enferment dans un labyrinthe inextricable. En traitant d’un conflit politique à travers la sphère intime, le réalisateur russe signe une œuvre frappante et engagée.

Guerre intérieure

Gleb, chef d’une petite entreprise d’import-export, vit avec sa femme, Galina, et son fils dans une province russe. L’existence confortable de la famille bourgeoise est bouleversée par l’arrivée de la guerre en Ukraine. Le gouvernement impose des quotas et mobilise pour l’exécution de « l’opération militaire spéciale », contraignant Gleb à se séparer de ses employés. Le conflit fracture vite toute la société et chacun doit choisir entre « des vacances » loin du pays, la fuite vers la Géorgie, l’endoctrinement dans l’armée, désiré ou forcé, et la poursuite du travail. Lorsqu’il découvre que sa femme le trompe, sa situation professionnelle et personnelle extrêmement tendue achève de faire craquer Gleb, qui libère brusquement toutes ses pulsions. Quant à Galina, elle peine à s’affirmer dans l’ombre de son mari et ne vit que dans les bras de son amant. En s’inspirant de La Femme infidèle de Claude Chabrol, le réalisateur russe insuffle à son drame un aspect policier, qui lui permet de brosser les rapports de pouvoir entre politique et forces de l’ordre.

Andreï Zviaguintsev, qui s’est toujours opposé à la guerre, traite l’invasion de l’Ukraine comme un catalyseur de la bête tapie au fond de nous, un révélateur de nos instincts les plus sombres. Minotaure exprime donc un affrontement essentiellement intérieur, le conflit armé ne pénétrant l’écran que par le biais d’affiches de propagande, de soldats marchant dans les rues ou de tanks circulant sur la route. Sous la forme d’une tragédie grecque, il place ses personnages dans le dédale d’un système qu’ils servent mais qui les dévore. À l’instar du minotaure, qui se nourrit d’hommes, Gleb sacrifie en effet ses salariés pour alimenter la machine soviétique. Dans une dernière scène aussi magnifique qu’effroyable, Andreï Zviaguintsev donne à voir un monde crépusculaire, dont l’avenir chargé de nuages nous enveloppe dangereusement. Réfugié en France, le réalisateur russe pourrait bien remporter sa première Palme d’or avec cette œuvre d’une grande portée politique, dans laquelle la société engendre des monstres.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.

Minotaure – fiche technique

Titre original : Minotaur
Réalisation : Andreï Zviaguintsev
Scénario : Andreï Zviaguintsev et Simon Liachenko, d’après le film « LA FEMME INFIDÈLE » écrit et réalisé par CLAUDE CHABROL
Interprètes : Dmitriy Mazurov, Iris Lebedeva, Boris Kudrin
Photographie : Mikhail Kritchman
Son : Andreï Dergatchev
Décors : Masha Slavina, Andreï Ponkratov
Costumes : Ouliana Polianskaïa
Montage : Andreï Zviaguintsev
Musique : Evgueni et Sacha Galperine
Mixage : Andreï Dergatchev
Producteurs : Charles Gillibert, Nathanaël Karmitz, Marco Perego
Sociétés de production : MK Productions, CG Cinema Avec Forma Pro Films / Razor Film
Pays de production : France, Lettonie, Allemagne
Société de distribution France : Les Films du Losange
Durée : 2h20
Genre : Drame
Date de sortie : 14 octobre 2026

Festival

Cannes 2026 : Le Château d’Arioka, leçon d’honneur

Présenté à Cannes Première, "Le Château d'Arioka", nouveau film de Kiyoshi Kurosawa, est un film policier féodal en forme de huis clos philosophique. Un film de samouraïs, sans grandes batailles ni duels au katana, qui convainc, à condition d'accepter son tempo, tel une infusion en quatre mouvements.

Cannes 2026 : La Bataille de Gaulle – L’âge de fer, les guignols de l’Histoire

"La Bataille de Gaulle", diptyque très ambitieux réalisé par Antonin Baudry, retrace le parcours du plus célèbre général français. Sa première partie, "L'âge de fer", s'intéresse à la lente et difficile reconnaissance de De Gaulle, une figure militaire tragi-comique poursuivant seul le combat, envers et contre tous. Un projet audacieux qui se découvre malheureusement comme une grotesque traversée du désert, sans ampleur ni profondeur historique.

Cannes 2026 : Tangles, traits de mémoire

Présenté en séance spéciale à Cannes 2026, "Tangles" de Leah Nelson adapte le roman graphique autobiographique de Sarah Leavitt sur la maladie d'Alzheimer. Un premier film d'animation 2D époustouflant, qui fait de l'art un refuge contre l'effacement, et de la vie, malgré tout, une célébration.

Cannes 2026 : Autofiction, tout sur son reflet

"Autofiction", le 25e film de Pedro Almodóvar présenté en compétition à Cannes 2026, est un exercice d'autofiction ambitieux mais épuisant. C’est trop bavard, trop lisse, trop occupé à se contempler pour vraiment nous atteindre.

Newsletter

À ne pas manquer

The Mandalorian and Grogu, ou la saga Star Wars à bout de Force ?

Après sept ans d’absence au cinéma, The Mandalorian and Grogu ramène enfin Star Wars sur grand écran. Jon Favreau livre une aventure accessible, efficace et parfois franchement plaisante, mais dont le manque d’enjeu, d’ambition visuelle et de souffle cinématographique finit par réduire le retour de la saga à un simple téléfilm de luxe.

Passenger – Frissons routiers balisés pour tenue de route correcte

Avec Passenger, André Øvredal revient à l’horreur d’exploitation pure, entre légende urbaine, présence démoniaque et frissons nocturnes sur les routes. Si son excellente scène d’ouverture et quelques morceaux de mise en scène rappellent son vrai savoir-faire, le film reste trop banal, trop calibré et trop pauvre dans ses personnages pour dépasser le rang de série B honnête.

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

L’Abandon : le traitement tout en nuances d’un sujet explosif

Les onze derniers jours de Samuel Paty, qui firent de lui un martyr de la République. Un sujet délicat, commandant d'éviter autant le pathos que la récupération politique. Vincent Garenq relève ce défi, avec un film qui parvient à captiver en tenant bien sa ligne. Estimable, malgré une réalisation sans surprise.
Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

Cannes 2026 : Le Château d’Arioka, leçon d’honneur

Présenté à Cannes Première, "Le Château d'Arioka", nouveau film de Kiyoshi Kurosawa, est un film policier féodal en forme de huis clos philosophique. Un film de samouraïs, sans grandes batailles ni duels au katana, qui convainc, à condition d'accepter son tempo, tel une infusion en quatre mouvements.

Cannes 2026 : La Bataille de Gaulle – L’âge de fer, les guignols de l’Histoire

"La Bataille de Gaulle", diptyque très ambitieux réalisé par Antonin Baudry, retrace le parcours du plus célèbre général français. Sa première partie, "L'âge de fer", s'intéresse à la lente et difficile reconnaissance de De Gaulle, une figure militaire tragi-comique poursuivant seul le combat, envers et contre tous. Un projet audacieux qui se découvre malheureusement comme une grotesque traversée du désert, sans ampleur ni profondeur historique.

Cannes 2026 : Tangles, traits de mémoire

Présenté en séance spéciale à Cannes 2026, "Tangles" de Leah Nelson adapte le roman graphique autobiographique de Sarah Leavitt sur la maladie d'Alzheimer. Un premier film d'animation 2D époustouflant, qui fait de l'art un refuge contre l'effacement, et de la vie, malgré tout, une célébration.