Cannes 2026 : Congo Boy, la musique comme ligne de vie

On plonge dans Congo Boy comme on entre dans un souvenir, d’abord par la musique, avant les mots et les images. Celui d’un jeune homme de 17 ans, Robert, réfugié congolais vivant à Bangui, capitale de la République centrafricaine, dont les parents ont été emprisonnés pour avoir tenté de fuir avec de faux papiers. Livré à lui-même avec ses frères et sœurs cadets, il laisse pourtant toujours la porte ouverte à sa vocation : la musique. Et c’est précisément là que réside la force émotionnelle de ce premier long-métrage de fiction de Rafiki Fariala, présenté à Un Certain Regard 2026.

Survivre ne lui suffit pas. Robert veut exister. Son chant est rythmé par un désir de s’émanciper et de s’élever dans un environnement qui lui est hostile en tout point. On le suit dans une routine bousculée par un apprentissage difficile — les révisions du baccalauréat menées en parallèle de petits boulots — tandis que les milices armées rôdent autour de sa famille, prise en charge par une famille d’accueil où chacun peine à subvenir à ses besoins. Mais c’est à travers le chant que Robert se sent libre de s’exprimer et d’incarner une forme d’espoir auquel chaque spectateur peut s’identifier.

Une mémoire mise en fiction

Bradley Fiomona Dembeasset incarne Robert avec une subtilité remarquable. Il y a de la lumière sur son visage, une présence qui ne cherche pas à séduire mais à exister, à occuper l’espace avec une timidité qui se mue progressivement en affirmation. Il est l’avatar du réalisateur lui-même dans une jeunesse que Fariala cherche à reconstituer avec une photographie et un récit suspendu entre le conte et le souvenir. La relation conflictuelle avec son père, pourtant absent au quotidien, permet d’explorer un fossé générationnel douloureux, celui entre un homme qui a survécu à la guerre en effaçant ses rêves, et un fils qui refuse ce renoncement comme seul horizon possible.

Car Congo Boy est avant tout une mémoire mise en fiction, avec la même rigueur morale que le geste documentaire. On pense évidemment à Nous, Étudiants !, le long-métrage documentaire de Fariala présenté à la Berlinale en 2022, qui captait déjà avec une acuité rare la jeunesse centrafricaine dans ses contradictions, ses énergies et ses impasses. La fiction ici ne trahit pas ce geste, elle le prolonge. Entre les vrais lieux de Bangui, les vrais militaires qui jouent leur propre rôle, la vraie tante du réalisateur à l’écran, tout cela maintient un ancrage dans le réel qui fonctionne comme une garantie morale envers sa propre mémoire. Le réalisateur congolais ne cherche pas à embellir ce qu’il a vécu, il lui donne une forme transmissible.

On découvre ainsi deux visages de Bangui, de jour comme de nuit, avec une angoisse sourde mais présente, des lieux encore hantés par cette période sombre où des familles entières, comme celle de Robert, cherchaient simplement à survivre. Et pourtant, il y a de la légèreté et une bienveillance à certains endroits, que ce soit dans les interactions avec des professeurs corrompus ou dans des échanges avec des inconnus dans la rue, dans cet esprit collectif que le cinéaste prend soin de composer au sein d’un pays que la pauvreté peut écarteler. Fariala filme ainsi la solidarité sans jamais la romantiser.

Chanter contre ce qui écrase

C’est d’ailleurs ce qui distingue Congo Boy d’un film solaire et sensoriel comme Un jour avec mon père, qui avait remporté une mention spéciale de la Caméra d’or en 2025, avec une mise en scène portée par une plénitude presque physique. Congo Boy est plus contenu, plus hanté. La partie centrale du film est d’ailleurs assez classique dans sa narration et son écriture, mais dans ce cadre précis, c’est tenu et maîtrisé. Fariala veut que son histoire soit reçue, pas seulement admirée. Ce choix d’accessibilité mène le spectateur vers un final aussi lumineux que galvanisant, où tout se cristallise dans la prestation de Bradley. Dans son geste, ses paroles, jusqu’à son nom de scène qui affirme une identité longtemps hésitante pendant le récit, on sent la délivrance d’un Robert libre, rebelle et plus vivant que jamais. Celle de Fariala aussi, sans doute.

Venu de la musique avant d’arriver au cinéma, il montre dans Congo Boy que ces deux univers peuvent coexister avec une évidence pure. La musique n’est pas un ornement du récit, elle en est la colonne vertébrale. Elle est à la fois comme un refuge et un prolongement sonore de son existence dans un environnement qui ne cherche qu’à le faire taire. Robert ne chante pas seulement malgré ce qui l’écrase. Il chante contre et à travers ce qui l’opprime.

Beau reflet et portrait d’une jeunesse en guerre contre sa propre existence, Congo Boy nous rappelle que la culture, quelle qu’elle soit, pousse à prendre en main une part d’humanité à laquelle il n’est pas toujours nécessaire de renoncer. Et c’est toute la sincérité que Fariala a su intégrer dans son œuvre, en confiant des rôles à des figurants locaux dont le naturel est souvent tranchant à l’écran, pour que sa mémoire reprenne vie en l’espace d’une heure trente de visionnage. Comme Robert sur scène, Fariala a trouvé son nom. Et on n’est pas prêt de l’oublier.

Ce film est présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2026.

Retrouvez également notre entretien avec Rafiki Fariala.

Congo Boy – fiche technique

Réalisation : Rafiki Fariala
Scénario : Rafiki Fariala, Tommy Baron
Interprètes : Bradley Fiomona Dembeasset, Christy Djomanda Louba, Pétruche Mbomba, Rosiana Kotozia, Gloria Ambacko and Dieufera Sana
Photographie : Adrien Lallau
Étalonnage : Angelo Francavilla
1er assistant réalisateur : Tommy Baron
Directrice de casting : Aline Dalbis
Chargé de la figuration : Débonnaire Mbomba Wanguin
Montage : César Simonot
Son : Ari Cuffini-Fabre, Aaron Koyassoukpengo, Martinez Faïmon
Musique : Rafiki Fariala, Lillo Morealle
Producteurs : Boris Lojkine, Elvis Sabin Ngaïbino, Daniele Incalcaterra
Sociétés de production : Makongo Films, Unité, Kiripifilm, Karta Films
Pays de production : République Centrafricaine, République démocratique du Congo, France, Italie
Société de distribution : Jour2Fête
Durée : 1h30
Genre : Drame

Festival

Cannes 2026 : Sheep in a box, laisser partir

Avec "Sheep in the Box", Kore-eda déplace la science-fiction vers un territoire intimiste : celui du deuil, du manque et de ce qu’il reste à aimer quand l’enfant n’est plus là. À travers la présence troublante d’un double artificiel, le cinéaste japonais compose une fable douce et mélancolique sur des parents qui apprennent, enfin, à revenir à la vie.

Cannes 2026 : Colony, entre deux terminus

À Cannes 2026, "Colony" marque le retour de Yeon Sang-ho au film de zombies avec un spectacle généreux, ludique et imparfait, porté par quelques belles fulgurances de chaos.

Cannes 2026 : Club Kid, la renaissance d’un père

Pour son premier film, John Firstman propose une histoire attachante et pleine d'humour sur fond de soirées gays new-yorkaise. Dans "Club Kid", il incarne un père abîmé qui tâche de se reprendre en main lorsqu'un fils inconnu surgit dans sa vie. Une bulle de bonheur qui rappelle que nos proches donnent du sens à notre existence.

Cannes 2026 : Sanguine, à cœur et à sang

Présenté en Séance de Minuit à Cannes 2026, Sanguine de Marion Le Corroller s’attaque au corps épuisé par le travail en le faisant basculer dans le body horror. Porté par Mara Taquin et par une vraie envie de cinéma, ce premier long-métrage impressionne par son énergie, sans encore trouver la mutation radicale qu’il promet.

Newsletter

À ne pas manquer

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

L’Abandon : le traitement tout en nuances d’un sujet explosif

Les onze derniers jours de Samuel Paty, qui firent de lui un martyr de la République. Un sujet délicat, commandant d'éviter autant le pathos que la récupération politique. Vincent Garenq relève ce défi, avec un film qui parvient à captiver en tenant bien sa ligne. Estimable, malgré une réalisation sans surprise.

Obsession – L’amour (terriblement) ouf

Annoncé comme l’une des sensations horrifiques de 2026, Obsession séduit par son atmosphère malaisante, sa mise en scène maîtrisée et l’interprétation impressionnante d’Inde Navarrette, sans être totalement à la hauteur de sa réputation.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Cannes 2026 : Sheep in a box, laisser partir

Avec "Sheep in the Box", Kore-eda déplace la science-fiction vers un territoire intimiste : celui du deuil, du manque et de ce qu’il reste à aimer quand l’enfant n’est plus là. À travers la présence troublante d’un double artificiel, le cinéaste japonais compose une fable douce et mélancolique sur des parents qui apprennent, enfin, à revenir à la vie.

Cannes 2026 : Colony, entre deux terminus

À Cannes 2026, "Colony" marque le retour de Yeon Sang-ho au film de zombies avec un spectacle généreux, ludique et imparfait, porté par quelques belles fulgurances de chaos.

Cannes 2026 : Club Kid, la renaissance d’un père

Pour son premier film, John Firstman propose une histoire attachante et pleine d'humour sur fond de soirées gays new-yorkaise. Dans "Club Kid", il incarne un père abîmé qui tâche de se reprendre en main lorsqu'un fils inconnu surgit dans sa vie. Une bulle de bonheur qui rappelle que nos proches donnent du sens à notre existence.