Avé de Konstantin Bojanov : Critique du film

Dans une Union Européenne ultralibérale où seuls les pays les plus forts peuvent s’en sortir, les nouveaux arrivants rêvent de ce nouveau mirage économique, tel un miracle qui leur permettrait d’intégrer la puissante mondialisation, au nom d’une promesse d’un avenir qu’ils espèrent meilleur.

Synopsis : Parti de Sofia, Kamen se rend en stop à Roussé, dans le nord de la Bulgarie. Sur la route, il rencontre Avé, une jeune fugueuse de 17 ans, qui lui impose sa compagnie. À chaque nouvelle rencontre, Avé leur invente des vies imaginaires et y embarque Kamen contre son gré. D’abord excédé par Avé et ses mensonges, Kamen se laisse troubler peu à peu… 

Une Europe avide d’argent à l’économie destructrice

Mais cette entité, pensée et créée au sortir de la Seconde Guerre Mondiale dans un but de prospérité, s’avère symbolique d’une économie destructrice car mal fignolée. Au lieu d’être un espace de mutualisation et d’harmonie, elle symbolise une course toujours plus catastrophique a l’appât du gain qui dessert les pays adhérents.

La Bulgarie n’échappe pas à cette rengaine. Son entrée en 2007 dans L’UE a encore plus affaibli cet idéal démocratique car son économie trop exsangue ne peut soutenir la comparaison avec les places fortes historiques du marché. Son intégration, voulue par des élites politiques corrompues et une mafia gangrenée par la violence, n’a pu se faire qu’avec la malsaine complicité d’une Europe avide d’argent. Au détriment d’un projet équilibré et libérateur qui enfonce un peu plus chaque jour ce vaste territoire dans un abyssal déficit et laisse ses concitoyens dans une précarité insoutenable, surtout depuis la crise de 2008. Les jeunes héros que nous suivons dans ce très beau film en sont les malheureux héritiers.

L’histoire débute à Sofia, capitale du pays, où cet adolescent, frêle et chétif pratique l’auto-stop au bord d’une autoroute pour rejoindre une ville plus au nord. Apparaît alors cette gamine espiègle et peu farouche dont on ne sait trop quoi penser au premier abord. S’ensuit un long périple au long duquel nous découvrons ces deux âmes esseulées en quête de transcendance, cherchant à fuir un passé douloureux et avancer vers un avenir plus qu’incertain. Lui, mystérieux et hermétique, va retrouver la famille endeuillée de son meilleur ami mort dans un suicide désespérant. Elle, irritante et intrigante à force de mensonges répétés, veut sauver son frère d’une toxicomanie comme seul apaisement d’une situation sociale affligeante.

La confrontation donne à voir une troublante métaphore d’une société partagée entre le déni de réalité ,comme pour mieux se protéger d’une vérité sordide, et la détermination sans faille d’une jeunesse décidée à prendre en main son destin, quoi qu’il lui en coûte. La mort, présente insidieusement tout au long du récit, sert d’avertissement à un dangereux désinvestissement d’un gouvernement délaissant ses enfants au bord du gouffre. On y sent tout le malheur de familles dévastées par cette lâcheté. Cadrant au plus près leur longue traversée du désert, la caméra épouse leurs mouvements incertains et leur détermination à s’ouvrir à la vie. Des squats miteux aux transports routiers graveleux en passant par des rencontres humiliantes se dessine une trajectoire constitutif d’un passage à l’âge adulte précaire mais nécessaire. C’est aussi un merveilleux apprentissage des sentiments, où la découverte de la sexualité élabore une sensibilité à fleur de peau, ultime rempart contre la déchéance d’un monde exterminateur. Le réalisateur fait preuve d’une grande douceur et d’une dextérité bouleversante et réussit à nous entrainer dans leur sillage passionnant avec une étonnante économie de moyens. Cette finesse d’esprit, si elle ouvre un possible chemin du bonheur aussi évanescent soit-il, n’en est pas moins lucide sur la difficile rédemption à suivre. Témoin cette fin où elle se fantasme en star hollywoodienne, paroxysme du faux et fuite en avant pour s’oublier. Lui n’aura de cesse de poursuivre cette fugace sensation de plénitude, symbole d’un irrépressible besoin de tendresse pour panser des cicatrices ouvertes trop tôt.

Dans une photographie et une lumière éclairant de mille feux ces personnages, nous assistons à l’émergence plus que prometteuse d’un metteur en scène plein de talent et d’acteurs à la justesse extraordinaire. Découvert au Festival de Cannes en 2011 dans la section « Semaine De La Critique »,ce petit bijou réconciliera les cinéphiles parfois déçus par une compétition officielle à l’audace en voie de disparition. Le cinéma des Balkans profite de cette aubaine pour se faire entendre et connaitre du plus grand nombre, et c’est tant mieux tant il semble en plein essor.

Fiche Technique: Avé de Konstantin Bojanov

Réalisation: Konstantin Bojanov
Scénario Konstantin Bojanov, Arnold Barkus
Casting: Avé (Anjela Nedyalkova) et Kamen (Ovanes Torosian)
Catégorie: Drame
Durée: 87 min
Langue: Bulgare
Directeur de la photographie: Nenad Boroevich, Radoslav GotchevMontage
Montage: Stela Georgieva
Costumes: Marina Yaneva
Musique: Tom Paul

Auteur de la critique: Le Cinéphile Dijonnais

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