Les Anarchistes, un film d’ Elie Wajeman: Critique

Les Anarchistes : Un film d’époque ambitieux mais superficiel

Synopsis : Paris, 1899. Jean Albertini est un gardien de la paix embauché par le préfet de Police  pour infiltrer une bande d’anarchistes. Etant lui-même très pauvre, il n’a pas d’autre choix que d’accepter, quitte à devoir quitter sa petite-amie, son dernier lien affectif puisqu’il est lui-même orphelin. En approchant le groupe, Jean va faire la rencontre de Judith, une jeune femme pleine de rage, et à laquelle il va rapidement s’attacher. De là va naitre un profond dilemme moral vis-à-vis de sa mission de délation.

La reconstitution que nous propose Elie Wajeman, à l’occasion de son second long-métrage après le polar Alyah en 2012, nous renvoie dans le Paris de la fin du 19ème siècle, à l’époque où les premiers anarchistes étaient les ennemis publics. C’est en utilisant le schéma scénaristique du film d’infiltration que le réalisateur nous fait découvrir les coulisses de ces groupuscules clandestins. L’enjeu du choix entre la mission d’espionnage et la culpabilité de dénoncer des personnages auxquels le héros va s’attacher apparait alors comme le cœur de l’intrigue. Et alors que l’histoire d’amour nait, sans surprise, entre ce policier et une belle idéaliste à la tête du groupe, la dramaturgie semble toute tracée. Mais Wajeman réussit à nous surprendre en ne se focalisant pas sur le dilemme moral de ce policier. Au contraire, l’ambiguïté quant à sa volonté d’aller jusqu’au bout de sa mission reste tenace jusque dans la conclusion. L’interprétation irréprochable de Tahar Rahim aide beaucoup à imposer ce doute relatif autour des motivations réelles de son personnage d’anti-héros, et le doux mélange de brutalité et de sensualité dont fait une nouvelle fois preuve Adèle Exarchopoulos apporte du piquant à la romance qui sert de moteur mélodramatique à ce scénario au déroulé somme toute assez convenu.

L’élément qui semble intéresser le jeune cinéaste n’est donc pas, comme pouvaient l’être Claude Sautet ou Martin Rett quand ils réalisaient respectivement Max et les Ferrailleurs et Traître sur commande (deux modèles du genre auxquels le contexte des Anarchistes fait immanquablement penser), la difficulté de l’infiltré à composer pour se faire une place parmi les brigands. Le choix de la structure du film, alors qu’il aurait pu être propice à un véritable suspense, est davantage un prétexte pour poser un regard extérieur sur les doutes internes d’un groupe d’activistes, hésitant entre négociations politiques et actions terroristes. En cela, le film réussit à atteindre une thématique parfaitement d’actualité puisque, si l’on peut reprocher au scénario de ne pas développer son contexte socio-politique, la problématique du bien-fondé d’une action brutale pour imposer ses idées et le sentiment d’affirmation que la jeunesse peut trouver en se rebellant contre l’Etat se retrouvent bel et bien être le nœud de l’intrigue. Et c’est là que l’on s’aperçoit que les rôles secondaires sont tous d’excellents choix. D’abord, le très attachant Biscuit, incarné par Karim Leklou (déjà brillamment remarqué cet été dans Coup de Chaud), puis les deux « pôles idéologiques » du groupuscule que sont le très modéré Elisée et le plus radical Eugène, le premier sous les traits de Swann Arlaud et le second de Guillaume Gouix, deux jeunes acteurs de plus en plus visibles dans le cinéma français, et enfin le chef de la Police est interprété par Cédric Kahn, plus connu pour son travail de réalisateur que d’acteur (même s’il était déjà présent dans le premier film d’Elie Wajeman), qui apporte à son rôle une rigueur suffisamment nuancé pour ne pas en faire une caricature manichéenne.

Et pourtant, malgré un casting plein de talent et un sujet prometteur traité de façon émouvante, Les anarchistes laisse derrière lui un certain gout d’inachevé. Ce sentiment est en partie la faute à un décalage entre le fond et la forme. Aussi belles qu’elles puissent être, la mise en scène naturaliste très épurée et la photographie nimbée de filtres bleus d’une incroyable froideur vont à contre-sens avec les causes et conséquences de l’esprit de révolte de ses personnages. Ni l’ambiance sordide des conditions de travail dans l’usine ni la violence des actes de terrorisme ne se font ressentir dans cette réalisation éthérée. De plus, l’écriture reste constamment évasive sur les revendications profondes de ces anarchistes, délaissant la dimension politique au profit d’un souffle romantique dans la description du mouvement subversif. Le rapport de force entre les militants pacifistes et les militants violents auraient pu être un excellent moyen de cristalliser troubles sociaux et les contradictions intellectuelles de cette période  charnière de l’ère industrielle, mais le parti-pris de donner à leurs débats un écho contemporain fait passer le film à coté de cet enjeu historique.

Les images léchées et les dialogues très littéraires font des Anarchistes une œuvre pleine d’élégance, mais ils sont paradoxalement un frein à la force subversive propre à l’idéologie anarchiste qu’elle prend pour support. Trop édulcorée et prévisible, la trame de ce film d’infiltration ne vaut finalement que pour la passion électrique et le mélodrame qui naitra de la relation entre les deux anti-héros au cœur de ce récit inoffensif.

Les anarchistes : Bande-annonce

Les Anarchistes : Fiche technique

Date de sortie : 11 novembre 2015
Réalisateur : Elie Wajeman
Nationalité : France
Genre : Historique, Drame, Thriller
Année : 2015
Durée : 101 minutes
Scénario : Elie Wajeman, Gaëlle Macé
Interprétation : Tahar Rahim (Jean Albertini), Adèle Exarchopoulos (Judith Lorillard), Swann Arlaud (Elisée Mayer), Karim Leklou (Biscuit), Guillaume Gouix (Eugène Levèque)…
Musique : Gloria Jacobsen
Photographie : David Chizallet
Montage : François Quiqueré
Producteur : Lola Gans
Maisons de production : 24 Mai Production
Distribution (France) : Mars Distribution
Récompenses : Chistera de la meilleure interprétation masculine pour Tahar Rahim au Festival international des jeunes réalisateurs de Saint-Jean-de-Luz 2015
Budget : NR

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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