« Plongée en Addicto » : au plus près de l’accoutumance

Avec Plongée en Addicto, Pauline Aubry s’immerge dans les couloirs de Marmottan et des centres d’addictologie pour comprendre ce que la dépendance fait aux corps et aux familles. L’album procède par l’écoute et le recueil d’informations. Entre pédagogie rigoureuse et récits à hauteur d’humains, il rappelle que derrière chaque produit, il y a une histoire – et qu’au cœur du soin, il y a d’abord une relation de confiance et de respect.

On pourrait redouter un ouvrage didactique saturé de schémas et de diagnostics. On découvre en réalité un livre incarné, traversé de visages, de voix et de doutes qui s’expriment plus ou moins franchement. Plongée en Addicto parvient à transmettre ce qui signifie l’addiction sans rien simplifier, ni sur le plan humain ni sur le plan médical. Pauline Aubry adopte le trait souple de celle qui apprend en même temps qu’elle raconte. Elle ne surplombe jamais son sujet, elle s’en empare avec pédagogie.

Un exemple ? Les mécanismes neurobiologiques – dopamine, circuit de la récompense, cortex préfrontal sont convoqués sans jargon inutile. Les classifications — stimulants, dépresseurs, hallucinogènes – trouvent leur place dans des planches limpides qui détaillent la brièveté du flash du crack, la dissociation de la kétamine, le piège du craving. On comprend ce qui se joue, concrètement, dans le corps et dans la tête. Mais jamais ces explications ne flottent hors-sol : elles sont toujours reliées à une trajectoire, à un vécu qu’il s’agit d’éventer sans le trahir.

Car l’autre grande réussite du livre est là : rendre à l’addiction sa chair humaine. Les anciens usagers racontent les années héroïne, les squats, les seringues cachées, l’exil imposé par des parents démunis. La drogue devient presque un personnage, une amante jalouse, une présence qui prend toute la place. Le manque physique passe ; le manque psychologique, lui, s’installe comme une obsession. À travers ces récits, on mesure combien l’addiction n’est pas une simple affaire de volonté défaillante mais un système de survie, une solution trouvée, provisoirement, à une douleur plus vaste.

Plongée en Addicto insiste aussi sur la violence symbolique et sociale qui entoure les personnes dépendantes. Le poids du regard, la honte, l’amalgame entre toxicomanie et folie. Le détour par l’histoire (la psychiatrie asilaire, les camisoles, les cages) éclaire la nécessité d’un autre modèle. Lorsque Claude Olievenstein imagine Marmottan comme un « hôpital anti-psychiatrique » ouvert et sans jugement, il pose un geste politique autant que thérapeutique. Le soin ne peut advenir que dans un espace où la parole est possible.

L’accueil, la stabilité, la continuité des visages, le « matching » entre patient et thérapeute, la présence dans les moments de crise : tout le processus est passé en revue, avec force détails. Chaque membre de l’équipe de soins participe à cette enveloppe groupale qui permet de désamorcer la crise addictive. Cette attention au lien traverse tout l’album. Elle irrigue les scènes les plus simples, transparaît dans la traduction des besoins des patients.

Graphiquement, Pauline Aubry adopte un style clair, accessible, presque doux. Les couleurs franches et les personnages aux traits légèrement caricaturaux créent une distance qui dédramatise l’ensemble sans en atténuer la gravité. Et finalement, en refermant Plongée en Addicto, on a le sentiment d’avoir appris ce qu’est une dépendance, comment elle s’installe, pourquoi elle se répète. On saisit que le véritable enjeu n’est pas seulement d’arracher le produit : il est de restaurer une capacité de lien. L’album rappelle, avec une simplicité désarmante, que l’addiction isole et que le soin relie.

Plongée en Addicto, Pauline Aubry
Steinkis, 19 février 2026, 144 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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