Oh, Lenny : l’animal venu de nulle part

Dans cet épais album (328 pages), le dessinateur-scénariste Aurélien Maury, cofondateur des Éditions Tanibis, laisse libre cours à son inspiration pour raconter l’histoire de June, une jeune Américaine qui, par-dessus tout, aime la nature. A force de positiver, elle va se trouver dans un cercle infernal, qui permet à l’auteur d’explorer une situation comme il les affectionne, avec un dérèglement qui s’accentue jusqu’à la catastrophe.

June vit avec Brad dans la ville de Dalton. Elle travaille dans une animalerie, alors que lui bénéficie d’un emploi de bureau. L’animalerie convient d’autant bien à June que ses parents ne sont pas loin. Pour Brad, c’est une autre histoire, car son travail occupe l’essentiel de son temps et de ses pensées. Alors, quand on lui propose une opportunité avec un salaire attractif à Lenox, il saute sur l’occasion, mettant June devant le fait accompli. Pour faire passer la pilule, il s’arrange pour trouver une magnifique villa organisée avec beaucoup d’espace, une somptueuse baie vitrée et même un petit espace vert autour. Bref, ce qu’il faut pour que June ne puisse rien dire. Mais, cette villa se trouve dans un quartier dans le genre de celui qu’on observe dans le film Vivarium (Lorcan Finnegan – 2019) avec des maisons toutes identiques qui s’alignent le long de rues interchangeables. Voilà qui incite June à prendre l’air. Et c’est du côté d’une énorme bouche d’égout qu’elle est alertée par des bruits bizarres. Bien caché, elle découvre un animal étrange. Avec ses quatre pattes, il ressemble vaguement à un chien. En fait, il s’agit de quatre pattes surmontant un corps informe qui s’apparente rapidement à un estomac alimenté par une gueule armée d’une série de dents pointues. L’amour de la nature prend immédiatement le dessus et June ramène l’animal à la maison. Bien entendu, Brad le trouve répugnant avec l’odeur d’égout qu’il dégage. Pour le garder un peu, June avance qu’il est mal en point, visiblement assez faible. Brad lui donne donc jusqu’au week-end avant de s’en débarrasser.

Le malaise s’accentue

Jusqu’ici, malgré l’étrangeté de cet animal qui ne ressemble à rien, on pourrait considérer que la situation ne fait qu’illustrer le malaise dans le couple avec ses rapports de force. La vie qu’ils mènent en intégrant un quartier très impersonnel convient à Brad qui ne voit que l’argent et ce qu’il permet, quand June tente comme elle peut de se rapprocher de la nature, seul endroit qui lui convienne vraiment. De plus, avec cet animal que bientôt elle appelle Lenny, elle trouve un substitut à son besoin maternel. Mais, rapidement, la situation évolue avec les besoins de Lenny. L’animal est visiblement en pleine croissance. Il faut le nourrir et le rassurer. Si cela convient parfaitement à June, elle ne réalise pas dans quoi elle s’embarque. Au week-end, bien qu’elle accepte de faire comme prévu, elle ne le supporte pas et cherche ensuite à retrouver Lenny, en cachette de Brad…

Une relation toxique

Dans ce roman graphique, Aurélien Maury prend son temps pour décrire la relation qui s’établit entre June et Lenny. Cette relation prend rapidement le pas sur celle qui existait au préalable entre June et Brad. Cela est finalement symbolique de ce qui se passe dans des familles avec une maternité. Mais ici, c’est largement amplifié et June, sans s’en rendre compte, va jusqu’à faire le sacrifice de sa personne. Là aussi c’est très révélateur de l’esprit de ces femmes qui donnent tout pour leur progéniture. Cela colle évidemment avec l’état d’esprit de June qui se veut proche de la nature. On en a un aperçu dès l’installation dans la nouvelle maison, lorsqu’elle réalise que son meilleur souvenir d’enfance, ce sont les vacances en famille à « Wapiti Island ». Sur cette petite île apparemment déserte, ses parents sont propriétaires d’une maison. Comme par hasard, lorsque June se retrouve en fuite avec Lenny, c’est là qu’elle s’installe. Le gros avantage, c’est qu’elle peut investir les lieux avec Lenny sans que personne ne s’en soucie. Par contre, ce qu’elle ne réalise pas, c’est à quel point sa situation personnelle se dégrade.

Une BD très bien conçue

La manière d’Aurélien Maury s’avère séduisante, avec un dessin au trait souple et élégant et au style très ligne claire (malgré de petits jeux sur les nuances de couleurs pour tenir compte des ombres) qui contribue à rendre l’album particulièrement agréable à lire. Les couleurs qu’il utilise y contribuent également. L’illustration de couverture en donne une bonne idée, mais les quelques ambiances nocturnes sont également très bien rendues. De plus, sa façon d’aérer l’ensemble en privilégiant des dessins globalement assez gros (jamais plus de trois bandes par planche), peu de dialogues et des péripéties qui s’enchainent, fonctionne très bien. Les moments sans dialogue apportent la respiration nécessaire à l’ensemble. En fait, on se demande constamment jusqu’où ira June, malgré tous les signes qui nous font penser que le comportement de Lenny devient de plus en plus inquiétant.

Inquiétante étrangeté

A cela, ajoutons quelques références, dont une relativement discrète à Tintin L’île noire et une autre plus évidente au film Les dents de la mer (Steven Spielberg – 1975). C’est donc du beau travail qui joue sur un suspense bien entretenu, une étude psychologique des personnages et en particulier celui de June et une approche vers un fantastique léger dont l’auteur exploite bien le potentiel. Et on a d’emblée un aperçu des goûts de June, avec ce que la nature lui réserve comme surprises amères, dans un rêve qui laisse un sentiment étrange. Une étrangeté qu’on retrouve dans des fantasmagories (des visions ?) de June déjà bien mal embarquée. On notera enfin que l’attrait de June pour la nature est finalement irrésistible, malgré une mésaventure qui manque de peu de lui être fatale. Au final, Aurélien Maury joue habilement du contraste entre un dessin immédiatement séduisant qui s’avère d’une belle lisibilité et une situation dont l’étrangeté au premier abord presque insignifiante devient de plus en plus angoissante.

Oh, Lenny – Aurélien Maury
Éditions Tanibis : sorti le 1er mars 2024
Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

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