En 1929, une supplique adressée aux députés français met en scène un peuple imaginaire victime d’atrocités, les Poldèves. Plusieurs élus s’en émeuvent, avant de découvrir qu’ils ont été piégés. Derrière cette mystification orchestrée par l’Action française, Christophe Granger voit moins une farce qu’un dispositif politique sophistiqué, destiné à éprouver et à disqualifier l’humanitarisme parlementaire.
Ceci est un canular part d’un épisode relativement anecdotique de l’histoire politique française : des lettres parviennent à la Chambre des députés, décrivant le sort dramatique des Poldèves et appelant à une intervention au nom de la justice et de l’humanité. Plusieurs élus de gauche relaient l’alerte. Un mois plus tard, la supercherie est révélée : les Poldèves n’existent pas. Le canular, conçu par l’Action française, visait à exposer la supposée naïveté de ses adversaires.
L’intérêt du livre consiste à comprendre comment ledit canular a été possible. L’enquête remonte alors à son artisan principal, Alain Mellet. Issu d’un milieu catholique conservateur, monté à Paris, il devient une plume reconnue de l’Action française, moins prestigieuse que ses chefs mais néanmoins redoutablement efficace, notamment par son sens de l’ironie. Ancien militant de terrain, passé par la prison, il glisse progressivement vers une activité plus doctrinaire et journalistique, au moment même où le mouvement monarchiste se normalise après la guerre.
Cherchant à élargir son audience, l’Action française délaisse en partie la violence directe pour des formes d’intervention plus subtiles. Le parcours d’Alain Mellet accompagne ce mouvement : inséré dans la bourgeoisie conservatrice, notamment par le mariage, il s’éloigne des affrontements de rue et se place dans une position journalistique à partir de laquelle il conçoit le canular. Moins spectaculaire que la violence militante, l’affaire permet pourtant d’atteindre un objectif capital : discréditer l’universalisme humanitaire associé à la Société des Nations et au droit des minorités.
Le piège est construit avec précision. Christophe Granger l’effeuille minutieusement. Il mobilise les codes moraux et politiques de ceux qu’il vise, de sorte que la réaction des élus n’est pas accidentelle mais presque attendue. Neuf députés et quinze sénateurs répondent à l’appel. Pour les royalistes, l’affaire devient une démonstration : ces élus seraient des naïfs, incapables de distinguer le vrai du faux, prisonniers d’un idéalisme déconnecté. Mais cette lecture ne suffit pas. L’analyse montre que ces parlementaires partagent une même disposition morale – sens de la justice, solidarité, attachement au bien public – qui les rend réceptifs à ce type d’interpellation. Le canular fonctionne parce qu’il s’insère dans ces dispositions.
Sa réception révèle alors une fracture politique durable. À droite, on y voit la preuve de la déliquescence républicaine ; à gauche, on défend la sincérité de l’engagement, quitte à reconnaître l’erreur. Le faux met à nu des visions du monde opposées. C’est là, d’ailleurs, que le livre trouve sa portée contemporaine. En analysant ce canular ligne par ligne, Christophe Granger éclaire une stratégie plus large : celle de la subversion du vrai et du faux à des fins politiques. Les mécanismes à l’œuvre en 1929 – fabrication d’un récit crédible, activation d’émotions morales, exploitation de la révélation – se retrouvent aujourd’hui dans les logiques des fake news. Le geste d’Alain Mellet, destiné à désenchanter les idéalistes, résonne ainsi avec des pratiques contemporaines où le faux se fait instrument politique.
Les exemples ne manquent pas : Donald Trump qui affirme lors d’un débat présidentiel que les migrants haïtiens de Springfield se nourrissent des chiens et des chats du voisinage ; le RN se désolidarisant d’un consensus politique au sujet des Ukrainiens ; la droite radicale peinant à reconnaître l’horreur en cours lors de la découverte du corps échoué d’Aylan… L’affaire des Poldèves, moins anecdotique qu’on ne le pensait, apparaît dès lors comme une expérience politique miniature, où se jouent à la fois les usages du mensonge, les ressorts de la croyance et les lignes de fracture qui structurent encore aujourd’hui le débat public.
Ceci est un canular, Christophe Granger
La Découverte, 5 mars 2026, 320 pages