« Au-delà de Neptune » : solitudes orbitales et éclats d’humanité

Premier album de Gabriele Melegari, Au-delà de Neptune inaugure chez Steinkis le label “Aux Confins” et offre un récit de science-fiction intimiste où l’exploration de l’espace se double d’un voyage intérieur. Entre mission scientifique et dérive onirique, le lecteur suit une astronaute isolée, confrontée à ses souvenirs et à ses limites, dans une odyssée aussi métaphysique que sensorielle.

En 2283, la Terre n’a plus que la mémoire de sa couleur bleue. Ciel terne, horizons saturés de gris : la planète agonise, et l’humanité cherche ailleurs son salut. À bord de l’Ulysse, télescope spatial habitable et fleuron du programme Odyssée, Léla embarque pour dix-neuf années de mission : sonder l’inconnu, localiser une planète habitable, collecter des données et, peut-être, retrouver espoir. La promesse est belle : “L’objectif n’est pas de voir plus loin, mais de voir mieux.”

Gabriele Melegari place son héroïne dans un huis clos orbital où chaque geste – réveil, exercice, rédaction de rapports sous l’œil froid d’une IA – prend une dimension rituelle. La distance imposée par la machine interdit toute parole intime ; Léla, pourtant, refuse de laisser s’éroder la mémoire de Béa, la femme qu’elle aime et qu’elle a quittée. Ses seuls refuges : les chambres virtuelles qui lui permettent de “fouler” des planètes inconnues et, par là, de plonger dans ses propres réminiscences. Chaque escale imaginaire est une atmosphère à respirer, une sensation ancienne à retrouver : un ciel observé à deux, une conversation sur le départ, la promesse d’un retour.

Au fil des pages, l’album glisse d’une SF de mission à un récit de conscience, fragmenté par des visions étranges – une panthère noire surgie du vide, avatars d’angoisses ou messagers d’un ailleurs ? L’équilibre fragile entre le protocole scientifique et la dérive intérieure participe d’une tension discrète, presque poétique. Gabriele Melegari, s’il ne livre pas un scénario totalement abouti, capte avec justesse la fatigue d’une pensée en orbite, la solitude qui s’installe comme un brouillard, les vertiges métaphysiques face à l’immensité de l’espace.

Graphiquement, le trait n’est pas le plus fin du genre, mais il a l’efficacité de la lisibilité et une expressivité bienvenue. Quelques pleines pages, très réussies, imposent un temps d’arrêt. Le découpage, fluide, sait ménager des respirations dans le récit. Aussi, si l’on pense à 2001, l’Odyssée de l’espace ou Interstellar, Gabriele Melegari s’écarte rapidement de la grandiloquence pour privilégier l’intime : moins la conquête que l’épreuve de soi, moins la découverte que la manière de la regarder, de la considérer. Il manque peut-être une dernière strate d’approfondissement – davantage de face-à-face avec l’IA, plus de temps pour laisser s’installer le vertige mystique – mais Au-delà de Neptune n’en demeure pas moins une première œuvre prometteuse, poétique et habitée. À la croisée de la SF réaliste et de la rêverie métaphysique, cet album séduira tant par ses fulgurances visuelles que par ses pudiques éclats d’humanité. 

Au-delà de Neptune, Gabriele Melegari 
Steinkis, mai 2025, 152 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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