« Amour, fascisme et CDD » : quand l’open space devient un laboratoire politique

Dans sa nouvelle fable bureaucratique, Marc Dubuisson transforme l’administration en théâtre d’ombres contemporain, où wokisme fantasmé, virilisme blessé et novlangue managériale s’entrechoquent à coups de PowerPoint et de “BIP BIP”. Une satire qui rit jaune, mais juste.

Et si le basculement autoritaire ne venait pas de bottes lustrées, mais bien en casual Friday, mugs corporate et slides aux bulletpoints synergiques ? Avec Marc Dubuisson, la politique est partout. Autour d’une machine à café, par exemple. On discute des élections comme on parlerait de la météo, sauf qu’on confond un scrutin avec la finale de Danse avec les stores (sic).

Très vite, Kowalsky débarque. Nouveau patron. Un homme qui parle comme un pitch deck sous amphétamines : « Disruptons l’administration », « synergisons des solutions holistiques », « upscale des bulletpoints ». Personne ne comprend vraiment, mais tout le monde hoche la tête benoîtement. Le jargon start-up devient une arme de domination massive. Sous couvert d’innovation, on privatise le service public, on vire les gens sans égard, et on remplace l’organigramme par un culte consommé du CEO.

Peu à peu, c’est un trumpisme version open space qui s’installe. Le wokisme, le féminisme ? Définitivement à proscrire. Une citation d’Hitler ? Probablement Antoine Hitler, de l’appui logistique. Tout est toujours « mal interprété » de toute façon. La mauvaise foi faite méthode. Et pendant ce temps, ClipGPT, un assistant holographique vaguement inspiré de Clippy, fait régner un ordre des plus absurdes : il appelle la police pour un mug arc-en-ciel, propose d’imprimer des listes de pompes funèbres et explique à des humains (apparemment diminués) comment uriner correctement. 

Ailleurs, c’est à peine mieux. On règle les conflits sociaux avec des formulaires en quadruple exemplaire. On fantasme une censure wokiste pendant qu’on organise un autodafé arrosé à l’essence. On regrette l’impossibilité de draguer au boulot. La caricature est volontairement grosse, mais elle tape juste : la droitisation contemporaine adore se présenter comme une résistance alors qu’elle possède tous les leviers de pouvoir.

Le masculinisme dans tout ça ? Kowalsky explique sans sourciller que les femmes sont là pour les quotas, qu’elles peuvent être envoyées aux archives et qu’elles ont surtout vocation à assurer le « réarmement démographique ». Marc Dubuisson s’amuse de cette masculinité victimaire, persuadée d’être persécutée. Forcément, tout ça résonne avec les discours contemporains.

Car Amour, fascisme et CDD raconte une société où l’on confond autorité et performance, où le conservatisme se déguise en bon sens, où le trumpisme devient un style de management et où le mot “woke” sert de cache-misère à toutes les violences. L’album accumule les situations absurdes jusqu’à ce que le rire en vienne à se coincer dans la gorge.

Et on a là, mine de rien, un petit manuel de reconnaissance des signaux faibles. Profitons-en. 

Amour, fascisme et CDD, Marc Dubuisson
Delcourt, 5 février 2026, 72 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Mata : Mata Hantée

Avec "Mata", Rachel Lang (Mon légionnaire) plonge son héroïne dans les brumes de la DGSE, entre désert nigérien et labyrinthes déshumanisés. Eye Haïdara y incarne une espionne déchirée, animée par une quête de vérité aussi pure qu'impossible. Un film magnétique et troublant.

Cosmos : la splendeur modeste d’une rencontre

Dans Cosmos, Germinal Roaux filme la rencontre bouleversante entre un paysan maya et une intellectuelle en fin de vie. Une œuvre lente, poétique et sensorielle, où la nature, la mort et la transmission composent une intense expérience de cinéma.

Le Virtuose : accord majeur, impact mineur

Entre thriller de casse et drame intime, "Le Virtuose" joue sur plusieurs cordes à la fois, mais pas avec la même justesse. Daniel Roher signe une première fiction habitée par de vraies intentions, portée par un Leo Woodall magnétique, mais qui manque parfois de profondeur dans sa partition. Un film qu'on suit sans déplaisir, sans être mémorable pour autant.

Tout va super : Voir Habib et mourir

Drôle, subtil et bouleversant, Tout va super mêle comédie romantique et réflexion sur la fin de vie. Porté par une distribution éclatante (Hakim Jemili, Noémie Lvovsky, Marie Colomb, Camille Chamoux, Rudy Milstein), le nouveau film de Patrick Cassir a des airs de Blier en plus suave.

The Mandalorian and Grogu, ou la saga Star Wars à bout de Force ?

Après sept ans d’absence au cinéma, The Mandalorian and Grogu ramène enfin Star Wars sur grand écran. Jon Favreau livre une aventure accessible, efficace et parfois franchement plaisante, mais dont le manque d’enjeu, d’ambition visuelle et de souffle cinématographique finit par réduire le retour de la saga à un simple téléfilm de luxe.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« L’Équipée du Bosquet » : une bromance animalière entre cartoon et road trip burlesque

Un oiseau hyperactif, un écureuil rongé par l’anxiété et un chat affamé : James Burks lance une série jeunesse qui assume pleinement ses codes. Sans chercher à révolutionner l’aventure humoristique animalière, ce premier tome mise sur l’énergie, la dynamique du duo dépareillé et l’efficacité du gag cartoon.

« La Sorcière qui a changé le monde » : Margaret Thatcher sous une lumière de morgue

Le scénariste Jean-Yves Le Naour et le dessinateur Emilio Van der Zuiden s’emparent de Margaret Thatcher, fille d’épicier devenue Première ministre de Grande-Bretagne. Il en ressort une figure intraitable, caractérisée avec ce qu'il faut d'humour noir et de critique sociale.

Umami : savoureux

« - Hamaki va ouvrir son propre restaurent ! Son restaurant à ELLE ! - Oui, super. Et toutes les emmerdes qui vont avec, par la même occasion. - Ooh, arrête un peu ! Tu ne la crois pas capable de gérer ? - Si, si… - Alors ne fais pas ton rabat-joie ! C’est un grand jour pour elle ! Tu me promets de rester PO-SI-TIF ? - Oui, cheffe ! »