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La vraie vie, selon Adeline Dieudonné

Un premier roman qui rappelle que la littérature reste un domaine infini qui permet de découvrir régulièrement des personnalités surprenantes. Qu’est-ce que la vraie vie selon Adeline Dieudonné, sinon la liberté (d’écrire entre autres) ?

La narratrice n’est jamais citée par son prénom. Il faut dire que, dans sa famille, elle est plutôt considérée comme quantité négligeable. S’il faut une raison, ne pas chercher trop loin : c’est une fille. Dans le même ordre d’idées, la mère est incroyablement passive et soumise à son mari, un macho de la pire espèce qui ne pense qu’à chasser aux quatre coins du monde (les espèces les plus grosses possibles tant qu’à faire, quitte à faire ami-ami avec des contrebandiers et s’associer avec un homologue pour tuer un éléphant et ramener chacun une défense). On fait connaissance dès le tout premier paragraphe avec le lieu où le père conserve ses trophées :

« A la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres. »

Les cadavres ne sont donc pas dans un placard, mais bien en vue dans une chambre. Même si on comprend rapidement de quoi il s’agit, Adeline Dieudonné donne le ton d’emblée, avec un style constitué de phrases courtes, aussi bien senties que tournées, qui apportent une remarquable fluidité de lecture. On remarque au passage qu’elle n’hésite pas à proposer des phrases sans verbe qui viennent tout à fait naturellement.

Petite Démo

Le début accroche donc le lecteur facilement, pour ne plus le lâcher. Tout ce qu’Adeline Dieudonné raconte correspond à l’illustration de couverture et à ce début percutant. La famille de la narratrice vit dans une banlieue sans âme nommée Démo (la démonstration d’Adeline Dieudonné vaut largement le détour), ce qui n’empêche pas une réelle présence animale dans ce roman, jusqu’aux perruches libérées d’un zoo et qui se sont adaptées dans les bois avoisinants.

Marqués dans leur chair

Écrit à la première personne du singulier, le roman est constitué des événements qui marqueront à tout jamais la narratrice (10 ans au début, 15 à la fin), d’abord par un drame concernant essentiellement son frère Gilles mais qui la touche au plus haut point, puis par un autre qui la marque personnellement dans sa chair. On remarque d’ailleurs qu’un autre personnage est marqué dans sa chair, la d’abord mystérieuse Yaelle, femme du professeur Pavlović auprès de qui la narratrice enrichit ses connaissances scientifiques.

Références cinématographiques et scientifiques

Il est intéressant de noter que ce roman ne cherche pas à épater son public par des connaissances scientifiques de haut niveau. Quelques noms évocateurs et des principes de base suffisent pour donner la crédibilité requise. Ce qui n’empêche pas la narratrice de jouer avec des connaissances grand public en mettant sa narratrice en situation d’imiter les protagonistes du très connu Retour vers le futur (Robert Zemeckis – 1985) où des personnages bricolent une DeLorean pour remonter le temps. La jeunesse de la narratrice justifie qu’elle puisse croire qu’elle arrivera vraiment à remonter le temps pour empêcher un événement désastreux à ses yeux de se produire. Elle aura des discussions avec celle qu’elle considère comme une sorcière qui pourrait l’aider, mais aussi avec Pavlović qui sait tout ce que cela pourrait impliquer si elle parvenait à ses fins (même non cité, on pense évidemment au paradoxe du grand-père). Bref, l’aspect scientifique, même s’il n’est qu’effleuré parce que le roman ne justifie pas davantage, n’est pas du tout bâclé comme on pourrait le craindre. Cela va jusqu’à la référence à Marie Curie, que la narratrice admire et qui vaudra à son chien le nom de Dovka (diminutif de Slodowska), ce qui permettra une ironie facile au père assez porté sur la boisson.

Style et émotions

Même si on hésite au début à réaliser où Adeline Dieudonné veut en venir, le drame vient assez rapidement frapper la narratrice pour donner de la consistance à ce roman qui finalement marque aussi bien par son style personnel que par les émotions qu’il procure. Par contre, ne pas y chercher trop de réalisme, contrairement à ce que le titre suggère.

Un éditeur : L’Iconoclaste

La Belge Adeline Dieudonné enchaîne les chapitres relativement courts, avec un sens de la narration qui fait plaisir à observer. Un peu comme Cécile Coulon avec Une bête au Paradis (même éditeur : L’Iconoclaste, ce qui ne me semble pas du tout relever du hasard), elle propose un roman relativement bref (266 pages), qui se lit très facilement, parce que sa façon de faire donne constamment envie de poursuivre la lecture et parce qu’elle ne cherche jamais à meubler. Bien entendu, elle ménage le suspense et fait monter la tension jusqu’à un final où la tension monte.

Oublier la hyène

Adeline Dieudonné réussit donc le tour de force d’un premier roman original et bien écrit, au cours duquel l’intrigue ne faiblit jamais. Elle en profite au passage pour établir un état des lieux de la condition féminine d’une époque, sans jamais négliger les portraits (psychologiques notamment) de ses protagonistes. L’évolution de sa narratrice qui s’éveille progressivement à la sensualité, apporte sa part de moments très personnels. Elle décrit un milieu familial étouffant où les relations parentales relèvent de la caricature (aspect finalement amusant du roman), ce qui permet une lecture suffisamment détachée pour qu’on l’apprécie à sa juste valeur. L’autre élément qui va heureusement dans ce sens, c’est l’attachement indéfectible (véritable moteur de la narration), de la narratrice envers son petit frère.

Prix Renaudot des lycéens 2019. Prix du roman FNAC 2019. Grand prix des lectrices de Elle.

La Vraie vie, Adeline Dieudonné
L’Iconoclaste, août 2018, 265 pages

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