Avec L’Insensé Manu Larcenet dresse le portrait de Francis, personnage en pleine introspection, dans un évident parallèle avec lui-même, tout en faisant en sorte qu’on ne puisse jamais faire la part des choses. Ainsi, le dessinateur conserve une certaine distance entre lui-même et son personnage, tout en dévoilant avec sensibilité et justesse tout ce qui peut inspirer l’artiste.
Francis est un vieil homme qui vit en solitaire dans une maison très à l’écart de la ville. C’est une sorte d’ermite qui a choisi de vivre ainsi parce que son caractère lui dicte que c’est la meilleure solution pour lui. C’est son ami Yannick qui lui a fait découvrir cette maison qui lui convient, en particulier pour le décor qu’il y a trouvé dans la chambre. Francis a connu Yannick lorsque ce dernier travaillait dans un hôpital psychiatrique où Francis a séjourné après la séparation d’avec sa femme. Celle-ci a semble-t-il tout tenté pour maintenir l’unité de leur cellule familiale, en particulier pour l’équilibre de leurs deux enfants. Mais, à un moment l’évidence est apparue : Francis devait partir. Depuis, il n’a quasiment pas revu ses enfants et il reste sans nouvelles d’eux depuis bien longtemps.
L’univers de Francis
Outre Yannick, Francis voit également Gabriel, un enfant dynamique mais simple d’esprit que son père dépose devant chez Francis chaque mercredi. A chaque fois, Gabriel lui demande un nouveau dessin de chat. Le dessin, c’est la passion de Francis. C’est même plus qu’une passion, car Francis en vit, grâce à Yannick qui lui sert d’intermédiaire pour vendre ses œuvres. Francis travaille depuis un moment à l’histoire de Bradley, l’ours qui s’en allait. Outre ce titre révélateur, on remarque que l’univers dessiné de Francis est de nature surréaliste et fourmille de détails (très soignés), sans couleurs. Cela nous vaut une opposition forte entre l’univers dépouillé dans lequel vit Francis et la richesse de son univers mental très tourné vers l’onirisme. On sent que Francis vit pour ce qu’il dessine, au rythme de ce qu’il prend pour se soigner dans son pilulier. Par ailleurs, il se nourrit très mal (une boîte de pâté porc garanti, toujours identique et entamée).
Francis et sa routine
Celle-ci va littéralement exploser, même si cela se fait en plusieurs étapes. D’abord, l’administration de la ville dont il dépend décide d’installer un lampadaire devant sa maison, ce que Francis vit très mal, au point de faire un malaise. A la suite de cet épisode, Francis fait des analyses à l’hôpital de la ville. Le bilan est sans appel : une tumeur cancéreuse inopérable au cerveau. Francis va devoir faire des séances de chimiothérapie et venir très régulièrement à l’hôpital et donc à la ville. Tout en lui apportant son soutien, Yannick suggère à Francis de faire un effort vis-à-vis de ses enfants. Vite convaincu qu’il peut in extremis apporter un autre éclairage à son rôle de mauvais père, Francis se décide à leur préparer un courrier, tout en notant que « L’élan tardif qui me pousse vers vous est peut-être également un symptôme » (page 146) ainsi que le très révélateur « Je suis un artiste pathologique » (page 141). Celui-ci nous est livré en parallèle des activités de Francis qui alterne les allers-retours vers l’hôpital et les séjours chez lui où il trouve une belle consolation en observant la nature dans les environs.
Observations et références
L’album présente ainsi une véritable opposition entre l’univers impersonnel (et très fonctionnel) de la ville, malgré les efforts du personnel hospitalier, et la beauté de la nature. Les couleurs envahissent certaines pages en même temps que des réflexions sur la vie et sur l’art. Dans les dessins de Francis, on note plusieurs apparitions des personnages de Bip Bip et Vil Coyote, créations de Chuck Jones pour la série Looney Tunes (réminiscences de souvenirs de jeunesse). Les conseils fournis à Francis sur des brochures laissées aux malades en traitement résonnent sourdement face à sa réalité de vieil homme malade sans véritable espoir, sinon d’améliorer l’image que ses enfants conserveront de lui, l’éternel inadapté social. Manu Larcenet a le bon goût de limiter les dialogues au maximum, proposant régulièrement des planches (parfois plusieurs d’affilée) muettes, faisant sentir le besoin de solitude de Francis qui réussit à s’émerveiller de ce qu’il observe autour de lui : la nature comme le ciel (la référence à la toile de Van Gogh Le ciel étoilé prend tout son sens). De manière générale, les dessins sont de plus grandes tailles que dans une BD classique (franco-belge notamment) ce qui s’avère particulièrement adapté, de même que le choix des couleurs (plutôt douces dans la vie de tous les jours de Francis, pour prendre des teintes plus vives alors que ses émotions explosent). Moins sombre que la série Blast, mais aussi nettement moins léger que la série Le combat ordinaire, cet album réussi illustre intelligemment le travail d’introspection de Manu Larcenet.