« Les Fleurs du Mal » selon Olivier Ledroit, l’incandescence retrouvée

Dans cette somptueuse édition où les poèmes de Baudelaire se glissent entre les velours sombres, les ors patinés et les fièvres chromatiques d’Olivier Ledroit, Les Fleurs du Mal renaissent avec intensité. Plus qu’un livre illustré, c’est une traversée sensuelle et parfois inquiète, où chaque page s’anime au rythme du texte.

Il y a, dans la rencontre entre Charles Baudelaire et Olivier Ledroit, quelque chose d’inévitable, d’alchimique. Comme si l’univers baroque, ténébreux et voluptueux de l’un attendait, depuis plus d’un siècle et demi, pour s’incarner pleinement, les traits enlevés de l’autre. Olivier Ledroit exacerbe les textes, comme un musicien qui rejouerait une partition connue avec un instrument nouveau, plus tranchant, et résolument envoûtant.

On retrouve dans ces images apposées sur les mots la signature reconnaissable d’un artiste accompli : silhouettes éthérées, femmes-fantômes à la beauté dangereuse, décors saturés de symboles, pages griffées d’encre, de taches, de brûlures dorées. Le livre devient un espace où les obsessions baudelairiennes – l’oxymore, le désir, la douleur, le sacré travesti – se matérialisent avec une force presque tactile. Le XIXᵉ siècle qu’Olivier Ledroit invoque n’a rien du tableau d’époque : il ressemble à un rêve fiévreux, fascinant, gorgé de détails faisant sens.

Cette interprétation visuelle renvoie Baudelaire à une forme d’artisanat : celui des sensations. Ses visions ne demandent qu’à prendre forme et vie. Olivier Ledroit s’en empare avec un mélange de respect et de liberté. Il ne cherche jamais à « décorer » le poème ; il en traduit les affects, il en épouse les pulsations. 

Ainsi, La Beauté devient un portrait hiératique, presque sculptural, dont la froideur assumée répond à la grandeur glacée du texte. La Muse malade, elle, se dissout dans un brouillard d’ocres et d’apparats floraux, comme une vanité baroque où la finitude côtoierait la floraison. Et Les Métamorphoses du vampire prennent une dimension charnelle qui semble jaillir directement des strophes du poème.

Une autre réussite tient à l’hétérogénéité volontaire des techniques. Certaines pages sont de véritables fresques déployées, d’autres de simples croquis au crayon, presque intimes, qui répondent à la fragilité de certains poèmes. Un contraste qui s’inscrit en écho aux mouvements des Fleurs du Mal : ampleur, retrait, vertige… Les illustrations prennent la mesure du livre et en orchestrent le souffle.

Le lecteur circule ainsi entre les sections comme dans un musée. Spleen et Idéal s’ouvre sur un visage au regard coupant, posé dans un clair-obscur qui a la douceur d’une douleur contenue. Le Vampire surgit comme une apparition, le visage féminin presque possédé, entouré d’or. Le Léthé expose une nudité frontale et sans esbroufe. 

Le livre rend à Baudelaire ce qui lui appartient : sa violence, sa tendresse, sa transgression. En sus, il lui offre de nouveaux vêtements, une nouvelle chair. C’est un geste rare, presque insolent : redéployer un monument littéraire sans le trahir, tout en le transformant profondément. Résultat : on ressort de cette édition comme d’une longue nuit d’ivresse : légèrement étourdi, un peu hanté, émerveillé surtout par cette alliance improbable entre deux artistes séparés par les siècles mais unis par la même dévotion pour le beau qui dérange. 

Les Fleurs du Mal, Olivier Ledroit (d’après Charles Baudelaire)
Glénat, 19 novembre 2025, 248 pages

Note des lecteurs0 Note
5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Censure & cinéma » : une collection mise à l’honneur

De la classification française aux plateformes mondialisées, en passant par le gore italien, les blasphèmes de Luis Buñuel ou les polémiques plus contemporaines, Darkness, censure & cinéma propose un recueil de textes éloquents quant aux différentes formes de censure. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.

« Questions de cinéma 2 » : un art en mouvement perpétuel

À travers une série d’entretiens d’une remarquable densité, Nicolas Saada propose aux éditions Carlotta une plongée dans les strates invisibles du cinéma, là où se nouent les enjeux entre la technique, l'intuition et le regard.

Les 100 plus grands joueurs de foot mis à l’honneur

Les éditions L'Imprévu consacrent un ouvrage richement illustré aux 100 plus grands joueurs de football des années 2000.