Once upon a time in Gaza : l’Espoir, le Vice et la Trahison

Dans Once Upon a Time in Gaza, les frères jumeaux Arab et Tarzan Nasser livrent une tragi-comédie saisissante où l’absurde du quotidien sous blocus se mêle à une fraternité contrariée. Portés par un imaginaire cinéphile nourri au chaos, ils transforment Gaza en un théâtre surréaliste, où l’art devient un acte de résistance autant qu’un geste de tendresse face à l’enfermement. Une œuvre à la fois intime et politique, entre fable noire et poème visuel.

Et bien que le titre évoque un conte, c’est en réalité une fresque cynique qui se déploie insidieusement. Chaque membre du trio que l’on suit – un vendeur de falafels qui deale des médicaments, un étudiant rêveur et paumé, un policier corrompu – est peu à peu confronté à la réalité brutale de Gaza, ce territoire qui est à la fois leur foyer, leur prison et leur tombeau. Victimes collatérales d’une crise politique qu’ils ne maîtrisent pas, ils cherchent à arracher un semblant de liberté.

Osama croit la trouver en se réfugiant dans ses magouilles, dissimulées derrière la façade d’un modeste restaurant. Abou Sami, lui, jalouse cette liberté illusoire, frustré de stagner dans une police où les grades se méritent plus par allégeance que par compétence. Seul Yahya, jeune étudiant en économie séparé de sa famille restée en Cisjordanie, conserve une certaine innocence. Il tente d’abord d’échapper à son sort, avant de le subir, puis de l’accepter en rejoignant Osama dans ses combines.

Bons baisers de Gaza

La relation entre Osama et Yahya constitue l’un des points forts du récit, à l’image des films précédents des frères Nasser. Leur premier long-métrage, Dégradé, parfois trop bavard, savait toutefois construire une tension en hors-champ pour dialoguer subtilement avec le conflit israélo-palestinien. Mais c’est avec Gaza mon amour qu’ils ont trouvé un véritable équilibre entre romance, humour, drame social et politique.

Avec Once Upon a Time in Gaza, les Nasser poursuivent leur travail de reconstitution cinématographique de Gaza, souvent tourné dans des camps de réfugiés palestiniens en Jordanie. Moins émotionnelle que leurs précédents films, cette œuvre n’en demeure pas moins profondément mélancolique. C’est là sa plus grande force – récompensée par le Prix de la mise en scène dans la section Un Certain Regard au dernier Festival de Cannes. Une récompense méritée, même si le contexte politique favorise, à juste titre, la reconnaissance de ce type de cinéma.

Tous les témoignages comptent, qu’ils soient bruts – comme dans les documentaires Voyage à Gaza ou Put Your Soul on Your Hand and Walk – ou romancés, comme Le Chanteur de Gaza. Once Upon a Time in Gaza n’échappe pas à certaines réserves, notamment d’ordre rythmique. Le film change de ton à plusieurs reprises : il commence comme un polar nerveux et spontané, puis s’oriente vers une approche plus distanciée, presque philosophique, après une ellipse de plusieurs années.

On y ressent alors toute la lassitude de Yahya, devenu entre-temps l’égérie d’un film d’action palestinien, symbole de résistance et d’espoir pour un peuple enfermé sous un ciel menaçant. Par petites touches, par des détails égrenés au fil du récit, les Nasser illustrent le contrôle à distance exercé sur les citoyens de Gaza. Plutôt que de montrer la peur de façon frontale, ils choisissent la nuance, notamment lorsque Yahya cède à la vengeance – une manière pour lui de pallier une justice locale défaillante, voire factice, comme celle du film qu’il tourne (ou presque).

Une farce tragique

L’humour n’est jamais loin, même dans les situations les plus tendues. On pense à cette scène cocasse où un Gazaoui joue un soldat ennemi agressant un enfant. Le père de l’enfant, outré par l’intensité de l’interprétation, interrompt la prise pour gronder l’acteur. Cette mise en abyme du tournage devient alors une forme de résistance : recréer, par la fiction, ce que la réalité ne permet plus d’exprimer librement.

Once Upon a Time in Gaza nous rappelle que la situation de Gaza tient de la grande farce – une farce aux conséquences tragiques et bien réelles. Qu’on le veuille ou non, travestir la guerre n’empêche pas qu’on tire à balles réelles. Ce film en apporte une démonstration éclatante, en déployant un langage cinématographique et symbolique autour d’une occupation à la fois discrète et écrasante.

Arab et Tarzan Nasser restent fidèles à leur engagement artistique, réclamant de manière frontale que ce cauchemar cesse enfin. Leur film résonne comme un acte de résistance, mais aussi comme un testament. Il convoque le western spaghetti, le film noir et la comédie satirique, dans un mélange complexe mais cohérent, qui trouve toute sa légitimité à travers sa galerie de personnages à la fois héros, témoins, martyrs et fantômes d’une cité suspendue entre extinction et renaissance.

Once upon a time in Gaza – bande-annonce

Once upon a time in Gaza – fiche technique

Réalisation : Tarzan Nasser, Arab Nasser
Scénario : Tarzan Nasser, Arab Nasser (en collaboration avec Amer Nasser et Marie Legrand)
Interprètes : Is’haq Elias, Nader Abd Alhay, Ramzi Maqdisi, Majd Eid, Said Saada, Hussein Nakhleh, Osama Malhas, Abood Obeid
Photographie : Christophe Graillot
Direction artistique : Colin Robertson
Montage : Sophie Reine
Son : Tim Stephan, Roland Vajs
Musique : Amine Bouhafa
Producteurs : Rashid Abdelhamid, Faris Halaseh, Rani Massalha, Marie Legrand
Sociétés de production : Les Films du Tambour
Sociétés de production : 3B Productions, Made in Palestine Project, Riva Filmproduktion, Ukbar Filmes
Pays de production : France, Palestine, Allemagne, Portugal
Société de distribution France : Dulac distribution
Durée : 1h27
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie au cinéma : 25 juin 2025
Date de sortie DVD : 21 octobre 2025

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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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