« Erkin Azat, lanceur d’alerte des camps ouïghours » : la mémoire dessinée d’un peuple en détention

Paru aux éditions Delcourt, l’album signé par Erkin Azat et la dessinatrice Luxi constitue un acte de transmission, de dénonciation et de résistance. À travers le parcours d’un ingénieur sino-kazakh devenu lanceur d’alerte, ce récit graphique éclaire l’une des tragédies humaines les plus silencieuses de notre époque : la répression massive des Ouïghours et autres minorités turcophones dans le Xinjiang.

Tout commence dans un modeste appartement d’Almaty, en 2018. Riiem – pseudonyme choisi par l’auteur – écoute et enregistre la voix brisée d’Adana, ancienne détenue d’un camp de rééducation chinois. Son récit est glaçant. Elle raconte les mises en scène grotesques imposées aux prisonniers, la peur omniprésente, les humiliations systématiques, jusqu’à la séance de photos forcée, nue, avant sa libération.

Riiem, lui, n’a pas toujours été un militant. Il n’était initialement qu’un jeune travailleur, pont vivant entre deux mondes : le Kazakhstan où il est employé par une entreprise pétrolière chinoise, et le Xinjiang natal, terre d’origine marquée par une histoire turcique et musulmane niée par le pouvoir de Pékin. Un simple trajet de retour, une page Wikipédia sur le Turkestan oriental trouvée sur son ordinateur, et sa vie bascule soudainement.

Cette entrée en résistance, déclenchée par l’arbitraire, est racontée sans grandiloquence. C’est d’ailleurs toute la force du récit : la terreur du régime n’a pas besoin d’effets dramatiques, elle se suffit à elle-même. Les interrogatoires absurdes, les dénonciations anonymes, la surveillance permanente, les interdictions de toutes sortes – tout est là, dans une description précise, patiente, sans pathos, mais profondément politique.

La co-scénarisation par Erkin Azat, de son vrai nom Meiirbek Sailanbek, donne au livre une authenticité documentaire. Ancien ingénieur devenu militant en exil, il a lui-même recueilli de nombreux témoignages de survivants des camps. Son choix de la bande dessinée pour transmettre cette mémoire témoigne d’une volonté de rendre accessible une parole étouffée, souvent ignorée hors des milieux militants, bien que la presse s’en empare occasionnellement. 

À ses côtés, la dessinatrice Luxi, d’origine chinoise mais installée en France, apporte un trait épuré, pudique, sans jamais esthétiser la douleur. Son dessin parvient à rendre tangibles les silences, les regards, les non-dits : ce qui ne peut être montré frontalement est suggéré avec justesse. Ensemble, ils reviennent sur les origines d’un ostracisme et d’une répression politiques, les divisions d’un pays, la marginalité qui frappe les minorités du Xinjiang, les détentions arbitraires, les humiliations quotidiennes, les disparitions et violences innommables. 

Erkin Azat, lanceur d’alerte des camps ouïghours offre une mémoire en acte. Ce témoignage sur l’internement massif des Ouïghours se double d’une plongée dans l’histoire oubliée du Xinjiang, coincé entre ambitions impériales chinoises et héritages soviétiques, où les peuples turcophones survivent dans l’ombre – et la peur. Cet album est aussi une leçon de courage, une œuvre politique au sens le plus noble : elle donne voix à ceux que l’on veut réduire au silence. Avec pédagogie, force exemples et sans complaisance. 

Erkin Azat, lanceur d’alerte des camps ouïghours, Erkin Azat et Luxi
Delcourt, avril 2025, 200 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Cannes 2026 : Le Château d’Arioka, leçon d’honneur

Présenté à Cannes Première, "Le Château d'Arioka", nouveau film de Kiyoshi Kurosawa, est un film policier féodal en forme de huis clos philosophique. Un film de samouraïs, sans grandes batailles ni duels au katana, qui convainc, à condition d'accepter son tempo, tel une infusion en quatre mouvements.

Newsletter

À ne pas manquer

Tout va super : Voir Habib et mourir

Drôle, subtil et bouleversant, Tout va super mêle comédie romantique et réflexion sur la fin de vie. Porté par une distribution éclatante (Hakim Jemili, Noémie Lvovsky, Marie Colomb, Camille Chamoux, Rudy Milstein), le nouveau film de Patrick Cassir a des airs de Blier en plus suave.

The Mandalorian and Grogu, ou la saga Star Wars à bout de Force ?

Après sept ans d’absence au cinéma, The Mandalorian and Grogu ramène enfin Star Wars sur grand écran. Jon Favreau livre une aventure accessible, efficace et parfois franchement plaisante, mais dont le manque d’enjeu, d’ambition visuelle et de souffle cinématographique finit par réduire le retour de la saga à un simple téléfilm de luxe.

Passenger – Frissons routiers balisés pour tenue de route correcte

Avec Passenger, André Øvredal revient à l’horreur d’exploitation pure, entre légende urbaine, présence démoniaque et frissons nocturnes sur les routes. Si son excellente scène d’ouverture et quelques morceaux de mise en scène rappellent son vrai savoir-faire, le film reste trop banal, trop calibré et trop pauvre dans ses personnages pour dépasser le rang de série B honnête.

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Umami : savoureux

« - Hamaki va ouvrir son propre restaurent ! Son restaurant à ELLE ! - Oui, super. Et toutes les emmerdes qui vont avec, par la même occasion. - Ooh, arrête un peu ! Tu ne la crois pas capable de gérer ? - Si, si… - Alors ne fais pas ton rabat-joie ! C’est un grand jour pour elle ! Tu me promets de rester PO-SI-TIF ? - Oui, cheffe ! »

Le retour des « Âges d’or de Picsou »

Entre paranoïa financière, inventions absurdes et guerres de chiffonniers, ce tome 2 des "Âges d’or de Picsou" rappelle pourquoi le vieux canard de Carl Barks reste l’un des personnages les plus drôles de l’histoire de la BD pour enfants.

« Le Dernier Écrivain » : le monde de demain

Quand un homme du passé devient le dernier rempart contre un futur sans âme…