Deauville 2024 : The School Duel, longue vie au roi

Todd Wiseman Jr. nous a fait l’honneur de présenter son premier long-métrage à Deauville en première mondiale. Entre Battle Royale, Hunger Games et Américain Nightmare, The School Duel décolore les valeurs d’une Amérique soucieuse de son contrôle et de sa sécurité. Un plongeon dans un monde post-apocalyptique et familier, où l’instrumentalisation de la violence va de pair avec une religion qui honore ses rois et pleure ses martyrs.

Synopsis : Dans un futur proche, l’É­tat indé­pen­dant de Flo­ride a abo­li le contrôle des armes à feu et les fusillades dans les écoles n’ont jamais été aus­si nom­breuses. Sam­my, un jeune gar­çon de 13 ans écor­ché vif à la recherche d’une noto­rié­té mal­saine, décide de par­ti­ci­per à une com­pé­ti­tion mor­telle appe­lée « The School Duel ». 

Après la célébration de son court-métrage de science-fiction The Exit Room au Tribeca Film Festival, sur un journaliste qui risquait la potence par le gouvernement lors d’une future révolution américaine, Todd Wiseman Jr. n’a pas renoncé à explorer les défaillances d’une société qui continue de retourner ses armes contre elle. C’est effectivement le cas avec sa nouvelle dystopie, où la jeunesse est sacrifiée sur l’autel de l’endoctrinement et du divertissement. Le programme « Duel des Écoles » constitue donc la plus grande force de dissuasion que l’État libre de Floride a mise en place afin de réguler les déviances et anticiper les actes de rébellion.

Garde à vous

La journée de Sammy (Kue Kellyn Lawrence) ne peut démarrer le rituel du serment d’allégeance et un enchaînement d’humiliation dans son école qui possède toutes les caractéristiques d’un camp militaire. Le jeune maigrichon de 13 ans sert de punching-ball à ses camarades et fait l’objet de moquerie et d’injustice lorsqu’il est enfin disposé à se défendre. Plongé dans un grande solitude, ce dernier se retranche dans les jeux vidéo et dans la boucle infinie de clips de propagande, sans savoir de quoi ils retournent. Le culte des armes et de la virilité envahit les supports numériques et toutes les formes d’arts qui restent accessibles. Il y a de quoi se rapprocher du portrait sarcastique de Starship Troopers, où la citoyenneté n’est garantie qu’après le service militaire. Nombreux sont ainsi les symptômes d’un régime totalitaire et ultraconservateur en place, où les résidents sont conditionnés à chérir leur drapeau jusqu’à leur mort.

Soucieux de rendre fier sa mère et d’honorer la mémoire de son défunt père, Sammy se laisse peu à peu dévorer par des ambitions patriotiques néfastes pour son avenir. Contre toute attente, sa quête de gloire l’emmène jusque dans la fosse aux lions, dans les jeux qu’organise le gouvernement pour remotiver les troupes et pour dénicher une nouvelle mascotte. Sammy continue alors de fantasmer sur la figure de « roi », celle qui lui accorderait l’immunité dans sa famille ou dans son quotidien, en plus de prendre de véritables galons. Une vingtaine d’adolescents s’affrontent alors dans une arène ouverte et avec des balles réelles. Ce qui constituait un concours pour la notoriété devient alors de la pure survie, à l’instant même où certains individus parviennent enfin à reconnaître le monde incolore dans lequel ils vivent et meurent comme des pions.

Requiem pour un massacre

Cela n’empêche pas le film de surfer sur de l’humour noir qui en dit long sur les intérêts d’une telle loi martiale et d’un tel dispositif. Wiseman en joue de ce décalage, fondé sur des idéologies extrémistes et bien réelles, quitte à lui-même réemployer des techniques de manipulation similaire au média qui diffuse et légitimise la tuerie. Le réalisateur prend soin de montrer les habitants dans leurs tâches quotidiennes, comme tondre la pelouse, tout en dirigeant notre regard sur les armes à feu chargées qu’ils ne quittent pour rien au monde. Telle est la voie du deuxième amendement, qui a déclenché nombre de fusillades dans les établissements scolaires. Le film ne manque pas de citer ces drames, qui peuvent toutefois évoluer vers une forme plus virulente et durable. Telle est la crainte et la mise en garde d’un cinéaste qui partage des traumatismes similaires avec son jeune protagoniste, pieds et poings liés.

Pour un premier long-métrage, le fond comme l’emballage esthétique réussissent à nous plonger dans les travers d’un monde qui cherche plus que tout à éliminer la menace de l’intérieur, des indésirables auxquels nous n’avons pas besoin de nous identifier pour remonter la source du mal. Ainsi, The School Duel fascine dans la manière dont son discours préventif nous tient en joug. Un sujet qui ne manque pas de diviser, alors qu’il braque pertinemment un miroir de vérité sur une nation en proie à ses relents extrémistes.

The School Duel est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Todd Wiseman Jr.
Année : 2024
Durée : 1h30
Avec : Kue Kellyn Lawrence, Christina Brucato, Oscar Nuñez, Clayton Royal Johnson, Eugenie Bondurant, Thomas Philip O’Neill, Jim Kaplan, Kelsey Darragh, Jamad Mays
Nationalité : États-Unis

Festival

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.