Une Femme sur le toit : le lac des songes

Qu’est-ce qu’une bonne fin de vie si ce n’est quitter ce monde l’esprit apaisé ? Une femme sur le toit est sur le point de prendre une décision radicale, mais est-ce un acte réfléchi ou bien désespéré ? Le drame d’Anna Jadowska fourmille d’interrogations élémentaires concernant les femmes du troisième âge en Pologne, de toute évidence, en perte de repères et d’affections. Il est à présent l’heure de rendre les comptes de toute une vie, où le dernier geste pèse plus que l’on croit dans la balance, cruelle et sans concession.

Synopsis : Mirka, sage-femme d’une soixantaine d’années, mène une vie irréprochable auprès de son mari et de leur fils. Pourtant un matin, quelque chose change. Après s’être levée tôt, avoir étendu le linge et acheté de la nourriture pour ses poissons, elle tente de braquer une banque armée d’un couteau de cuisine. Son geste désespéré échoue mais l’oblige à reconsidérer sa vie.

Touch Me, It’s Me, Now, Out of Love, Wild Roses… La filmographie d’Anna Jadowska suit intimement la trajectoire des femmes qui cherchent à se découvrir. Sortir de leur zone de confort, voilà le voyage que promet la cinéaste à ses personnages, souvent en couples. Elle ne change donc pas de dispositif dans son nouveau long-métrage. Mais tout comme Aki Kaurismäki et son obsession pour la classe moyenne finlandaise, Jadowska parvient à renouveler ses enjeux en explorant le malaise de femmes au crépuscule de leur vie répétitive et monotone.

Les femmes d’hier

Qu’y a-t-il de plus déchirant qu’une bonne intention qui n’aboutit pas ? Nous allons le découvrir auprès de Mirka, une sage-femme d’expérience pour qui la vie ne semble plus rien offrir, hormis le doute et un sentiment de honte. Elle fume une clope avant d’étendre son linge, deux types de routine qui la font cogiter au beau milieu d’un quartier HLM silencieux en Pologne. Elle déambule alors jusqu’au toit de son immeuble, où ses pas sont de plus en plus lourds et de plus en plus incertains, quant à l’avenir qu’elle se réserve ou bien qu’elle réserve à ses proches. Serait-ce là le lieu de sa destination finale ou bien le début de sa renaissance ? Mirka opte pour la seconde option, au risque de contrarier ses habitudes et de renoncer à sa forteresse de solitude.

La caméra d’Anna Jadowska va constamment chercher à la rattraper et à la piéger, jusqu’à ce que l’étau se resserre également autour de sa vie, à la suite d’un hold-up qui dérape. Qu’est-ce qui définit donc le mobile de Mirka ? La cinéaste laisse tout bonnement le langage corporel de sa comédienne y répondre au fil de l’intrigue. Dorota Pomykała épate dans ce rôle magnétique, autant qu’elle nous bouleverse. Dans les nombreuses séquences d’introspection en solitaire ou en confrontation directe avec ses proches, nous comprenons instantanément le triomphe de son interprétation au Tribeca Film Festival.

À deux ans de la retraite, cette épouse, cette mère perd ses moyens et sa lucidité dans un geste inexplicable, jusqu’à ce que son état dépressif soit clairement énoncé. D’autres jeunes femmes sont appelées à partager le destin tragique de Mirka, mais cette dernière est loin de vouloir s’y plier. Dans un élan spontané, sur le chemin routinier d’une femme qui assure l’entretien du foyer, la sexagénaire empoigne un couteau de cuisine et tente de braquer une banque. La négociation tourne court, mais son geste retient l’attention de la police et de sa famille. Honte et culpabilité la rongent alors de l’intérieur. Et malgré la perspective d’un butin doré qui devait la soulager, ce sont bien les causes et les conséquences de ses actes qui nous apparaissent.

Kingdom of heaven

Tout le monde lui tourne le dos et les coutures d’une pression sociale sautent aux yeux. La justice est incapable de reconnaître et de trancher sur le sort de cette femme. Tout le monde tente, à sa manière, de la ramener sur le chemin balisé duquel elle a dévié. Cette triste réalité, elle n’en veut pourtant pas et Mirka est justement prête à tout tenter pour gagner son libre-arbitre, sans qu’on la juge et sans qu’on la pourchasse. Elle digère assez mal le changement et observe jalousement une jeunesse de plus en plus libre, chez les hommes comme chez les femmes. A la maison, son mari Julek (Bogdan Koca) semble avoir abdiqué, de même  son fils Mariusz (Adam Bobik), qui se prépare promptement à quitter cette zone rurale sans saveur ni avenir. Au travail, elle enchaîne les accouchements en remettant en cause les contraintes liées aux grossesses non consenties, ce qui accélère irrémédiablement la métamorphose de Mirka.

Elle évolue sous une lumière blanche, froide et écrasante, car le soleil lui-même semble avoir perdu ses couleurs vives. Cette photographie sur-mesure, concoctée par Ita Zbroniec-Zajt, apporte tous les ingrédients nécessaires afin d’accompagner l’héroïne dans sa chute. Pourtant, toutes les perspectives ne sont pas aussi sombres qu’on le croit, car la réalisatrice lui offre un second souffle. Non pas celui de relancer sa vie et de repartir à zéro. Son âge avancé et peu représenté constitue un frein social important dans son environnement. On lui refuse ainsi le désir charnel et toute autonomie dans ce conte cauchemardesque. Il s’agit d’un second souffle au nom de toutes les femmes brisées par le temps et qui peuvent encore prétendre à une once d’espoir, dès l’instant où leur souffrance est mise à nu et qu’on a la bonne réaction pour les aider à s’élever. Le changement requiert un accompagnement sensible et exigent. Dans cette démarche, Mirka découvre peu à peu une nouvelle manière de penser et la cinéaste rend hommage aux femmes comme elle qui, dans un avenir proche, trouveront la voie de l’émancipation.

Librement inspiré d’un fait divers survenu en 2011 en Pologne, Une femme sur le toit définit tout ce qu’il y a de pire dans une fin de vie, actée par une retraite encore trop éloignée pour qu’on soit disposé à en bénéficier. Anna Jodowska en profite également pour souligner le mal ambiant qui oppresse passivement les femmes, soumises à un devoir de maternité. Parmi celles-ci, c’est Mirka qui choisit de s’élever, afin de reprendre le cours d’une vie qu’elle a laissé filer. C’est en prenant de la hauteur, à mi-chemin entre la vie d’avant et la suivante, qu’elle peut complètement se libérer de son isolement. Ce film a la clairvoyance d’adopter une démarche thérapeutique, en tendant la main aux personnes qui ont besoin qu’on les juge sur ce qui a manqué dans leur vie, plutôt que sur ce qu’ils n’ont pas réussi à accomplir. La nuance est fine, mais nous sommes déterminés à y croire.

Bande-annonce : Une femme sur le toit

Fiche technique : Une femme sur le toit

Titre original : Kobieta na dachu
Réalisation et Scénario : Anna Jadowska
Directeur de la photographie : Ita Zbroniec-Zajt
Montage : Julia Grégory, Piotr Kmiecik
Prise de son et Montage son :  Roman Dymny
Montage son et Mixage son : Vincent Verdoux
Cheffe décoratrice : Anna Pabisiak
Cheffe costumière : Maja Skrzypek
Musique : Katharina Nuttall
Directrice de production : Sylwia Rajdaszka
Casting : Piotr Bartuszek
Production : DONTEN & LACROIX FILMS, BLICK PRODUCTIONS, GARAGEFILM
Production Pologne : Maria Blicharska
Production France : Damien McDonald
Production Suède : Mimi Spång, Anna-Maria Kantarius
Pays de production : Pologne, Suède, France
Distribution France : La Vingt-Cinquième Heure Distribution
Durée : 1h35
Genre : Drame
Date de sortie : 18 octobre 2023

Une Femme sur le toit : le lac des songes
Note des lecteurs1 Note
3.5

Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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