Wim Wenders, alchimiste visuel et sonore

Wim Wenders a toujours apporté un soin particulier à ses bandes sonores, la musique suintant littéralement à travers tous les pores de ses films. DJ à ses heures perdues, réalisateur de clips vidéos, marié un temps à l’actrice et chanteuse rock Ronee Blackley, on pourrait ainsi énumérer de nombreux épisodes de sa vie démontrant la relation passionnée qu’il entretient avec la musique.

Ainsi, dès son premier long-métrage, en 1970, il décide de faire la part belle aux chansons qu’il aime. On pourra entendre les Stones, Jimi Hendrix ou Bob Dylan, mais surtout les Kinks, auxquels, en tant que fervent admirateur, il dédie son film. On y trouvera également une chanson emblématique des Lovin’ Spoonful, « Summer in the City » qui deviendra le titre de son film. Jouant sur le contraste entre l’été chaud de la chanson et la journée froide et enneigée que traverse le personnage principal, ce morceau servira surtout de catalyseur à sa narration du voyage et de l’errance, thème qu’il chérit entre tous. (1)

https://www.youtube.com/watch?v=OpYA9NLq5y4

Deux années plus tard, pour son second film, « L’angoisse du gardien de but au moment du penalty« , il fera appel à un pianiste compositeur, Jürgen Knieper, qui deviendra un collaborateur fidèle jusqu’en 1982. Il sera, en effet, présent sur la moitié des dix films qu’il réalisera durant cette période (2)

Entretemps, il aura également collaboré avec des musiciens compositeurs de renom, dont le groupe Can pour les arrangements sur le film « Alice dans les villes » (1974), ou John Barry, qui livrera une musique romantique teintée de jazz, qui convient parfaitement au roman noir que le film « Hammett » (1982) évoque.

C’est donc surtout à travers ses différentes collaborations, que ce soit avec des compositeurs ou des musiciens que l’on appréciera le travail de création qu’il effectue, bien que l’emploi qu’il fait de musiques préexistantes ne soit pas à négliger. La plupart du temps son et image formeront un tout, la musique semblant par moments être le moteur qui fait avancer le film. Il compilera ainsi au fil des années et des films une grande variété de styles musicaux, allant du rock à la musique contemporaine, en passant par la musique cubaine ou encore le blues.

Si les années 70 sont essentiellement marquées par sa collaboration avec Jürgen Knieper, il en sera tout autrement dans les années 80. Alors qu’il rêvait de travailler avec Ry Cooder sur le film « Hammett« , son désir ne se concrétisera qu’avec « Paris, Texas » deux années plus tard. Cette rencontre sera capitale car elle relancera une nouvelle dynamique de composition musicale au sein de ses films.

Une des choses à retenir pour ce film est la méthode de travail qu’il utilisera : après un premier montage, Wim Wenders décide de projeter au guitariste une scène de son film sur un morceau de Blind Willie Johnson. Séduit par le résultat, Ry Cooder s’enfermera en studio avec le pianiste Jim Dickinson et David Lindley, qui jouera du banjo et de la mandoline. Ils composeront ensemble leur musique en visionnant les images du film sur écran géant, tel Miles Davis dans « Ascenseur pour l’échafaud« . La symbiose entre la marche solitaire d’Harry Dean Stanton et le bottleneck de Ry Cooder dans le grand Ouest américain sera mémorable et marquera symboliquement de son sceau toute la beauté du film dès les premières minutes de sa projection.

Directement après le succès de « Paris, Texas« , il lancera une collaboration avec Laurent Petitgand, qui signera avec « Tokyo-Ga » sa première bande originale. Nouvelle association fructueuse puisqu’elle se poursuivra sur un ensemble de huit films jusqu’à ce jour, le dernier en date étant « Le Pape François – Un homme de parole » en 2018.

Mais faisons ici un zoom sur un film datant de 1987 « Les ailes du désir » et attardons nous d’abord sur deux apparitions marquantes du groupe de rock Nick Cave & The Bad Seeds.

De manière astucieuse, Wim Wenders décide d’utiliser le morceau « The Carny » pour illustrer la tristesse de Marion lors de la fermeture du cirque. La chanson symbolise un chagrin qu’on enterre. Les paroles décrivent en effet la disparition d’un artiste de cirque nommé « Carny », ses acolytes trouvant son cheval surnommé « Sorrow » si décharné qu’ils décident de le tuer. Le cheval sera enterré mais pas suffisamment en profondeur  pour disparaître des esprits. La symbiose entre le texte de la chanson et la psychologie du personnage est ici parfaite, une fois de plus.

Une autre chanson « From Her to Eternity« , illustrera quant à elle, un autre sentiment de Marion, qui aspire, à ce moment-là du film, à l’amour. Là encore, on assiste à cette fusion des sentiments.

Aux côtés de Nick Cave, Wim Wenders décidera de réunir pour l’occasion ses deux compositeurs fétiches. Ils illustreront chacun une facette du réalisateur : Laurent Petitgand dévoilant l’univers extraverti du monde du cirque, Jürgen Knieper créant une atmosphère de liturgie, reflet de l’intériorité des personnages.

Ces quelques exemples suffisent à nous faire percevoir à quel point le travail qu’il réalise est minutieux et pertinent.

Durant la décennie qui suivra, il puisera régulièrement dans toutes les possibilité qui se présenteront à lui pour illustrer ses films avec une bande-son de qualité. C’est ainsi qu’il utilisera des chansons d’Elvis Costello, de Depeche Mode, de Bono, ou encore de Neneh Cherry dans « Jusqu’au bout du monde » (1991). Pour la plupart de ses films suivants, il combinera chansons préexistantes et compositions faites spécialement pour ses films. Ainsi, pour « Si loin, si proche » (1993), il mêlera les compositions de Laurent Petitgand à des chansons de Nick Cave, Laurie Anderson, U2 ou Johnny Cash. Pour « Lisbon Story » (1994), il fera la part belle, aux côtés de Jürgen Knieper, à une apparition du groupe portugais Madredeus, qui grâce au film débutera une carrière internationale. En 1995, avec « Par-delà les nuages », ce sera à nouveau Laurent Petitgand, cette fois-ci accompagné de Van Morrison.

Sa collaboration avec Ry Cooder sur « Paris, Texas » avait été tellement étroite, qu’ils poursuivront l’aventure treize années plus tard avec le film « The End of Violence« . C’est ainsi qu’en 1997, le guitariste fera découvrir un club légendaire de musiciens de Cuba, le Buena Vista Social Club et lorsqu’il retournera au printemps suivant à Cuba, ce sera accompagné de Wim Wenders et de son équipe de tournage, qui réalisera dans la foulée son poignant documentaire, signant par la même occasion le renouveau de la musique cubaine sur la scène mondiale.

Dans les années 2000, il poursuivra son fertile périple musical. Signant des documentaires, dont un sur trois bluesmen qu’il affectionne : J.B. Lenoir, Skip James et Blind Willie Johnson (The Soul of a Man), collaborant régulièrement avec des musiciens : T-Bone Burnett sur « Don’t Come Knocking« , Irmin Schmidt du groupe Can pour « Rendez-vous à Palerme » ou encore Thomas Hanreich pour le documentaire 3D sur la chorégraphe Pina Bausch. On pourrait ainsi citer de nombreux exemples d’un emploi judicieux de ces chansons et compositions emblématiques d’une culture alternative. Mais je préfère pour terminer évoquer une scène du film « Alice dans les villes » datant de 1974, où les deux héros se laissent hypnotiser par la chanson « On the Road Again » de Canned Heat sortant d’un juke-box. Exemple parlant où la musique est mise au service d’une émotion, nous donnant une indication psychologique sur les personnages. Mais il y a plus, puisqu’elle ponctue aussi la narration tout en assurant un lien entre plusieurs plans. Cette simple scène symbolise tout cela à la fois et démontre à quel point sa vision de musicophile est perspicace. C’est bien en tant qu’alchimiste sonore et visuel qu’il met la musique au service de ses images et inversement.

(1) Vous pouvez lire, à propos du thème du voyage et de l’errance chez Wim Wenders, l’article « Wim Wenders, le voyage et l’art pour s’approprier le monde » d’Hervé Aubert (LeMagduCiné, 27 avril 2019)
(2) Sa dernière collaboration avec Jürgen Knieper se fera sur le fim « Lisbon Story » en 1994, le compositeur interrompant quelques années plus tard son activité pour de graves problèmes de santé.

Contributeur : pIOtr AAkOUn

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