Le Mans : la vitesse, quoi qu’il en coûte

Plus de 50 ans après sa sortie, Le Mans reste une référence pour tous les amateurs de course automobile. Porté par l’aura de sa star, Steve McQueen, le film nous plonge en immersion totale dans la célèbre course des 24h. Un projet fascinant, habité par le jusqu’au-boutisme de sa mise en scène, et celui de l’acteur.

Un projet dantesque

Le Mans est avant tout un rêve. Celui de sa star, Steve McQueen, fasciné par les sports mécaniques. La persona de l’acteur est d’ailleurs fortement associée à ces engins, notamment à travers ses rôles mythiques dans Bullitt ou La Grande Évasion. Il s’agit donc ici d’une œuvre essentielle au sein de la carrière de l’acteur. Et celui-ci en était pleinement conscient, ce qui explique son investissement total sur la production. À l’initiative du projet, l’acteur assiste à l’édition 1969 des 24h, pour filmer quelques prises de vues. Son objectif est clair : participer réellement à la prochaine édition de la prestigieuse course.

C’est ainsi que naît ce projet dantesque, à la production rendue difficile par sa star. Au départ, le grand John Sturges (La Grande Évasion) fût engagé pour le réaliser. Mais les difficultés de tournage liées à l’absence de scénario lui font quitter le film prématurément. Lee H. Katzin reprit alors la réalisation, dans des conditions toujours chaotiques. Une fois le tournage commencé, Harry Kleiner et Ken Purdy écrivent un script dans un local de production près du Mans. Mais McQueen refusait toute idée de scénario. Ce qu’il voulait, c’était montrer la réalité de la course telle quelle. L’ajout d’une trame scénaristique viendrait réduire à néant l’ambition immersive de l’acteur.

Ainsi, bien qu’existante, l’intrigue du film est suffisamment mince pour arriver à cohabiter avec l’ego de l’acteur. Steve McQueen incarne donc Michael Delaney, qui retourne au Mans un an après son terrible accident. Il s’apprête à participer à la course à bord de sa Porsche 917, avec comme principal rival Erich Stahler et sa Ferrari 512 S. Le sujet du film est clair : la course. Et c’est par un véritable exercice de style, entre le reportage, le documentaire et la fiction, que Le Mans va traiter son sujet.

Les velléités réalistes du film sont annoncées dès sa première partie. La première trentaine de minutes est presque sans dialogue. Elle se contente simplement de nous montrer la préparation de la course. Petit à petit, la ville semble se mettre au rythme de la course, les spectateurs arrivent en masse. Les mécaniciens prennent soin des bolides tandis que les pilotes se préparent. La tension du compte à rebours est accentuée par un montage et une mise en scène astucieuse, filmant les pilotes comme dans un western, dans un duel à distance. En somme, le calme avant la tempête.

Une fois les fauves lâchés, le ballet dansant mécanique peut commencer. L’immersion dans la course est totale grâce à un dispositif de mise en scène impressionnant. Filmées au ras du bitume, en caméra embarquée, on ressent toute la vitesse des voitures dévorant l’asphalte. Outre les scènes spectaculaires, jamais de tels degrés d’immersion et de viscéralité n’avaient été atteints. L’ajout de vraies scènes des 24h, et des grands pilotes qui vont avec, sont d’une grande aide. Le bruit des moteurs sonne comme une symphonie mécanique. Les accidents sont à la fois effrayants et impressionnant du fait de leur authenticité.

Obsession morbide

Car si le film a pour unique sujet la course, il est pourtant inévitable qu’il évoque la mort. Tout au long de Le Mans, celle-ci est omniprésente. Notamment à travers le personnage de Lisa, veuve du pilote Piero Belgetti, impliqué dans l’accident de Delaney. Elle déambule dans les allées du circuit, le paddock, tel un fantôme. Elle agit sur le film comme un rappel que la mort plane au-dessus du circuit. Steve McQueen ne voulait pas entacher son film d’une histoire d’amour, mais son compromis à permis de surligner son propos. Les pilotes de course ne sont rien d’autre qu’une version moderne des gladiateurs. À chaque virage, chaque ligne droite, tout peut arriver.

Michael Delaney est bien conscient des dangers de la course. Le traumatisme de l’accident, qu’il revît au ralenti, est toujours bien là. Pourtant, il prend malgré tout le départ. L’une de ses rares répliques exprime parfaitement toute l’ambiguïté qui habite un pilote de course. « When you’re racing, it’s life. Anything that happens before or after is just waiting. » Le film prend lui aussi réellement vie une fois la course lancée. La première séquence du film, où Delaney déambule dans les rues désertes, est évocatrice. Les rares rencontres entre les pilotes sont très touchantes. On sent un profond respect mutuel, une vraie conscience qu’il s’agit peut-être de leur dernière rencontre.

Steve McQueen, qui joue presque son propre rôle, est habité. Quasi mutique, il a pourtant rarement été si convaincant. Lui aussi était conscient des dangers du sport, puisqu’il l’a frôlé au cours du tournage. D’autres accidents ont émaillé le film, c’est pourquoi il est dédié à David Piper. Celui-ci perdit une partie de sa jambe droite lors des prises de vues. La dimension presque documentaire du film n’en devient que plus troublante. Les accidents montrés à l’écran pourraient très bien être ceux survenus lors du tournage.

Le Mans est un long-métrage frénétique et haletant. Pur film de course, il traite également l’obsession. Celle de ces pilotes, prêts à tout pour courir, mais également celle de Steve McQueen. Tous bravent l’asphalte pour tenter de conquérir l’un des plus grands circuits au monde. Leur obsession est ambiguë car la Faucheuse menace en permanence ces gladiateurs des temps modernes. Mais pour eux, ce n’est qu’au contact de la mort, sur la piste, qu’ils parviennent à vivre.

Le Mans : bande annonce

Le Mans : fiche technique

Réalisation : Lee H. Katzin
Scénario : Harry Kleiner
Interprétation : Steve McQueen ( Michael Delaney ), Siegfried Rauch ( Erich Stahler ), Elga Andersen ( Lisa Belgetti )
Photographie : Robert B. Hausser et René Guissart Jr
Musique : Michel Legrand
Montage : John Woodcock, Donald W. Ernst et Ghislaine Desjonquères
Durée : 1h46
Genre : drame sportif
Date de sortie : 1971
Pays : États-Unis

Festival

Cannes 2026 : rencontre avec Rafiki Fariala pour « Congo Boy »

À Cannes 2026, Rafiki Fariala évoque la naissance de "Congo Boy", un film nourri par son histoire personnelle, où la musique devient mémoire, souffle et résistance.

Cannes 2026 : Congo Boy, la musique comme ligne de vie

On entre dans "Congo Boy" comme on entre dans un souvenir, d’abord par la musique, avant les mots et les images. Celui d'un jeune homme de 17 ans, Robert, réfugié congolais vivant à Bangui, capitale de la République centrafricaine, dont les parents ont été emprisonnés pour avoir tenté de fuir avec de faux papiers. Livré à lui-même avec ses frères et sœurs cadets, il laisse pourtant toujours la porte ouverte à sa vocation : la musique. Et c'est précisément là que réside la force émotionnelle de ce premier long-métrage de fiction de Rafiki Fariala, présenté à Un Certain Regard 2026.

Cannes 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, un slasher nommé désir

Présenté à Un Certain Regard 2026, "Teenage Sex and Death at Camp Miasma" de Jane Schoenbrun transforme le slasher en laboratoire pop, gore et méta, entre éveil créatif, désir et amour du cinéma bis.

Cannes 2026 : Dégel, la lente fonte de la dictature

La sélection Un Certain Regard du Festival de Cannes permet de donner la voix à de nouveaux cinéastes en exposant des visions singulières venues du monde entier. Après "Le Mystérieux regard du flamand rose", récompensé l'année dernière, le Chili se trouve de nouveau mis à l'honneur. Dans "Dégel", Manuela Martelli compose un drame à forte consonance politique, qui séduit pour son traitement à hauteur d'enfant, mais dont le rythme s'enlise dans les secrets bien gardés de la neige.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.
Pierre-Louis Goblet
Pierre-Louis Goblethttps://www.lemagducine.fr/
Ma passion pour le cinéma est née suite à mon visionnage de Blade Runner. Dès lors, j'ai su que je voulais faire du cinéma mon métier, et j'ai entamé mes études dans ce but. Je suis notamment passionné du Cinéma Asiatique en général, notamment du cinéma Hong-Kongais de la grande époque, mais mon éventail cinématographique est très vaste, allant de Wong Kar-Wai à Kieslowski, en passant par Richard Fleischer, Pedro Almodovar ou encore Satoshi Kon.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.