« Le Mythe de l’entrepreneur » : derrière les idées reçues

La collection « Zones » des éditions La Découverte accueille, un peu plus de deux ans après La Fabrique du consommateur, un nouvel essai d’Anthony Galluzzo portant sur l’entrepreneur et ses représentations, tant médiatiques que populaires.

Dans Le Mythe de l’entrepreneur, Steve Jobs peut être appréhendé comme le symptôme d’une représentation en souffrance. Elle permet notamment au cofondateur d’Apple de prendre rang aux côtés de Benjamin Franklin, Albert Einstein ou Léonard de Vinci dans les biographies consacrées de Walter Isaacson.

Maître de conférences à l’Université de Saint-Étienne, Anthony Galluzzo revient longuement sur la manière dont a été façonnée l’image – et donc la mythologie – jobsienne. Pas tout à fait étrangère au monomythe de Joseph Campbell, cette dernière se compose de plusieurs idées reçues dont l’inlassable répétition, à travers les articles de presse ou les publications littéraires, tient désormais lieu de vérité. Ainsi, comme à certains de ses prédécesseurs (Thomas Edison, Frederick Douglass, Andrew Carnegie, John Rockfeller), on attribue à Steve Jobs des qualités de self-made man et de visionnaire, on le gratifie d’une intelligence supérieure, indépendante, capable de subvertir les marchés au point de les « disrupter », on l’affranchit de tout déterminisme social et on en vient à présenter ses défauts comme un pendant, voire une condition sine qua non, de son génie créatif.

Il faut cependant rappeler, et l’auteur s’y attelle avec succès, que les innovations jobsiennes doivent beaucoup à leur environnement technologique, que l’essor d’Apple passe aussi par Mike Markkula, Steve Wozniak ou Homebrew et que si le natif de San Francisco a si bien « vu », ce n’est pas tant par sagacité mais avant tout parce qu’il disposait d’une position privilégiée pour le faire (milieu familial et professionnel, situation géographique…). De la patiente démonstration d’Anthony Galluzzo, on retiendra ainsi que l’Alto de Xerox a inspiré Steve Jobs et son Macintosh, que l’iPod ne peut être désencastré de son environnement technologique, que les changements induits par Apple ont été incrémentaux et souvent favorisés par les travaux fondateurs issus de la recherche publique, et a fortiori militaire.

La vision de l’ordinateur personnel ? Le Stanford Research Institute et Douglas Engelbart la nourrissaient déjà dans les années 1960. La culture Apple ? Un syncrétisme qui se contente souvent de combiner les expertises accumulées par plusieurs entreprises parentes. Les topoï associés à Steve Jobs ? Issus de la tradition littéraire romantique, ils s’appliquaient déjà, dans une certaine mesure, à Henry Ford, Wolfgang Amadeus Mozart ou Isaac Newton. Le fameux garage séminal ? Jobs a grandi dans la Silicon Valley des années 1960, où circulait l’essentiel des composantes électroniques et où il a croisé nombre de techniciens et d’ingénieurs, auprès desquels il a eu l’opportunité d’acquérir un savoir inestimable, tant en apprentissages formels qu’informels.

D’un entrepreneur à l’autre…

On l’a vu, et Le Mythe de l’entrepreneur ne manque jamais d’en faire état, les prédispositions médiatiques et publiques envers Steve Jobs trouvent des racines plus anciennes, remontant (au moins) aux entrepreneurs du nord-est américain de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

Anthony Galluzzo indique que la promotion de l’éthique du caractère et les manuels de réussite avaient le vent en poupe entre 1870 et 1910. La Nouvelle Pensée qui apparaît à la fin du XIXe siècle célèbre le pouvoir de l’esprit sur la matière. Une opinion commence à se répandre : tout individu pourrait passer d’une classe sociale à l’autre à force de volonté. Dans cette négation des déterminismes sociaux et des capitaux bourdieusiens, la pauvreté constituerait même un avantage comparatif, puisqu’elle permettrait à ceux qui s’y exposent de se familiariser tôt avec les obstacles.

Comme Steve Jobs, Andrew Carnegie et Thomas Edison ont édifié leur propre mythe auprès des journalistes. À ceci près que l’inflation des productions médiatiques, et notamment celles dédiées à la vie économique et managériale, place aujourd’hui des individus comme Steve Jobs et Elon Musk, son excroissance contemporaine, dans une position encore plus propice à la starification et l’auto-célébration. Et Anthony Galluzzo de préciser : le mythe de l’entrepreneur peut être considéré comme un sous-ensemble du mythe du progrès, qui participerait d’un fétichisme de la révolution (technologique, industrielle).

L’auteur pousse la réflexion plus loin, en arguant, à dessein, que ces mythes s’apparentent à « des fictions nécessaires à la légitimation de l’ordre social ». Ainsi, s’inscrivant de plain-pied dans le néolibéralisme, l’individualisme et le New Management, tout individu occuperait désormais la place qui doit lui revenir en vertu de ses compétences, de ses succès et de sa productivité. Si Steve Jobs et les autres ont si bien réussi, c’est parce qu’ils le méritaient, qu’ils en avaient l’envie et les qualités, et non pas parce que les dés seraient pipés. Le storytelling, le personal branding et le romantisme prométhéen à leur paroxysme, en somme…

Le Mythe de l’entrepreneur, Anthony Galluzzo
La Découverte/Zones, janvier 2023, 240 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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