Light Sleeper : le passager de la nuit

Moins évoquée lorsqu’on aborde le cinéma de Paul Schrader, Light Sleeper est pourtant l’une des œuvres majeures de la filmographie du cinéaste/scénariste. Et pour cause, ce drame aux relents de film noir, où l’on suit les déambulations nocturnes de Willem Dafoe, est la quintessence du style de l’auteur. En reprenant des thèmes et motifs déjà bien présents dans des films comme Taxi Driver, on peut y voir une sorte de synthèse d’une œuvre. Mais avec le recul d’aujourd’hui, on peut également y voir un film-charnière, qui évoque les œuvres passées du cinéaste, mais qui esquisse dans le même temps ses derniers films en date.

Night Driver

John LeTour est un ancien toxicomane, qui continue à livrer de la drogue dans la nuit New-Yorkaise. Mais il semble traverser une sorte de crise existentielle, et il aimerait changer de vie. Sans compter ses insomnies à répétition, la vie de John prend un nouveau tournant lorsqu’il croise à nouveau Marianne, avec qui il entretenait une relation néfaste. En effet, cette rencontre va engendrer de multiples événements qui vont rendre l’existence du personnage encore plus complexe.

Sans aucun doute, Light Sleeper est un pur film de Paul Schrader. Dans la scène d’ouverture, le personnage de Willem Dafoe est assis dans un taxi. Il y traverse la nuit new-yorkaise, tel un être désincarné. Cette scène représente parfaitement l’enjeu du film, mais également l’entièreté de la filmographie du cinéaste. Sans compter l’évidente référence à Taxi Driver, John LeTour est un personnage Schraderien au possible. Comme Travis Bickle dans Taxi Driver ou Julian Kay dans American Gigolo, il est solitaire et cherche un sens à sa vie. De plus, les crises de vie de ces personnages s’entremêlent forcément à une forme de criminalité.

Comme l’étaient Taxi driver et American Gigolo, le film prend en partie la forme d’un film de chambre. Lorsqu’il ne déambule pas dans les rues, LeTour s’enferme dans sa pièce à vivre, véritable sanctuaire pour lui. Dans celle-ci, il essaie de poser à l’écrit tous ses maux et pensées via son journal intime, que l’on découvre en voix-off. LeTour essaie d’atténuer ses souffrances par le biais d’une quête, celle d’une existence renouvelée, plus spirituelle. Schrader n’a jamais caché son admiration pour Robert Bresson. Sa rencontre avec les films du cinéaste fut décisive dans l’élaboration de son style transcendantal. Il tire ainsi de Pickpocket cette idée de journal intime, comme véritable facteur de quête de sens.

Dimension spirituelle mais également religieuse. Le film est imprégné de symbolisme, participant pleinement à la dimension atmosphérique du film. Plusieurs fois, Schrader filme son personnage via des angles zénithaux, ou en le filmant dans des postures christiques, notamment sur son lit. On trouve notamment la figure d’une sainte dans sa chambre, le surplombant. La mise en scène de Schrader traduit également la solitude de son personnage. La dimension symbolique n’est donc pas uniquement liée à la religion, et émane de l’ensemble du film. Ainsi, lorsqu’il trouve Marianne à l’hôpital, le cinéaste prend le soin de séparer les deux personnages par un mur. Même accompagné, LeTour semble malgré tout séparé du reste du monde, tel un fantôme errant.

Une lueur dans les ténèbres

Mais Light Sleeper est loin d’être une simple redite des précédents travaux de Paul Schrader. En effet, il semble amorcer une nouvelle phase dans sa filmographie, plus lumineuse. Bien entendu, ce pessimisme ambiant caractéristique du cinéaste persiste au sein du film. Mais la lumière apparaît partiellement, notamment à travers Ann (Susan Sarandon), l’employeur de John. Elle aussi souhaite changer de vie, en se lançant dans les cosmétiques. Mais contrairement à John, elle semble bien plus optimiste. Les dialogues entre les deux personnages sont souvent empreints d’une grande mélancolie. L’espoir d’Ann associé aux tourments intérieurs de LeTour donne une grande profondeur à ces conversations.

L’espoir que représente Ann au sein du film est également retranscrit formellement. À l’écran, son apparence est à l’opposée de John. Lui semble être désincarné, avec son teint blanchâtre, tandis qu’elle est toujours filmée à travers des couleurs et lumières plus chaudes. Ce décalage formel entre les deux protagonistes correspond aux thématiques abordées par Schrader. Il traduit tout simplement l’absence de vie de son personnage par une opposition avec un personnage pleinement vivant, qui souhaite s’extirper de cette noirceur des nuits New-Yorkaises.

Ce motif de l’espoir représenté par un personnage féminin est devenu une récurrence pour le cinéaste. C’est notamment le cas dans ses deux derniers films, Sur le chemin de la rédemption et The Card Counter. Dans Light Sleeper ainsi que ces deux films, on retrouve les mêmes personnages aux crises existentielles. Et le désespoir qui réside au sein de leur être semble être incurable, jusqu’à l’apparition de ces personnages rédempteurs. Ces figures rédemptrices semblent des évidences, du fait de la forte dimension symbolique de ces films.

Et dans chacun de ces films, pour revivre, le personnage doit passer par une renaissance. C’est le seul moyen pour John d’échapper à sa misérable vie. Ce n’est que dans son plan final, que l’on comprend finalement que Light Sleeper est bien moins sombre qu’il n’y paraît. Les modalités du cinéma de Paul Schrader sont pourtant les mêmes. Mais ce qui s’apparente d’habitude à un profond pessimisme relève cette fois-ci davantage de la mélancolie. Dans ce dernier plan, que Schrader reprendra précisément dans The Card Counter, LeTour semble ressuscité.

À travers un geste final, un mouvement figé dans le temps, Paul Schrader semble entamer lui aussi une nouvelle phase. Rarement les déambulations nocturnes d’un personnage dans les bas-fonds de New-York ont paru aussi belles. Et la magnifique musique de Michael Been accentue parfaitement la dimension mélancolique du film. Entre Taxi Driver et Sur le chemin de la rédemption, Light Sleeper est une pièce-charnière et maîtresse dans la filmographie du cinéaste.

Light Sleeper : bande annonce

Light Sleeper : fiche technique

Réalisation et scénario : Paul Schrader
Interprétation : Willem Dafoe (John LeTour), Susan Sarandon (Ann), Dana Delany (Marianne Jost), David Clennon (Robert)
Photographie : Edward Lachman
Musique : Michael Been
Montage : Kristina Boden
Durée : 1h39
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 1992
Pays : États-Unis

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Pierre-Louis Goblet
Pierre-Louis Goblethttps://www.lemagducine.fr/
Ma passion pour le cinéma est née suite à mon visionnage de Blade Runner. Dès lors, j'ai su que je voulais faire du cinéma mon métier, et j'ai entamé mes études dans ce but. Je suis notamment passionné du Cinéma Asiatique en général, notamment du cinéma Hong-Kongais de la grande époque, mais mon éventail cinématographique est très vaste, allant de Wong Kar-Wai à Kieslowski, en passant par Richard Fleischer, Pedro Almodovar ou encore Satoshi Kon.

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