Le festival du Film kazakhstanais nous propose de voir 14 classiques en ligne

14 films du Kazakhstan, 14 classiques du cinéma kazakhstanais sortis entre 1938 et 1994, sont disponibles gratuitement pendant deux semaines. Voilà le cadeau que la 2ème édition du Festival du Film kazakhstanais propose aux cinéphiles. Petit retour sur cinq de ces films rares, donc précieux.

Le 16 décembre 2020, la 2ème édition du festival du Film kazakhstanais a ouvert ses portes. Des portes virtuelles, en l’occurrence puisque, pour des raisons évidentes, le festival ne peut pas se dérouler “physiquement”. Les organisateurs, c’est-à-dire l’Organisation Française du Cinéma Kazakhstanais, en partenariat avec le studio de production et de distribution KazakhFilm et le Ministère de la Culture et des Sports de la République du Kazakhstan, ont donc décidé de diffuser les films sélectionnés en ligne. Les films sont donc accessibles gratuitement pour tous sur le site du festival.

Cette année, la sélection se concentre sur les classiques du cinéma kazakhstanais. De 1938 à 1994 (c’est-à-dire de l’époque stalinienne jusqu’à l’ère du Kazakhstan indépendant post-URSS), le festival nous propose un aperçu vaste et varié de la production de cette république, ce qui ravira aussi bien les cinéphiles curieux de ces films que l’on a trop peu d’occasions de voir, que ceux qui veulent se renseigner plus avant au sujet de la culture du Kazakhstan.

Bien entendu, le Kazakhstan faisant partie de l’URSS jusqu’en 91, certains des moyens mis en œuvre pour des films sont ceux de l’ensemble du pays ; ainsi, certains scénarios sont écrits, entre autres, par Nikita Mikhalkov ou son frère Andreï Kontchalovski.

Nous avons pu voir cinq films qui donnent une idée de la diversité de la sélection, cinq films dans lesquels le combat pour la liberté du peuple kazakh prend une place primordiale. Ces cinq films datant de l’époque soviétique, ils se déroulent dans un monde nettement divisés en deux camps, généralement les Rouges et les Blancs.

Amangueldy, de Moisej Levin (1938, 83 minutes, noir et blanc)

Le film est présenté comme l’œuvre fondatrice du cinéma kazakhstanais. De fait, il se présente comme l’épopée d’Amangueldy Imanov, qui, en 1916, va se rebeller contre l’ancien système traditionnel qui plaçait les Kazakhs sous l’autorité du Tsar. Arrêté pour s’être révolté contre l’envoi de Kazakhs sur le front de la Première Guerre Mondiale, Amangueldy fait la connaissance d’Egor, un militant bolchévique qui lui enseignera la doctrine de Lénine.

A priori, le film pourrait paraître être une simple œuvre de propagande, mais elle est plus profonde que cela. Certes, il y a bel et bien des messages de propagande (mais était-il possible, dans l’URSS de 1938, de faire autrement ?), mais le film se distingue aussi par ses questionnements sur l’identité et la place des différentes “nationalités” dans le cadre de la Russie impériale, puis de la Russie bolchévique (l’action du film s’étendant jusqu’en 1919, on ne peut pas encore parler d’URSS).

Amangueldy se présente comme une suite d’épisodes entrecoupés d’ellipses, ce qui permet de maintenir un rythme sans temps mort. Le film se distingue aussi par un aspect ethnographique qui l’on retrouvera dans d’autres films de la sélection.

Les Chants d’Abaï, de Grigori Rochal et Efim Aron (1945, 93 minutes, noir et blanc)

Les Chants d’Abaï est incontestablement une des grandes découvertes de ce festival jusqu’à présent. Un film à l’image de son protagoniste, humain, sensible, émouvant et intelligent.

Le film se déroule dans la seconde moitié du XIXème siècle. Abaï est un poète, philosophe, musicien, fondateur d’écoles, etc. Bref, tout ce qui peut permettre d’élever l’esprit de ses semblables l’intéresse. A ses côtés, un exilé russe, Nifont Ivanovitch, l’aide et le soutient. Tous les deux représentent des personnalités marginalisées dans la Russie impériale.

Un des élèves d’Abaï, Aidar, décide d’épouser une jeune veuve, au mépris des traditions ancestrales qui “réservent” la jeune femme au frère de son défunt époux. Abaï va donc s’élever contre ces préceptes inhumains, au risque d’attirer la haine contre lui.

Certes, le film reprend un schéma assez typique du cinéma historique soviétique : le conflit entre les traditions qui enferment les individus dans des carcans ancestraux, et la modernité qui permet aux individus de se développer en toute liberté. Mais Les Chants d’Abaï est un film dénué de propagande (il faut dire que toute allusion au bolchévisme aurait été anachronique ici), ce qui, dans l’URSS de 1945, est déjà suffisamment rare pour être signalé. Loin des films de guerre qui étaient alors la norme, Les Chants d’Abaï mise sur l’humain. Les personnages se divisent nettement en deux catégories irréconciliables, mais cela n’empêche pas de développer leur psychologie. Abaï est un homme de culture et d’humanisme.

Là aussi, il faut signaler un aspect ethnographique intéressant, en particulier dans la scène du mariage.

L’ensemble constitue un film beau et émouvant.

Matin anxieux, d’Abdoulla Karsakbaev (1966, 88 minutes, couleurs)

Matin anxieux nous ramène à la même époque qu’Amangueldy, mais avec une ambiance très différente. Nous sommes en 1918, à la frontière entre le Kazakhstan et la Chine. Le commissaire Tokhtar dirige une troupe de tchékistes qui surveillent la frontière pour empêcher les opposants politiques de la traverser. Son ennemi personnel, celui dont la traque est devenue presque obsessionnelle, s’appelle Junis.

Et lorsque Tokhtar parvient enfin à arrêter Junis, il est lui-même arrêté par son propre supérieur hiérarchique. Tokhtar a fait l’objet de dénonciations mensongères et se retrouve enfermé avec son ennemi juré.

C’est dans sa seconde moitié que le film prend tout son sens. Ce qui avait toutes les allures d’un film de guerre se change alors en un drame plein d’amertume lorsque Tokhtar se met à douter de sa position. Lui qui était jusque là un inébranlable et irréprochable bolchévique se pose des questions sur son engagement. En filigrane, il est possible de sentir là, dans ce film se déroulant en 1918, une prémonition du pouvoir policier qui s’abattra sur l’URSS.

La fin de l’Ataman, de Chaken Aïmanov (1970, 140 minutes, couleurs)

Nous continuons notre parcours dans le Kazakhstan ravagé par la guerre civile, en 1920 cette fois.

L’Ataman est le titre donné au chef élu d’une armée cosaque. Dans ce film, scénarisé par Andreï Kontchalovski, l’Ataman s’appelle Doutov et c’est un fervent opposant aux communistes. Il s’est réfugié en Chine, où il prépare des incursions contre les bolcheviques.

Côté Kazakh, Kassymkhan Tchadiarov, un chef des tchékistes, se fait arrêter pour trahison. Il parvient à s’évader et passer la frontière : il cherche à se rallier à Doutov.

La Fin de l’Ataman est un long film d’espionnage. Peu d’action ici, mais on va suivre le trajet du protagoniste qui va remonter un à un les échelons de l’organisation de Doutov. Ici, comme il se doit, il y a des agents doubles, voire triples, et il est impossible de savoir à qui on peut se fier. Le rythme est lent, mais le suspense parvient à s’installer et l’intrigue est prenante.

Transsibérien Express, d’Eldor Ourazbaev (1977, 90 minutes, couleurs)

Coécrit par Nikita Mikhalkov, ce film est une deuxième aventure du protagoniste de La fin de l’Ataman sans être, à proprement parler, une suite, dans le sens où les films peuvent se voir dans n’importe quel ordre.

1927. M. Saito, un homme d’affaires japonais, veut se rendre à Moscou pour renouer des relations commerciales avec l’URSS. Sa fille est alors abattue par un homme que l’on fait passer pour un tchékiste, afin que Saito renonce à son projet. Mais rien n’y fait et l’homme prend le Transsibérien pour se rendre dans la capitale soviétique.

Fan, un émigré russe vivant en Mandchourie, se fait contacter par un réseau d’émigrés “blancs” qui lui propose d’assassiner Saito. Or, il se trouve que Fan est en réalité l’agent tchékiste Tchadiarov. Il aura tout le trajet pour déjouer le complot et en remonter les ramifications.

De ces cinq films, Transsibérien Express a paru l’un des plus maîtrisés, aussi bien par l’écriture que par la réalisation et l’interprétation. Le rythme permet au suspense de s’installer pleinement tout en développant la psychologie des personnages. Le résultat est passionnant.

Festival du Film kazakhstanais : Bande-annonce

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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