Une affaire de famille de Kore-Eda Hirokazu

Avec une Affaire de famille, Kore-Eda continue de tisser sa toile qui attrape aussi bien l’intime que la société japonaise en pleine mutation, où les hommes perdent des repères mais gardent l’essentiel : l’amour.

Synopsis : Au retour d’une nouvelle expédition de vol à l’étalage, Osamu et son fils recueillent dans la rue une petite fille qui semble livrée à elle-même. D’abord réticente à l’idée d’abriter l’enfant pour la nuit, la femme d’Osamu accepte de s’occuper d’elle lorsqu‘elle comprend que ses parents la maltraitent. En dépit de leur pauvreté, survivant de petites rapines qui complètent leurs maigres salaires, les membres de cette famille semblent vivre heureux – jusqu’à ce qu’un incident révèle brutalement leurs plus terribles secrets……

Family Life

Avec sa thématique très marquée, celle des relations familiales et filiales, disloquées le plus souvent, en reconstruction par moments, on pourrait croire que le cinéaste japonais Hirokazu Kore-Eda fait du surplace, de la redite, de la redondance. La lecture attentive de sa trajectoire montre pourtant que son œuvre s’étoffe de film en film, en développant davantage autour de son cœur de sujet des problématiques qui ont certes toujours été  mises en perspective  dans la plupart de ses films, mais qui prennent dans ses derniers métrages une place plus importante. On veut parler ici du contexte social du Japon, de la difficulté qu’éprouve une certaine frange de la population à se refaire une santé financière et sociale, après les changements intervenus dans l’économie nippone, troisième puissance mondiale, et pourtant le taux de pauvreté le plus important dans l’OCDE. La critique sociale est virulente dans une Affaire de famille. Les licenciements économiques, les contrats précaires, les problèmes de logement, et plus globalement de la pauvreté au Japon sont des thèmes que le cinéaste aborde avec la même colère que celle qui l’anime en dénonçant la peine de mort dans son précédent film, The Third Murder. Cette dimension est sans doute la plus remarquable dans son dernier film.

Osamu (Lily Franky) est le chef d’une famille atypique, vivant dans une maison traditionnelle exigüe et délabrée, coincée entre les grandes tours de béton de Tokyo. Comme de plus en plus  de travailleurs, il vit donc dans la précarité liée à des contrats CDD mal rémunérés, et arrondit ses fins de mois grâce à de multiples vols à l’étalage dans les boutiques du coin. Une activité qu’il pratique régulièrement avec son fils Shota (Kairi Jyo). Un savoir qu’il transmet à son fils, avec le même sérieux que n’importe quel père aimant qui procède à cette transmission vers un fils aimé. Un soir, en revenant de l’une de leurs virées, ils croisent le chemin de la petite Yuri (Miyu Sasaki), mutique et semblant abandonnée, et décident de la ramener chez eux.

Le propos du cinéaste est assez programmatique, et il l’illustre parfaitement, avec son recours habituel à des scènes du quotidien. La famille de Osamu est foutraque, la grand-mère (l’immense et  fidèle Kilin Kiki, récemment disparue) escroque les allocations et les assurances, la fille aînée Aki (Mayu Matsuyoka) baigne dans le soft porn sous la tacite approbation de tous, la mère de famille Nobuyo (Sakura Andô), blanchisseuse sous le coup d’un licenciement,  ainsi que les enfants, y compris la nouvelle « petite sœur » Yuri, ne sont pas en reste quand il s’agit de chaparder. Foutraque, donc, et pourtant, des liens familiaux forts les unissent, au-delà, malgré ou grâce à ces vicissitudes. Hirokazu Kore-Eda prend le temps d’installer ces relations au travers de plusieurs vignettes toujours très justes et très précises, celles entre les enfants, déscolarisés, désorientés par leur mode de vie parfois, entre les femmes de la maison, entre les générations, et bien sûr dans le couple des parents. L’idée défendue par le cinéaste est très simple : les affinités électives existent bel et bien, et il suffit de  voir dans une scène magnifiquement filmée  la tendresse infinie et réciproque qui relie Nobuyo à la petite réfugiée Yuri, pour s’en convaincre. Les liens du sang ne sont pas tout, même dans ce pays extrêmement conservateur et gardien de traditions multiséculaires. Une scène réciproque avec la mère biologique conforte les propos du réalisateur.

Par rapport à ses précédents films, Une Affaire de famille a comme un supplément de vie, comme si le cinéaste s’était libéré d’une certaine retenue qui corsetait, certes joliment, son cinéma. Les films comme Still Walking qui le rapprochent vraiment de Ozu, ou l’assez onirique The Third Murder sont des films somme toute assez minimalistes. Ici, les scènes de repas sont sonores et jouissives, les corps dénudés, les gestes explicites. Une sorte de passion fébrile habite les personnage envers lesquels le spectateur ne peut avoir que de l’empathie, malgré leur ambiguïté et leur noirceur qui deviendra de plus en plus marquante au fur et à mesure de la projection. Ce bouillonnement est une véritable nouveauté dans le travail de Kore-Eda . Mais jamais il n’en oublie ce qui fait la qualité de son travail, une direction d’acteurs -et surtout de jeunes acteurs- remarquable, un sens de l’espace qu’il exploite à son maximum dans le cadre de ce logement très exigu, source d’une promiscuité presque salutaire, et enfin une idée précise de la mise en scène la plus efficace.

Après plusieurs sélections dans différentes sections du Festival de Cannes, Hirokazu Kore-Eda décroche la Palme d’Or avec Une Affaire de famille. Le jury ne s’y est pas trompé et a décelé dans ce film ce qui est peut-être la quintessence du travail du cinéaste, un travail limpide et complexe, beau et nécessaire.

Une affaire de famille – Bande annonce  

Une affaire de famille – Fiche technique

Titre original : Manbiki kazoku
Réalisateur : Hirokazu Kore-Eda
Scénario : Hirokazu Kore-Eda
Interprétation : Lily Franky (Osamu Shibata), Sakura Andô (Nobuyo Shibata), Mayu Matsuoka (Aki Shibata), Jyo Kairi (Shota Shibata), Miyu Sasaki (Yuri), Kirin Kiki (Hatsue Shibata)
Photographie : Ryûto Kondô
Montage : Hirokazu Kore-Eda
Musique : Haruomi Hosono
Producteurs : Kaoru Matsuzaki, Yose Akihiko, Hijiri Taguchi
Maisons de production : Fuji Television Network, GAGA Communications, Aoi Pro Inc
Distribution (France) : Le Pacte
Récompenses : Palme d’Or au Festival de Cannes 2018, et de nombreuses autres récompenses
Durée : 121 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 12 Décembre 2018
Japon – 2018

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4

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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