Reims Polar 2026 : Disaster, la catastrophe sans visage

Trois ans après Roleless, présenté à San Sebastián en 2022, le duo du collectif gogatsu revient en compétition officielle dans ce même festival et à Reims Polar avec Disaster. On pourrait attendre ici un thriller policier, une chasse à l’homme tendue comme un fil, avec ses suspects, ses mobiles et ses révélations. Ce que Yutaro Seki et Kentaro Hirase choisissent d’explorer, en réalité, c’est quelque chose de bien plus insaisissable : la frontière poreuse entre la malveillance humaine et le simple accident, entre le crime et la catastrophe naturelle.

Il y a une image qui résume tout, ou presque, dès l’ouverture : un tremblement de terre. Une secousse brève, presque anodine, que l’on ressent puis que l’on oublie — parce qu’on s’y fait et parce qu’on fait avec. C’est sur cette logique-là, implacable et un peu cruelle, que les cinéastes japonais ont bâti Disaster, leur deuxième long métrage présenté en compétition officielle à San Sebastián. Un film qui pose une question vertigineuse : jusqu’où sommes-nous capables de ne pas voir ce qui nous détruit ?

Le mal a-t-il vraiment un visage ?

Le collectif gogatsu confesse avoir travaillé à rebours. La structure d’abord, les personnages ensuite. Et cela se voit parfois un peu trop. Leur récit s’éparpille en vignettes soigneusement disjointes, suivant tour à tour des individus ordinaires dispersés aux quatre coins du Japon — Yokohama, Kobe, Chiba — dont les destins ne se croisent jamais vraiment, sinon par la grâce funeste d’un même homme. Un professeur de mathématique, un chauffeur de camion, un coiffeur ou un agent d’entretien. Toujours une autre identité et jamais le même visage. Ou plutôt : toujours le même, mais rendu méconnaissable par une maîtrise absolue des codes sociaux et un jeu de rôle vicieux. Le tatemae devient ainsi l’arme du crime.

Cet homme-là, c’est Teruyuki Kagawa. Et c’est, sans conteste, la raison la plus irrésistible de voir le film. Déjà un figurant caméléon dans Roleless, le premier long métrage du duo, et arpenteur du mal ordinaire dans Creepy de Kiyoshi Kurosawa, il incarne ici quelque chose qui dépasse la simple performance. Une silhouette. Une ombre portée sur des vies qui ne le voient pas venir. Son naturel de façade est sidérant — il respecte les codes, sourit aux bons moments, s’efface avec élégance — et c’est précisément ce naturel qui glace. On ne sait pas quand ni sur qui son châtiment va s’abattre. On ne le verra d’ailleurs jamais passer à l’action. C’est là toute la clé de lecture du film : l’horreur sans preuve, la menace sans geste, le désastre sans déclaration de guerre.

Seki et Hirase filment alors le Japon contemporain dans des teintes pâles et délavées, un milieu urbain et à l’aura spectrale, qui évoquent ouvertement la filiation avec Kiyoshi Kurosawa (Chime, Cloud) — sans tout à fait en retrouver la densité tellurique. L’atmosphère flotte, le montage dérive entre les temporalités avec une volonté assumée de brouiller les repères. On rassemble les pièces d’un puzzle que les cinéastes éparpillent méthodiquement, et cette tension-là, viscérale dans ses meilleurs moments, installe un sentiment d’inquiétude sourde, de menace imminente qui ne se matérialise jamais tout à fait.

Crimes et châtiments

Le problème, c’est que Disaster effleure des territoires émotionnels immenses sans jamais vraiment s’y engouffrer. Ses victimes sont des gens qui remontaient à la surface — un alcoolique en reconstruction, une lycéenne étranglée entre deux parents divorcés, une salariée épuisé tentant de reprendre pied. Frapper quelqu’un qui se relève est infiniment plus cruel que frapper quelqu’un déjà à terre. Le film le sait et le suggère, mais renonce à en faire vraiment quelque chose. Le deuil reste une abstraction là où il aurait pu être viscéral. La satire sociale, pourtant en germe dans cette idée que le destin s’acharne précisément sur ceux qui ont failli, s’évapore avant d’avoir osé se formuler.

Le passage de la série originale, de six heures, au format cinéma laisse des coutures visibles. Ce qui pouvait se permettre de rester suspendu sur la durée exige ici, condensé en un peu plus de deux heures, une résolution que le film ne veut — et ne peut — pas offrir. Et quand il tente d’endosser les habits du thriller policier, à travers l’enquêtrice Domoto qui cherche désespérément à relier des morts et des mèches de cheveux entre elles, il se heurte à ses propres règles : une enquête demande de la causalité. Or le duo a précisément construit un récit qui résiste à tout cela. On reste sur sa faim, pas d’une manière féconde, mais d’une manière qui frustre.

Reste cette idée, belle et brutale, que Disaster porte en creux : l’homme alcoolique qui préfère croire à un accident plutôt qu’à un meurtre n’est pas lâche. Le film applique la même logique que n’importe quel survivant d’un séisme. On nomme finalement catastrophe naturelle ce qu’on ne peut pas nommer autrement. On s’y fait. Et c’est peut-être ça, le vrai désastre, la vraie tragédie humaine, que l’on a maquillé en polar.

Ce film est présenté en compétition à Reims Polar 2026.

Disaster – bande-annonce

Disaster – fiche technique

Titre original : SAI
Réalisation : Yutaro Seki, Hirase Kentaro
Scénario : Yutaro Seki, Hirase Kentaro
Interprètes : Teruyuki Kagawa, Anne Nakamura, Kaito Miyachika, Pistol Takehara
Photographie : Shigeto Kunii
Montage : Yutaro Seki, Hirase Kentaro
Musique : Masayuki Toyota
Son : Hiroyuki Saijo, Hajime Komiya
Producteurs : Hiromichi Hieda, Yuji Sadai
Sociétés de production : Dentsu, Bitters End
Pays de production : Japon
Société de distribution France : Art House Films
Durée : 2h08
Genre : Drame, Policier

Logo-Reims-Polar-2026-Bandeau

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, "La Fille du konbini" suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l'immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l'ambition, porté par la retenue naturaliste d'Erika Karata.

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Le Cri des gardes : Combat de théâtre et de cinéma

Le nouveau film de Claire Denis, "Le Cri des gardes", avec Isaac de Bankolé et Matt Dillon, adapté de la pièce de Bernard-Marie Koltès, "Combat de nègre et de chiens", avait tous les atouts pour plaire. Mais nous restons à la porte, froids et déçus. Faut-il en accuser un texte trop théâtral ? Ce qui est sûr, c'est que quelque chose, ici, n'a pas su s'incarner.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.