Festival Séries Mania : Masterclass de David Chase

David Chase fait sa masterclass : drôle, émouvant, intelligent, professionnel, humble, génial… Humain.

            Le président du jury de l’édition 2016 du festival Séries Mania, David Chase, a eu le droit le samedi 17 avril à sa masterclass. Événement à ne pas rater quand on sait que c’est extrêmement rare que le créateur-cinéaste revienne sur son œuvre en public ou, du moins, fasse une conférence. Le créateur-scénariste-réalisateur des Sopranos et du film Not Fade Away, ou encore le co-créateur du show télévisuel Almost Grown, est ainsi revenu sur l’ensemble de sa carrière. La rencontre était animée par Olivier Joyard des Inrockuptibles. Maintenant, place au maître, David Chase…

Poursuite de la jeunesse et des premières fois dans l’art

            Aujourd’hui âgé de 70 ans, le créateur continue d’évoquer sa jeunesse en expliquant qu’il était «l’éduqué » de sa famille. Sa première « entrée » dans l’art s’est faite lorsqu’il a consulté la définition du mot « art » dans l’encyclopédie du monde. La première chose qu’il a écrite ? – questionne Olivier Joyard, « Some fictionnal storie in highschool (…) about Jésus Résurrection » répond Chase (un histoire d’étudiants à propos de la résurrection de Jésus). L’histoire suivait des personnages qui venaient voler le corps du Christ qui se réveillait alors devant eux. « C’était certainement la chose la plus cool jamais écrite » dit-il avoir pensé à l’époque.

Si le roman de Kerouac, Sur la route, l’a inspiré, il a décidé de faire du cinéma lors d’une séance d’un film de Polanski en 1965, probablement sous LSD, rajoute-t-il. C’est là qu’il s’est rendu compte qu’un film était l’œuvre de quelqu’un ou d’un groupe d’individus. Avant cela « I wanted to be a rockstar » dit-il (je voulais être une rockstar), amusant les spectateurs.

Débuts dans les images

            Lorsqu’il a trouvé un job dans l’audiovisuel, son travail ressemblait à du documentaire, mais il a « toujours voulu faire de la fiction ». « De façon magique, vous êtes allés à Hollywood », lui adresse Olivier Joyard. « Ça n’était pas magique », lui répond David Chase, provoquant des rires dans la salle. Il explique que ce déplacement et tout ce qu’il a fait dans sa vie a été soutenu par sa femme. Pendant les années 70, 80 et 90, il écrit 30 à 40 scripts qui ne seront jamais produits.

            En 1987, il co-crée Almost Grown, une série qui suit des couples sur trois périodes de leurs vies, et qui connaîtra un succès critique mais une faible audience pour sa poursuite.

« I never wanted to do in television, I wanted to do movies » – D. Chase

(Je n’ai jamais voulu travailler à la télévision, je voulais faire des films.)

            S’il se plaint des grandes chaînes hertziennes et de leurs « pubs merdiques », il est heureux d’avoir travaillé avec des gens géniaux comme James Garner.

À propos des Rêves dans les œuvres de David Chase

            Après avoir diffusé des extraits d’Almost Grown avec des rêves très amusants (une jeune américaine conduit un taxi accompagnée d’un chien québécois parlant alors français, par exemple), suivis d’un extrait de séance de psy, Olivier Joyard explique que cette séquence est signée David Chase, on ne peut que penser à lui quand on la voit, et elle annonce notamment les séquences de rêves dans Les Sopranos. « Oh ! Je n’ai jamais pensé à ça. », dit Chase, amusant la salle. Le journaliste des Inrocks lui répond (bien sûr, toujours sur un ton humoristique) alors : « Vous ne pourriez pas m’aider un tout petit peu ? ».

« I love dreams (…) Films are almost like dreams. » – D. Chase

(J’aime les rêves… Les films sont presque comme des rêves)

Le créateur explique ensuite avoir beaucoup lu Freud, et aussi avoir fait une thérapie. Il est fasciné par les rêves.

La genèse des Sopranos

            « The Sopranos était une idée de film ». Concernant l’une des trames importantes du récit, la relation mère/fils, Chase s’est inspiré directement de sa propre expérience. « My mother is crazy », dit-il, provoquant des rires dans la salle. Et « tous mes amis disaient que je devrais écrire sur ma mère. Mais ma mère n’a jamais voulu me tuer », cependant il a été marqué par certains choses qu’elle lui a dites, notamment une : elle préférait le voir mourir dans un accident de voiture que de le voir partir au Vietnam.

            Si la série est si précise, détaillée et réaliste en terme d’écriture et de mise en scène de la famille, il faut rappeler que Chase vient d’une famille italo-américaine. Il explique avoir « essayé de la rendre vraie. C’est quelque chose de très personnel.»

« I think it’s a sad show but i don’t think it’s cynical (…) This is my opinion. »

(Je pense que c’est un show triste mais je ne pense pas que ce soit cynique (…) C’est mon opinion.)

Puis il a trouvé l’idée du contexte mafieux, au début rejetée par son agent, soulevant une vague d’amusement ironique dans le public. « Il est toujours mon agent », précise-t-il. On lui avait demandé de faire une sorte de Parrain en série télévisée : « Pour quoi faire ? Le Parrain existe déjà».

            Il avait à l’époque la volonté de tout secouer dans le monde de la télévision. Il a quitté la Fox, et rejoint HBO qui fut très enthousiasmée par le pilote.

            À son lancement, Les Sopranos connût un énorme succès. Chase explique n’avoir eu qu’une seule mauvaise critique sur deux cents. Est-ce-que le succès a changé ses méthodes de travail ou son attitude ? « Rien n’a changé ». Il explique notamment que si l’on attend d’une série sur la mafia un certain nombre de morts, il fallait « toujours une balance, un équilibre. Qui allait être tué ? ».

Sur le personnage de Tony Soprano

Pour la présence de Rio Bravo dans un épisode de la série, il explique juste avoir aimé la chanson. Ça lui parlait. Concernant le personnage de Tony Soprano, Olivier Joyard en parle comme d’un héros, ce à quoi Chase répond que pour lui, il ne s’agissait pas de penser le personnage comme un héros ou un protagoniste, mais comme un individu, avec ses façons de penser, d’agir, ses qualités et ses défauts, un être humain comme un autre en somme, sans le juger :

« I just thought he was Tony Soprano. »

(Je pensais juste que c’était Tony Soprano)

            Sur l’obsession de Tony pour Gary Cooper, « a true american » (un vrai américain) dit le personnage à plusieurs reprises dans la série, car fort, silencieux, courageux, supportant sa peine seul. Le créateur explique que « pour lui, c’est ce que les américains croient à propos d’eux-mêmes (…) être un personnage seul et individuel ». Il dit aussi que « les européens sont plus communautaires », et justement si Tony est quelqu’un d’individualiste, solitaire, il « fait aussi partie d’une communauté », européenne d’ailleurs, la mafia.

            Concernant le choix de James Gandolfini dans le rôle titre, Chase a été impressionné par ce visage habité par la mélancolie. « C’était un miracle à voir ».

            Les mafieux de The Sopranos font partie intégrante de notre monde, ainsi ils aiment le cinéma et connaissent par cœur Le Parrain : « Tony et ses hommes sont très conscients à propos de ce film » et même des films, de manière générale. Chase continue en disant avoir du temps pour soigner, parfaire chaque détail. Aussi s’il y avait un problème ou une interrogation concernant l’écriture d’un personnage, un détail dans la mise en scène, sur le plateau ou autre, il fallait l’appeler.

Une journée typique dans la salle des scénaristes ? – questionne Olivier Joyard.

            À 9h00, tous les scénaristes se réunissaient. Ils repensaient à toute la saison et retravaillaient ensuite les histoires, et l’aspect sous-jacent de chaque épisode. « De quoi l’épisode parle-t-il vraiment ? » était une question essentielle au processus d’écriture de la série.

            À midi, ils allaient prendre un repas italien dans un très bon établissement dans le Queens, puis à 14h revenaient dans la salle de travail, et souvent, les scénaristes disaient « toujours rien à dire ». Puis l’un d’entre eux racontait une histoire de son enfance, un autre parlait de sa propre jeunesse, et alors Chase pensait/disait : « peut-être que ça peut faire une histoire ».

            Ensuite venait l’écriture, et les réécritures. Chase reprenait et retravaillait les scénarios. Il y avait « encore plus de travail » quand « certains ne comprenaient pas les Sopranos ».

            D’ailleurs, concernant deux de ses scénaristes, Terrence Winter et Matthew Weiner, créateurs respectifs de Boardwalk Empire (aussi scénariste du Loup de Wall Street) et de Mad Men, il en est très fier.

         Les scénaristes devaient avoir certaines habiletés : « Ils devaient comprendre les personnages ». « Terry (Terrence Winter)  a grandi à Brooklyn. Il était né pour faire ça »

Sur les séquences de la série où la famille Soprano parle de profiter des bons moments

            La musique This Magic Moment a été utilisée pendant la dernière séquence de la série, qui suit un repas de famille des Sopranos, « C’était l’idée que la vie est très courte (…) nous devons apprendre et accomplir le meilleur d’elle » explique David Chase. « C’est juste maintenant (…) pas le passé, pas l’avenir ». Le repas semble épié par un individu, d’autres arrivées font monter l’angoisse. Une fois la famille réunie, la scène est coupée brusquement dans un cut, nous laissant en plein suspense. Cette scène finale met en place « le suspense comme poésie et la poésie comme suspense. Je voulais avoir du silence à la télévision ». Dans cette séquence finale, « il n’y a pas d’intrigue (…) mais c’est empli de suspense (…) avec certaines techniques – le montage notamment -, vous pouvez créer tout un univers ».

            « Tony Soprano a créé sa propre vie, réalisé le propre film de sa vie. Nous le faisons tous ». Dans la séquence sur le ponton d’un lac, « il regarde, et il se voit presque lui-même dans l’imageUne grande partie de la vie (…) est silencieuse et introspective ».

            Anecdote amusante, certains de ses collègues détestaient les musiques qu’il choisissait, mais Chase justifiait ce choix en expliquant que « c’est ce que Tony pourrait avoir entendu au lycée avec Carmela ».

Sur son premier film de cinéma, Not Fade Away (2012)

            C’est un film qui traite beaucoup de la musique dans les années 70. « Nobody saw this movie » (personne n’a vu ce film) déclare Chase amusé et amusant le public. « Après les Sopranos, j’ai eu beaucoup d’opportunités ». Le cinéaste a alors décidé de faire ce film. « La poésie dans le rock n’roll, c’est ce que je voulais capturer ».

            Chase inscrit la présence de Blow Up (Antonioni, 1966) dans le film pendant une séance de cinéma. L’un des personnages dit qu’il n’y a pas de musique dans le film, puis déclare dans un éclair de conscience que c’est le bruit des arbres qui crée la musique. Olivier Joyard demande au cinéaste où est-ce qu’il a trouvé ce dialogue ? « C’est venu tout seul » répond Chase, provoquant des rires dans la salle. Le cinéaste raconte avoir vu Blow Up à 18 ans, et les films de « Fellini, Bergman, you know, all the dead white men » (vous savez, tous ces hommes blancs morts) « Il n’y a pas de Sopranos sans Truffaut et Godard.» Enfin, « le noir et blanc était au début du film, mais je l’ai gardé pour la fin ».

Derniers mots

            « J’ai peur de mourir ! » répond-il à une spectatrice qui parle des buts dans sa vie, de ses plans. « Le présent est vraiment ce qui est en train de se passer ! ».

Concernant son nom de famille Chase, à l’origine DeCesare, le créateur explique : « Mon père a changé le nom, pas moi ». Cela, pour éviter d’être retrouvé, tracé après son entrée illégale aux USA.

Ce fut alors la fin de la masterclass de David Chase qui remercia Olivier Joyard, le festival et le public bien sûr pour son formidable accueil.

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.