À partir du 2 octobre, Casino Royale ressort en salles dans plusieurs pays pour ses vingt ans, dans une copie 4K flambant neuve, juste avant le James Bond Day du 5 octobre. Pendant ce temps, Bradley Cooper tourne entre Nice et Monaco le prequel d’Ocean’s Eleven, et Brad Pitt vient de confirmer qu’un scénario d’Ocean’s 14 signé George Clooney existe bel et bien. Trois projets, un seul décor. Le casino n’a jamais vraiment quitté l’écran, et il y a de très bonnes raisons à cela.
Un décor qui fait la moitié du travail
Un casino, c’est un plateau de cinéma qui s’ignore. Pas d’horloge, pas de fenêtre, une lumière qui ne dit jamais l’heure, des tapis verts disposés comme autant de petites scènes de théâtre. Tout y est pensé pour capter le regard et suspendre le temps, exactement ce que cherche un cinéaste. Ajoutez un enjeu que n’importe quel spectateur comprend en une seconde : une pile de jetons qui grossit ou qui fond. Nul besoin de dialogue explicatif, le suspense est déjà posé sur la table.
Martin Scorsese l’avait parfaitement compris avec Casino en 1995. Plutôt que de reconstruire le Tangiers en studio, il tourne dans un vrai casino de Las Vegas, en quête d’une authenticité presque documentaire. La voix off de Robert De Niro nous fait visiter l’envers du décor : les caméras au plafond, les comptables qui comptent, les tricheurs qu’on repère puis qu’on corrige à coups de marteau. Le casino devient une machine, et le film une leçon de mécanique. On y apprend que tout le monde surveille tout le monde, et que la maison gagne toujours. Enfin, presque toujours.
Poker, blackjack, roulette : à chaque jeu sa dramaturgie
Ce qui rend le genre si riche, c’est que tous les jeux de casino ne racontent pas la même histoire.
Le poker est un duel de visages. Dans Rounders (1998), Matt Damon affronte un John Malkovich délicatement outrancier en Teddy KGB, caïd russe qui trahit sa main en décortiquant ses Oreo. Toute la tension repose sur la lecture de l’autre. Casino Royale pousse la logique plus loin : Martin Campbell remplace le baccara du roman de Fleming par un Texas hold’em, en plein boom du poker télévisé, et transforme la partie contre Le Chiffre en match de boxe immobile. Une larme de sang, un bluff, un empoisonnement, et l’on retient son souffle de longues minutes sans qu’un seul coup de poing ne soit donné.
Le blackjack, lui, est le jeu des cerveaux. De Rain Man à Las Vegas 21, il met en scène des personnages persuadés de pouvoir battre le système par le calcul. La roulette, enfin, c’est le destin à l’état pur. Rick laisse un jeune couple gagner sur le 22 dans Casablanca, et Jeanne Moreau, blonde platine et fiévreuse, se consume dans les casinos de la Riviera dans La Baie des Anges de Jacques Demy. Plus de soixante ans plus tard, la Côte d’Azur accueille de nouveau les caméras : comme le détaille Monaco Tribune, le prequel d’Ocean’s suivra les parents de Danny Ocean lors d’un casse monté pendant le Grand Prix de Monaco 1962. La boucle est bouclée.
Car Ocean’s Eleven (2001) reste l’exception joyeuse du genre. Chez Soderbergh, les tables de jeu ne sont qu’un décor, et la vraie partie se joue contre Terry Benedict, propriétaire du Bellagio. Pour une fois, ce sont les joueurs qui font sauter la banque, au sens propre.
Des fables morales sous les néons
Si le casino fascine autant, c’est aussi parce qu’il offre au cinéma une morale clé en main. L’ascension, l’ivresse, la chute : le schéma est vieux comme la tragédie grecque, simplement éclairé au néon. Casino se termine d’ailleurs sur les vieux établissements dynamités pour laisser place à un Las Vegas familial et aseptisé. Le paradis perdu des gangsters devient parc d’attractions.
Uncut Gems (2019) en livre la version la plus éprouvante. Howard Ratner, joaillier new-yorkais incarné par un Adam Sandler méconnaissable, envoie sa maîtresse placer un pari insensé au Mohegan Sun, et le film se transforme en crise d’angoisse de deux heures. Les frères Safdie ne filment pas le jeu comme un spectacle, mais comme une dépendance qui dévore tout sur son passage. Josh Safdie a d’ailleurs prolongé cette obsession du petit arnaqueur magnifique avec Marty Supreme, dont notre critique saluait la virtuosité tout en regrettant une émotion tenue à distance.
Voilà sans doute le secret de cette mythologie populaire : le casino permet au spectateur de tout risquer sans rien perdre. On vit par procuration la chute de Sam Rothstein ou le triomphe de Danny Ocean, puis on rallume la lumière et on rentre chez soi, portefeuille intact.
Pour ceux que ces films ont rendus curieux de l’autre côté du tapis vert, l’univers des jeux de casino en argent réel existe bien sûr hors des salles obscures, et casino.ca lui consacre un guide pour s’y retrouver. À aborder avec la lucidité des meilleurs héros du genre : un budget fixé d’avance et la sagesse de quitter la table à temps. Ce que Howard Ratner, lui, n’a jamais su faire.
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