The Quiet girl de Colm Bairéad : L’éloge de la lenteur

The Quiet Girl de Colm Bairéad est un superbe premier film irlandais qui laisse à sa jeune protagoniste, sans aucune brusquerie, toute la place et tout le temps pour se révéler aux autres et surtout à elle-même …

Synopsis :  Irlande, 1981, Cáit, une jeune fille effacée et négligée par sa famille, est envoyée vivre auprès de parents éloignés pendant l’été. Mais dans cette maison en apparence sans secret, où elle trouve l’épanouissement et l’affection, Cáit découvre une vérité douloureuse.

Lady Bird

The Quiet Girl est le premier long métrage de l’irlandais Colm Bairéad. Il est toujours intéressant de sentir pour la première fois l’atmosphère d’un réalisateur. Dans le cas présent, le cinéaste n’a pas peur des partis pris assez marqués. La langue irlandaise tout d’abord, qui est presque le nouveau standard des films irlandais les plus récents (The Banshees of Inisherin, pour ne citer que lui), Jusqu’en 2017, on dénombre seulement 4 films tournés en gaélique irlandais. Depuis 2019, 5 autres ont été tournés. Non pas que ceci explique l’engouement autour de ce film, aux qualités intrinsèques que l’on analysera plus tard, mais l’affluence certaine rencontrée sur l’île irlandaise et au Royaume-Uni met en lumière un film au budget modeste et pourtant très intéressant, tout en participant à cette « irlandisation » du cinéma irlandais.

Au-delà, The Quiet Girl est un film qui prend le parti de la lenteur. Le sujet s’y prête : il y est question de la transformation de la jeune Cáit (géniale Catherine Clinch), une véritable éclosion d’un papillon qui n’attendait qu’un signe pour prendre son envol. La métaphore n’est pas trop appuyée pour raconter l’histoire de cette fillette irlandaise des années 80, une mutique Cáit qui ne trouve pas sa place dans une famille assez dysfonctionnelle d’une Irlande rurale, où la messe est le point d’orgue obligé du dimanche, et où les enfants naissent les uns après les autres presque frénétiquement. Le père est ailleurs, au bar, aux jeux, et plus encore. La mère est ailleurs, submergée par ses grossesses répétées. Les enfants se débrouillent comme ils peuvent, et parfois ils ne le peuvent pas, comme c’est le cas de Cáit. Elle fait pipi au lit, annone ses textes lors des séances de lecture en classe, et passe sa vie à se cacher de tous. Elle n’a tissé aucun lien avec aucun membre de la famille.

La naissance d’un énième enfant, le premier garçon, l’héritier sans doute, provoque la décision des parents d’envoyer la fillette chez des parents suffisamment éloignés pour que Cáit ne les ait jamais revus depuis sa naissance. Une bouche de moins à nourrir pour un père négligent, indigent, insensible (il oubliera dans son coffre la valise de la petite fille au moment de repartir). L’annonce est plus que tacite. L’acceptation muette de Cáit montre à quel point elle voit clair dans le peu de cas qu’on fait d’elle par rapport à la fratrie. Dans toute cette partie du film, la petite protagoniste est apathique, faussement tranquille. La nouvelle venue Catherine Clinch est pourtant excellente à offrir à la cinématographe Kate McCullough des bribes qui deviennent  des joyaux : des gestes à peine esquissés mais pleins de sens, un regard mélancolique ou apeuré, ou pas de regard du tout quand sa tête se baisse de manière touchante. Le format 4:3 et le choix des profondeurs de champ adaptées subliment le jeu de Clinch.

Le séjour chez les Kinsellas, Eibhlín (Carrie Crowley) et Seán (Andrew Bennett), est une suite de journées qui pourraient sembler répétitives, baignées de bienveillance, d’apprentissage (Cáit n’a jamais épluché un seul légume auparavant), de découverte et de confiance en soi, le tout dans une ambiance rurale réaliste rendue joliment par Kate McCullough. Même si le couple temporairement adoptif semble envahi d’une certaine tristesse, il tisse jour après jour une relation qui ne se gagne que grâce justement à cette répétition des mêmes gestes, les cheveux coiffés avec amour, les bains donnés avec joie, le travail partagé avec plaisir. Colm Bairéad a compris que cette lenteur et cette monotonie étaient le bon angle d’attaque pour montrer l’indicible et l’épanouissement graduel de Cáit, et gagner l’empathie du spectateur.

The Quiet Girl est un beau film humaniste sur le sentiment d’appartenance. Il est beaucoup aidé par une cinématographie précise où, par exemple, le regard de Eibhlín sur les chevilles crasseuses de la petite fille, lors de son arrivée à la ferme opulente des Kinsella, étoffe merveilleusement la séance de bains qui s’en suit, et la relation mère-fille qui s’instaure en quelques heures.

« Si tu étais ma fille, je ne t’aurais jamais laissée avec des étrangers », dira Eibhlín plus tard, résumant ainsi en une phrase la négligence des parents et sa propre sollicitude. Une belle phrase faussement anodine qui résume l’esprit de ce premier film très réussi de Colm Bairéad.

The Quiet Girl – Bande annonce

The Quiet Girl – Fiche technique

Titre original : An Cailín Ciúin
Réalisateur : Colm Bairéad
Scénario : Colm Bairéad, d’après le livre de Claire Keegan
Interprétation : Carrie Crowley (Eibhlín Cinnsealach), Andrew Bennett (Seán Cinnsealach), Catherine Clinch (Cáit), Michael Patric (le Père), Kate Nic Chonaonaigh (La Mère)
Joan Sheehy (Úna)
Photographie : Kate McCullough
Montage : John Murphy
Musique : Stephen Rennicks
Productrice : Cleona Ní Chrualaoí
Maisons de Production : Inscéal
Distribution (France) : ASC Distribution
Durée : 95 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 12 Avril 2023
Irlande – 2022

Note des lecteurs1 Note
4.5

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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