Le Cochon de Gaza, un film de Sylvain Estibal : Critique

Critique du film, Le Cochon de Gaza

Synopsis : Cela fait longtemps déjà que les détritus ont chassé les poissons du filet de Jafaar. Depuis les rivages de Gaza, il se lance chaque jour sur les eaux pour trouver de quoi subsister. Jafaar est pêcheur. Son vieux bateau et sa bicyclette rouillée sont ses seuls espoirs de ramener quelques shekels à Fatima, sa femme. Infortune l’aidant, il remontera à bord un cochon vietnamien, perdu par un cargo à la suite d’une tempête. Tiraillé entre sa foi et les nécessités quotidiennes, Jafaar ne tardera pas à en tirer parti, s’accommodant d’un commerce des plus incongrus. Il pourra ainsi payer ses dettes, prendre sa revanche sur les difficultés et sur les mouettes qui se rient de son petit talent maritime.

Le Cochon de Gaza est le premier long-métrage de Sylvain Estibal, journaliste de souche. On pourrait croire à un essai pas tout à fait achevé, bloqué entre pudeur et conformisme, assister à l’œuvre d’un réalisateur qui se cherche, mais il n’en est rien, bien au contraire. S’il semble difficile de prédire quel sera son cinéma, on peut déjà affirmer sans trop se tromper qu’il suivra une ligne directrice toute personnelle. Mêlé d’intelligence et de finesse, une part de drame, une autre de comédie, avec aussi des prises de risques énormes, comme c’est le cas ici pour le Cochon de Gaza. Les arguments du film sont multiples et font mouche presque à chaque coup. Sylvain Estibal fût entre autres récompensé par le César du meilleur premier film en 2012. Voyons donc pourquoi.

Le personnage central est incarné par Sasson Gabbai, acteur israélien né à Bagdad en 1947, précédemment couronné d’un European Awards en 2007 pour son rôle dans La Visite de la fanfare d’Eran Kolirin. Son interprétation de Jafaar, personnage d’esprit et de convictions, est tout bonnement géniale. Son faux air de Yasser Arafat ajoute à la pertinence du rôle, à la profondeur du message que vient délivrer le réalisateur. La magie qui s’en dégage opère dès la première séquence. Elle concentre à elle seule le package d’émotions attendu pour un tel métrage, de l’humour, de la dérision et un brin de gravité. Jafaar est simple et attachant à la fois, il déroule sans peine son histoire touchante que l’on suivra avec plaisir et attention d’un bout à l’autre.
Les personnages secondaires ne sont non plus en reste. Un seul exemple avec l’ami coiffeur au visage si caractéristique, interprété par Gassan Abbas, directeur d’un théâtre arabe en Israël dans la vraie vie. Des répliques qu’ils échangent tous deux se dégage toute la complexité du film. Conjuguer au second degré les préoccupations des palestiniens de Gaza, pour évoquer le conflit israélo-arabe de façon plus légère et surtout sans tabou.

Le scénario allie donc un contexte de tension politique à des situations coquasses. Les directions pouvant alors être abordées ne pouvaient qu’aboutir sur un film riche et efficace.

La question de l’eau.
Les soldats perchés sur le toit de la maison de Jafaar ou encore la colonie qui juxtapose son village indiquent que le récit est planté dans la première moitié de l’année 2005, avant le retrait des colons israéliens. Sur conseil appuyé de son ami, Jafaar se résout d’abord à supprimer le cochon. Mais il n’a pas tenu d’arme en mains depuis 1967, allusion à la Guerre des 6 jours qui permit à Israël de prendre le contrôle de Gaza, de la Cisjordanie et Jérusalem-Est ainsi que du plateau du Golan ; triplant son emprise territoriale, doublant de par le même fait ses ressources aquifères.
Jafaar se lave à l’eau sale, et supporte tant bien que mal cette sorte d’oppression par le haut. La scène qui montre l’impureté en sortie de robinet permet au réalisateur de développer son argumentaire sur les conditions de vie des Gazaouis en employant des références à la chronologie pour un rendu plus véritable encore.

Plus de poisson pour le pêcheur.
La bande de Gaza est coincée entre les terres d’Israël et la Méditerranée. Le courant de surface qui longe les côtes ramène inexorablement les détritus vers le fond du Bassin Levantin. Sylvain Estibal a t-il voulu parlé d’écologie ? Il semble plutôt qu’il ait fait le choix de rappeler l’exiguïté du territoire palestinien, avec d’un côté les frontières de béton ou les palissades, de l’autre l’étendue d’eau qui ne remplie plus son rôle nourricier. Entre, reste le village de Jafaar et ses alentours ardus ; des trous dans les façades des bâtiments et les paysages arides.

Les cadrages se posent sur les décors et font évoluer le personnage dans la profondeur de l’image. L’esthétique est travaillée, avec notamment des couleurs ocres qui révèlent un aspect pictural prononcé, venant emballer la pellicule d’un léger vernis poétique. Le montage est équilibré, donne autant de place au burlesque qu’à la tragédie, avec des prises de vue affinées. 1h38 de film sans aucun temps mort.

Le cochon de Gaza est finalement un métrage militant, large public, résolument engagé en faveur de la liberté et de l’égalité, qui privilégie de très loin le rameau d’olivier au fusil de combattant. Il aborde un sujet délicat avec toujours beaucoup de respect et de clairvoyance, et vient livrer, derrière ses abords sarcastiques, un message d’espoir intelligent. Sa bienveillance reste remarquable, au moins tout autant que sa propre réussite cinématographique…

Le Cochon de Gaza: Bande-annonce

Fiche technique du film : Le Cochon de Gaza

Réalisation : Sylvain Estibal
Scénario : N.R.
Distribution : Sasson Gabai ; Baya Belal ; Myriam Tekaïa ; Gassan Abbas ; Khalifa Natour ; Maurad Saad ; Lotfi Abdelli ; Khaled Riani ; Manuel Cauchi ; Ulrich Tukur ; Rania Zouari ; Marcelle Theuma ; Charlotte.
Musique : Aqualactica, Boogie Balagan
Photographie : Romain Winding
Décors : Albrecht Konradt
Montage : Damien Keyeux
Production : Franck Chorot, Jean-Philippe Blime
Sociétés de production : Marilyn Productions, StudioCanal, Barry Films, Saga film, Rhamsa Productions
Sociétés de distribution : Marilyn Productions, StudioCanal
Budget : 4.575 millions d’euros
Genre : Drame

Document Connexe :
Extrait du discours de Yasser Arafat à l’Assemblée de l’ONU, le 13 novembre 1974

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