Free State Of Jones, un film de Gary Ross : Critique

Synopsis : 1862, le Mississipi est ravagé par la guerre de sécession. Fuyant le champ de bataille, Newton « Newt » Knight rejoint un groupe d’ex-esclaves fugitifs cachés dans un marécage dont il va prendre la tête. Alors que de plus en plus d’autres déserteurs et de villageois rejoignent sa cause, Newt va mener le comté à se battre contre l’armée confédérée en vue de devenir un Etat libre.

Ce héros blanc dont les Noirs opprimés avaient besoin… ou pas

Sans doute par peur de revenir sur le principal point de clivage de la courte Histoire américaine, Hollywood s’est régulièrement servi de la Guerre de Sécession comme contexte à des westerns ou d’autres films d’époque (à commencer évidemment par Autant en emporte le vent), mais, à sauf de rares exceptions (Major Dundee !), jamais à des films de guerre. C’est dans cette direction que semblent aller les premières images de ce Free State of Jones, dont la crudité sanglante avec laquelle sont dépeints les champs de bataille laisse à penser que Gary Ross a eu envie de rattraper la violence qui manquait tant à son Hunger Games. Quelques courts instants de pure barbarie militaire pendant lesquels on se demande toutefois où est ce cher Matthew McConaughey. Or c’est justement dès l’arrivée de celui-ci que les choses s’enrayent. Non pas que l’acteur oscarisé deux ans plus tôt fasse mal son travail –il est même, avec son fort accent texan, un choix de casting évident, mais il serait étonnant qu’il soit récompensé cette année–, c’est plutôt la façon dont est pensé le personnage et son parcours qui va renvoyer Gary Ross vers une consensualité qui alourdissait déjà ses précédents films. On le retrouve ainsi, en aide-soignant altruiste, proférant de grands discours sur les injustices de la guerre civile, puis prendre héroïquement sous son aile un jeune homme avec qui ses liens de parenté restent flous et dont la disparition arrivera trop vite pour que l’on ait eu le temps de s’y attacher. Tout cela ne servira en rien la suite mais se déroule en moins d’un quart d’heure qui contient déjà implicitement tout ce qui va composer le reste, à savoir une hagiographie pleine de dialogues pompeux, de personnages secondaires mal définis et d’émotions noyées dans un surplus de sous-intrigues mal exploitées.

L’ère Obama aura vu une multiplication des films qui, chacun à leur manière, ont traité la question de l’émancipation des Noirs face à des esclavagistes immanquablement détestables. Avoir déniché l’histoire vraie de Newton Knight est avant tout l’occasion de briser l’image presque caricaturale donnée par Hollywood des sudistes, ceux là-même qui défendaient la sécession vis-à-vis de la politique abolitionniste de Lincoln, représentés comme des êtres odieux et profondément racistes. Renverser le manichéisme à l’échelle nationale en l’exacerbant à l’échelle locale, tel semble être le parti-pris de Gary Ross. Méconnu dans son propre pays, le parcours de Newton Knight est pourtant typiquement le genre d’histoire dont Hollywood est friand : celui d’un homme qui part du statut de simple quidam pour devenir un leader héroïque, défenseur de la veuve et l’orphelin. Ses prises de position politiques ont toutefois laissé de lui une réputation douteuse, que le film se devait de réhabiliter. Fallait-il pour autant en faire une pure figure messianique ? Car c’est ainsi qu’apparait Newt tout au long du film, physiquement d’abord, mais surtout à travers cette morale à ras des pâquerettes, qui peut se résumer à « L’esclavage et la guerre c’est mal, voler aux riches pour donner aux pauvres c’est bien », qu’il profère sans jamais se remettre en question du début à la fin.

Construit dans un récit trop étalé dans le temps pour prendre le temps de développer les relations entre ses personnages (un comble quand on sait que la motivation première de Newt est son amour pour une belle esclave), le film s’octroie de plus des flash-forwards qui nous font faire à plusieurs reprises des allers-retours entre la fresque autour de Newt et le drame de l’un de ses lointains descendants 80 ans plus tard. Une seconde histoire qui aurait pu mériter un film à part (encore qu’il s’agisse in fine de la même que celle de Loving) mais qui, en montage alterné dans celui-ci, ne sert strictement à rien d’autre qu’à rallonger un long-métrage qui souffre déjà de nombreuses longueurs.  Car c’est sans conteste la construction scénaristique, et le rythme en dents de scie qu’elle génère, qui nuisent le plus à cette fresque historique d’une facture esthétique somme toute académique. Le premier tiers introduit assez bien son héros, même si il laisse déjà présager un manque d’intérêt pour les personnages secondaires en les rendant peu identifiables. En revanche, le second tiers, consacré aux batailles entre la bande de Newt et les méchants confédérés (notons que, bizarrement, la violence aveugle et meurtrière de la scène d’ouverture en est complètement absente), et plus encore le dernier tiers qui dépeint la reconstruction politico-sociale d’après-guerre, souffrent d’une narration brouillonne et de nombreuses ellipses qui empêchent d’en saisir pleinement tous les enjeux. N’est pas Aaron Sorkin qui veut. De la période qu’il dépeint, celle qu’avait déjà traité D.W. Griffith d’une façon beaucoup moins politiquement correcte dans son Naissance d’une Nation, ce biopic ne nous apprend finalement strictement rien, il ne fait que nous en offrir un point de vue différent mais avec un manque de recul qui l’empêche de pleinement l’approfondir.

Parce que tout le monde, acteurs comme techniciens, fait bien son travail -hormis peut-être le compositeur qui livre le minimum syndical-, c’est décidément l’écriture de Gary Ross qu’il faut blâmer pour avoir empêché à Free State of Jones d’atteindre le statut d’épopée spectaculaire et de leçon d’histoire palpitante qu’il aurait voulu avoir.

Free State Of Jones : Bande-annonce (VOSTFR)

Free State Of Jones : Fiche technique

Titre original : The Free State of Jones
Réalisation / Scénario: Gary Ross
Interprétation: Matthew McConaughey (Newton Knight), Gugu Mbatha-Raw (Rachel Kan), Mahershalalhashbaz Ali (Moses Washington), Keri Russell (Serena Knight), Bill Tangradi (Lt. Barbour)…
Image : Benoît Delhomme
Montage: Juliette Welfing, Pamela Martin
Musique: Nicholas Britell
Costumes : Louise Frogley
Décor : Philip Messina
Production : Scott Stuber, Gary Ross, Jon Kilik
Budget : 20 000 000 $
Distributeur : Metropolitan FilmExport
Durée : 138 minutes
Genre: Biopic
Date de sortie : 14 septembre 2016

Etats-Unis – 2016

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.