Critique : Gemma Bovery, un film de Anne Fontaine

Petit à petit, Anne Fontaine devient une incontournable du cinéma français.  En 13 longs métrages et 1 série télé, elle reste très libre dans ses choix d’expression, alternant avec plus ou moins de bonheur les sujets graves et les comédies.

Synopsis : Martin est un ex-bobo parisien reconverti plus ou moins volontairement en boulanger d’un village normand. De ses ambitions de jeunesse, il lui reste une forte capacité d’imagination, et une passion toujours vive pour la grande littérature, celle de Gustave Flaubert en particulier. On devine son émoi lorsqu’un couple d’Anglais, aux noms étrangement familiers, vient s’installer dans une fermette du voisinage. Non seulement les nouveaux venus s’appellent Gemma et Charles Bovery, mais encore leurs comportements semblent être inspirés par les héros de Flaubert. Pour le créateur qui sommeille en Martin, l’occasion est trop belle de pétrir – outre sa farine quotidienne – le destin de personnages en chair et en os. Mais la jolie Gemma Bovery, elle, n’a pas lu ses classiques, et entend bien vivre sa propre vie…

Le potentiel érotique de ma femme*

Après un Perfect mothers au parfum de souffre, et se trouvant sur le versant grave de l’échelle de son cinéma, elle nous revient dans cette nouvelle comédie, tirée du roman graphique de la britannique Posy Simmonds, au titre qui laisse présager du pire, et du pire des jeux de mot : Gemma Bovery. Par bonheur, il n’en est rien, même s’il n’y a pas de quoi crier au génie.

Anne Fontaine a rembauché Fabrice Luchini qui était déjà à la tâche pour La fille de Monaco, film qui a reçu un accueil critique plutôt favorable. Elle a embauché Gemma Arterton, qui a triomphé dans Tamara Drewe, le film très réussi de Stephen Frears tiré d’un autre roman de Posy Simmonds. Autant dire qu’elle met tous les atouts dans sa besace de réalisatrice, et ne prend aucun risque pour que sa « rom com » soit un succès.

Et de fait, on rigole beaucoup dans le film. Mais c’est Fabrice Luchini qui nous fait rire, quand son personnage Martin, bobo parisien  qui a dû friser le burn-out et qui vient se ressourcer  en Normandie sous les traits d’un boulanger, prend le spectateur (ou son chien !) à témoin pour commenter le destin de ses nouveaux voisins, cette famille Bovery (Charles et Gemma !), un destin qu’il voit calqué sur l’original, les Bovary de Flaubert dont il reste un absolu passionné malgré son nouveau pain quotidien fait d’épeautre et de six-céréales. Un destin dont il voudrait lui-même être un élément, bien sûr, tant le potentiel érotique de Gemma (Bovery/Arterton) est grand.

C’est Fabrice Luchini encore qui nous fait rire, en apportant avec beaucoup d’intelligence dans son jeu  l’auto-dérision nécessaire pour que le film ne se prenne pas au sérieux. Avec un autre acteur, moins charismatique et surtout moins talentueux, il n’est pas sûr que le film ait dépassé le statut de bluette sentimentale juste bonne pour la télévision.

Quant à Gemma Arterton, elle promène son joli minois et ses affriolantes robes à fleurs tout au long du film sans jamais vraiment nous émouvoir. Elle donne cette étrange impression de rejouer son rôle de Tamara Drewe, soit une effrontée un peu trash version 100% British Comedy, ce qui fait que la comparer à Emma Bovary est une pure vue de l’esprit. Gemma est fraîche, joyeuse, industrieuse (elle est décoratrice d’intérieur, et peint à ses heures perdues), et n’appelle en rien le souvenir d’Emma, une femme dépressive qui batifole par ennui et désoeuvrement avec le châtelain du coin. Le rôle est flou et fragile, car dans son scenario, co-écrit avec Pascal Bonitzer, Anne Fontaine a expurgé tout ce qui faisait dans le livre de Posy Simmonds le sel de la filiation avec Emma Bovery (ennui, insolvabilité, enfants détestés, …) pour ne garder que l’adultère, et ainsi trahir quelque peu les intentions de l’auteure, et nos attentes par la même occasion.

Les scènes périphériques au sein de la famille de Martin sont très drôles (dont celles avec la toujours impeccable Isabelle Candelier dans le rôle du personnage légèrement acariâtre et vaguement mégère de son épouse), mais là encore, c’est l’esprit de Luchini qui souffle.

En revanche, les scènes avec Elsa Zylberstein sont insupportables, dans son rôle de Wizzy, épouse française nouvelle riche d’un de ces anglais de la Normandie, à force de surjeu de sa part pour camper cette femme caricaturale, arriviste et bête, voisine des uns et des autres. Pour l’effet comique attendu, c’est complètement raté !

Le film est malgré tout délicieux, à la manière d’un bonbon  dont la saveur apparaît et disparaît simultanément au fur et à mesure de son engloutissement. Comparé à ses deux précédentes comédies (La fille de Monaco, Mon pire cauchemar), Gemma Bovery a les mêmes caractéristiques et atouts : acteurs masculins qui prennent quand même nettement le dessus sur tous les autres, rythme soutenu, appariement audacieux voire improbable de personnages que tout oppose, punchlines bien sûr, et enfin jolie héroïne sexy (Louise Bourgoin, Virginie Effira -à défaut de vouloir accoler l’adjectif « sexy » à la majestueuse Isabelle Huppert dans Mon pire cauchemar-, et maintenant Gemma Arterton). Mais comparé à Tamara Drewe, on voit vite le gouffre qui sépare le traitement d’Anne Fontaine de celui de Stephen Frears pour un matériau identique ; Anne Fontaine est plus timorée dans son approche, et l’omniprésence de Luchini ôte toute la dimension british à l’affaire, où les acteurs britanniques, Gemma Arterton y comprise, ne semblent être que des faire-valoir de notre Fabrice Luchini national.

* Le potentiel érotique de ma femme, titre emprunté à David Foenkinos, roman – Gallimard.

Fiche Technique – Gemma Bovery

Titre original : –
Réalisateur : Anne Fontaine
Genre : Comédie, Drame, Romance
Année : 2014
Date de sortie : 10 Septembre 2014
Durée : 99 min.
Casting : Fabrice Luchini (Martin Joubert), Gemma Arterton (Gemma Bovery), Jason Flemyng (Charlie Bovery), Isabelle Candelier (Valérie Joubert), Niels Schneider (Hervé de Bressigny), Mel Raido (Patrick), Elsa Zylberstein (Wizzy), Pip Torrens (Rankin), Kacey Mottet Klein (Julien Joubert), Edith Scob (Madame de Bressigny)
Musique : Bruno Coulais
Scénario : Anne Fontaine, Pascal Bonitzer, d’après le roman graphique de Posy Simmonds
Chef Op : Christophe Beaucarne
Nationalité : France
Producteur : Philippe Carcassonne, Matthieu Tarot
Maisons de production : Ciné@, Albertine Productions, Cinefrance1888, France2, Gaumont
Distribution (France) : Gaumont

Festival

Cannes 2026 : La Vie d’une femme, portrait d’une guerrière moderne

Récompensée l'année dernière par un César pour son rôle d'enquêtrice dans "Dossier 137", sélectionné en Compétition au Festival de Cannes, Léa Drucker foule à nouveau le tapis rouge. L'actrice tout terrain interprète dans "La Vie d'une femme" une chirurgienne épanouie, libre et hyperactive, qui assume pleinement ses choix. En brossant le portrait de ce personnage affirmé par le prisme de ses relations à autrui, Charline Bourgeois-Tacquet compose un drame rythmé au cœur d'un monde hospitalier en déclin. Une bonne leçon de vie qui rend les femmes maîtresses de leur destinée sans les victimiser.

Cannes 2026 : Dua, un corps en guerre

Présenté à la Semaine de la Critique 2026, "Dua" de Blerta Basholli raconte l’adolescence dans un Kosovo au bord de la guerre, entre désir d’émancipation, peur de l’exil et mémoire intime.

Cannes 2026 : Quelques jours à Nagi, ce que le bois retient

Présenté à Cannes 2026, Quelques jours à Nagi est un drame sensible où Kōji Fukada explore l’art, le deuil et la reconstruction dans un Japon rural suspendu.

Cannes 2026 : In Waves, quand les émotions déferlent

Après le merveilleux "Planètes" de la précédente édition, la Semaine de la Critique cannoise propose en ouverture un nouveau film d'animation, "In Waves". Une splendide histoire d'amour et d'amitié au creux des vagues qui déferlent sur nous par salves d'émotions. Grâce à son animation sublime et à son traitement sensible de la perte et du deuil, "In Waves" compose une œuvre à la fois lumineuse et mélancolique. Une magnifique ode au cinéma et à la mer.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.