Snowden, un film d’Oliver Stone : Critique

Meilleur film d’Oliver Stone depuis plus de 15 ans, Snowden est un sujet qui colle parfaitement à sa filmographie puisqu’il lui permet à la fois de poser son regard très dur sur ce qui fait  la fierté l’Amérique (la sécurité intérieure) et de révéler la décadence de la civilisation occidentale (Big Brother).

Synopsis : Hong-Kong, juin 2013, un groupe de journalistes rencontre un analyste de la NSA qui leur révèle des informations qui vont jeter le scandale sur les méthodes qu’ont les renseignements américains de bafouer la vie privée des citoyens. A travers le récit de son initiation à ses secrets, Edward Snowden raconte ce qui l’a poussé à trahir sa hiérarchie.

Vous connaissez son histoire, pénétrez sa vie privée

Il en aura fallu du temps pour le retrouver, mais ça y est, après un début de siècle très mal engagé il est enfin de retour avec un matériau qu’il maîtrise. Oliver Stone, qui, après s’être fait connaître   en tant que scénariste du Scarface de DePalma, a signé dans les années 80-90 les meilleurs portraits de la société américaine, que ce soit via son système économique (Wall Street), sa fascination pour la violence (Tueurs Nés), la musique (The Doors), le sport (L’enfer du dimanche), et bien sûr sa politique (Nixon). Mais le réalisateur s’était depuis quelques années fourvoyé avec notamment un World Trade Center aussi subtil qu’un film de propagande datant de la seconde Guerre Mondiale, ou encore la suite sans saveur de Wall Street. Cette suite d’échecs a fait perdre, ce qui fut il y a encore 20 ans, une certitude, à savoir qu’il serait le seul réalisateur du marché à savoir tirer pleinement toute la puissance dramaturgique et la résonnance sociologique de l’Affaire Snowden. Fort heureusement, c’est l’avocat de ce dernier qui a affirmé sa pleine confiance au réalisateur pour mettre en image le parcours de celui que son pays considère tout autant comme un traître que comme un héros. Un personnage hors norme à fort potentiel cinégénique donc, que le documentaire Citizenfour avait d’ailleurs, 18 mois plus tôt, déjà réussi à pleinement exploiter.

Ce que le scénario de  Kieran Fitzgerald (The Homesman) propose, c’est de partir de la situation du documentaire, à savoir la rencontre entre Edward Snowden et des journalistes (incarnés ici par Melissa Leo, Zachary Quinto et Tom Wilkinson) à partir de laquelle le récit du célèbre lanceur d’alerte prend la forme d’un long flashback qui ira occuper la narration jusque dans les dernières minutes du film. Dès cette introduction, on remarque le travail de transformation opéré par Joseph Gordon-Levitt (The Dark Knight Rises, The Walk…), qui a adopté une ressemblance confondante avec son personnage. Mais au-delà de ce rapprochement physique frappant, l’attitude de Snowden semble, dans un premier temps, si  crispée que l’on en vient à remettre en question l’aisance de Gordon-Levitt  à entrer dans la peau de Snowden, à moins de vouloir le faire apparaître comme un individu limité à ses connaissances en informatique (peut-être même atteint d’un syndrome d’Asperger !). Mais il apparaît après coup que ce jeu tout en retenue est un parti pris qui devra souligner la façon dont le personnage s’est décoincé au contact de Lindsay, et  aussi l’influence de leur histoire d’amour sur son cheminement intérieur.

Interprété par  Shailene Woodley (Nos Etoiles ContrairesDivergente…), le pygmalion de l’analyste est aussi la source de nombreuses scènes romantiques parfois mielleuses, faute à un jeu un peu naïf de la part de l’actrice, mais pourtant indispensables dans le parcours de Snowden, puisque c’est grâce à elle  que cet exploitant ultra-patriote va voir naître en lui une certaine conscience contestataire. Autre passage obligé dans son histoire : La découverte et l’initiation aux méthodes d’espionnage qu’il prendra soin de dénoncer par la suite. C’est au cours de son premier poste en Suisse que les agents de la CIA lui présentent le fonctionnement de ces logiciels de collection des données et la violation de vie privée qu’ils génèrent. Une scène inévitablement didactique faite d’explications techniques et au cours de laquelle les regards tour à tour admiratifs et outrés du personnage principal en disent long sur son comportement à venir. Un retournement moral qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui de Ron Kovic (Tom Cruise) dans Né un 4 Juillet, le film le plus ouvertement antimilitariste du réalisateur. Parmi les autres scènes que l’on retiendra et qui apparaissent comme les plus parlantes de l’évolution de Snowden vis-à-vis du pouvoir, ses face-à-face avec le directeur de la CIA interprété par Rhys Ifans se posent là.

Etrangement, le personnage apparaissant comme important dans le fléchissement du héros, comme un mentor aussi bien technique qu’intellectuel, Hank Forrester n’apparaitra que dans deux scénes, dont une à la toute fin. Une figure injustement sacrifiée au montage, ce qui autant d’autant plus regrettable que c’est Nicolas Cage qui lui prête ses traits et trouvait de fait son meilleur rôle, lui aussi , depuis très longtemps. Sans doute Stone a–t-il  évité d’extrapoler autour de scènes de vie factuelles pour s’attarder sur l’intériorité de son héros, même si celui-ci est loin des figures viriles de ses films majeurs, Edward Snowden relevant d’une certaine fragilité qu’il a un certain mal à mettre en image (d’où le romantisme doucereux) mais qui, à son avantage, est magnifiquement interprété par un Joseph Gordon-Levitt légitimement oscarisable. Et le récit étant lui-même connu de tous, le suspense est malheureusement aux abonnés absents, jusque dans les dernières minutes où le réalisateur réussit à utiliser toute sa maîtrise pour faire de la fuite de Snowden un moment d’une intensité à prendre aux tripes. Un magnifique talent pour faire d’une histoire contenue dans un article de journaux le récit d’un monde en pleine remise en question morale.

Incontestablement, Oliver Stone maîtrise son sujet, réussissant, contrairement à ses derniers films moins aboutis, à parfaitement dessiner en profondeur son personnage et à en faire le porte-étendard d’une génération qui appelle à une transition sociale. Entre ses mains, cette histoire vraie retentissante parvient à être à la fois moderne et aussi épouvantablement intemporelle qu’ a pu le devenir le 1984 de George Orwell.

Snowden : Bande-annonce (VF + VOST)

Snowden : Fiche technique

Réalisation: Oliver Stone
Scénario: Kieran Fitzgerald et Oliver Stone, d’après les livres « The Snowden Files » de Luke Harding et « Time of the Octupus » d’Anatoli Koutcherena
Interprétation: Joseph Gordon-Levitt (Edward Snowden), Shailene Woodley (Lindsay Mills), Zachary Quinto (Glenn Greenwald), Melissa Leo (Laura Poitras), Rhys Ifans (Corbin O’Brian), Tom Wilkinson (Ewen MacAskill), Scott Eastwood (Trevor James)…
Image: Anthony Dod Mantle
Montage : Alex Marquez
Direction artistique : Mark Tildesley
Musique: Craig Armstrong et Adam Peters
Producteur(s): Moritz Borman, Eric Kopeloff, Philip Schulz-Deyle et Fernando Sulichin
Production: Endgame Entertainment, KrautPack Entertainment, Onda Entertainment et Vendian Entertainment
Budget : 50 000 000 $
Distribution : Open Road Films
Genre : Thriller politique, biopic
Durée: 134 minutes
Date de sortie: 2 novembre 2016

Etats-Unis – 2016

[irp posts= »63764″ name= »Mademoiselle, un film de Park Chan-Wook : Critique (Sélection Officielle) »]

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.