Comprendre « La Vie psychique du racisme »

Livio Boni et Sophie Mendelsohn, tous deux psychanalystes, puisent au point de rencontre entre la psychologie et l’aventure coloniale de quoi expliquer la persistance d’un racisme post-colonial.

Si La Vie psychique du racisme cite nommément les Britanniques Ernest Jones (colonialisme intérieur des Irlandais) ou Owen Berkeley-Hill (question de la couleur et des castes en Inde), c’est essentiellement à travers la France et le philosophe-psychanalyste Octave Mannoni qu’il s’intéresse à la question du racisme. Son livre Psychologie de la colonisation (1950) nourrit en effet l’essentiel des réflexions engagées dans l’essai de Livio Boni et Sophie Mendelsohn.

Octave Mannoni évoque un complexe d’infériorité des Européens. Il argue également que le Blanc, se pensant porteur d’une exceptionnalité, prête à l’Autre, le colonisé, tout ce qu’il a rejeté : la primitivité, la magie, les croyances… Le psychanalyste français complète cette dialectique par un complexe de dépendance des populations autochtones. Il existerait ainsi, selon Mannoni, une interpénétration psychique des deux populations, colonisatrices et colonisées. Dans Peau noire, Masques blancs (1952), Frantz Fanon évoquait quant à lui des Noirs aliénés au regard des Blancs.

Le sous-titre de cet essai, « L’Empire du démenti », doit évidemment beaucoup à Freud. Le démenti a pour point de départ la présence de deux hypothèses contradictoires chez une même personne. Exemple : les races n’existent pas, mais il y a quand même des différences biologiques entre les Blancs et les Noirs. Le sociologue Didier Fassin explique par ailleurs que la négation du racisme est de plus en plus importante. Du déni originel, qui était un accommodement avec soi-même, on est passé à la dénégation pure. Freud perçoit le démenti comme une modification du « moi » qui protégerait des représentations indésirables.

La Vie psychique du racisme passe par la critique de l’assimilation de Léopold de Saussure, par le super-ego individuel et collectif de René Laforgue, par la critique du complexe de dépendance de Césaire, par le complexe de Néron d’Albert Memmi, par la dimension libidinale du colonialisme ou encore par le « sadisme fabulatoire » qui pousse le personnel colonial à exagérer ses propres méfaits. Ce dernier point est d’ailleurs capital : Octave Mannoni explique qu’il permet de lutter contre un sentiment de précarité, mais aussi de déshumaniser le colonisé en lui prêtant une menace qui n’existe pas.

Il est parfois difficile de suivre le fil analytique de Livio Boni et Sophie Mendelsohn tant les concepts ont tendance à s’interpénétrer et se nourrir les uns des autres. Parmi eux, on retiendra toutefois le voile de couleur de W.E.B. Du Bois, qui postule que les Noirs ont à supporter une condition déréalisante (au sens psychologique du terme), tandis que les Blancs peuvent s’exempter à bon compte du problème racial. Sur la femme dans les États coloniaux, il est rappelé qu’elle avait la charge d’assurer un cordon sanitaire anti-métissage. Les relations sexuelles d’une Blanche avec les indigènes étaient en effet souvent proscrites. La plainte du Blanc (la fraternité post-coloniale refusée par les Noirs) comme celle du Noir (l’absurdité de la couleur de peau) ou le système des croyances conditionnant le démenti figurent également en bonne place dans l’essai.

La Vie psychique du racisme, Livio Boni et Sophie Mendelsohn
La Découverte, mars 2021, 264 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Censure & cinéma » : une collection mise à l’honneur

De la classification française aux plateformes mondialisées, en passant par le gore italien, les blasphèmes de Luis Buñuel ou les polémiques plus contemporaines, Darkness, censure & cinéma propose un recueil de textes éloquents quant aux différentes formes de censure. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.

« Questions de cinéma 2 » : un art en mouvement perpétuel

À travers une série d’entretiens d’une remarquable densité, Nicolas Saada propose aux éditions Carlotta une plongée dans les strates invisibles du cinéma, là où se nouent les enjeux entre la technique, l'intuition et le regard.

Les 100 plus grands joueurs de foot mis à l’honneur

Les éditions L'Imprévu consacrent un ouvrage richement illustré aux 100 plus grands joueurs de football des années 2000.