« Or noir » : éclairer le monde, échauffer les chancelleries, lubrifier l’économie

« La grande histoire du pétrole », voilà la promesse formulée par le sous-titre d’Or noir, le volumineux essai de Matthieu Auzanneau. L’ancien journaliste d’investigation, aujourd’hui directeur du Shift Project, un think tank de la transition énergétique, retrace l’inénarrable épopée du pétrole, des puits de Bakou au cartel des sept sœurs en passant par le choc de 1973 et la guerre en Irak.

Au départ, il y a des organismes vivants, des végétaux, des animaux, des algues, du plancton, piégés dans des formations géologiques particulières durant des dizaines de millions d’années. À l’arrivée, il y a le pétrole, l’« or noir » qui conditionne notre économie depuis la fin du XIXe siècle. Une huile minérale naturelle, produit d’une lente dégradation de sédiments organiques et minéraux au fond des océans. Une ressource finie, non renouvelable, en voie d’épuisement. Une énergie fossile qui a alimenté nos industries, nos véhicules, nos produits de consommation courante, nos systèmes de chauffage et d’éclairage depuis des dizaines d’années. À bien des égards, c’est une monstruosité invisible. Une monstruosité en ce sens que le pétrole altère le climat, contribue au rejet de gaz à effet de serre, nous plonge dans des réseaux d’interdépendances desquels il sera très difficile de sortir. L’Europe, pour ne citer qu’elle, est désormais dépourvue en or noir, mais aussi entourée de producteurs en déclin (dont l’Algérie et la Russie). Mais en quoi, au juste, cette monstruosité serait-elle invisible ? Le pétrole est partout, dans nos citernes comme dans nos voitures, et c’est précisément sa place bien en vue dans nos économies qui l’a banalisé jusqu’à devenir un impensé collectif. Il n’y a finalement rien de plus simple que faire le plein d’essence. On en oublierait presque les réalités géopolitiques, économiques et climatiques qui sous-tendent les énergies fossiles, leur production et leur approvisionnement.

C’est précisément pour contextualiser ces questions et les remettre au centre des attentions que Matthieu Auzanneau retrace l’histoire bicentenaire de l’exploitation du pétrole. Dans un récit particulièrement documenté, écrit avec la fluidité d’un roman, faisant cohabiter Samuel Kier, John D. Rockefeller, Saddam Hussein, Mohammad Mossadegh ou encore George W. Bush, l’auteur fait état des alliances et querelles géopolitiques nourries par l’or noir, mais aussi de ses considérations économiques sous-jacentes. C’est John D. Rockefeller profitant des ententes secrètes de la South Improvement Company pour asphyxier (ou absorber) la concurrence. C’est l’Anglo-Iranian Oil Company bénéficiant avant tout à son actionnaire britannique, avant que le shah d’Iran, sous la pression de l’opposant politique Mohammad Mossadegh, bientôt nommé chef du gouvernement, ne consente enfin, conformément aux décisions du Majlis, à nationaliser les champs de pétrole exploités sur son territoire. C’est Marion King Hubbert, géologue réputé de la compagnie Shell, annonçant en 1956 que les États-Unis s’approchent dangereusement de leur pic pétrolier ; il sonne la fin de la récréation, mais le monde entier se bouche alors les oreilles. Ses mises en garde trouveront un écho tardif quand le président Richard Nixon annoncera au Congrès, en juin 1971, lors d’une allocution spéciale, que « la présomption selon laquelle une énergie suffisante sera toujours facilement disponible a été brusquement remise en question au cours de l’année passée ». Nous sommes alors à l’aube du premier choc pétrolier, que beaucoup attribueront à l’OPEP, c’est-à-dire aux pays producteurs, sans rien dire de la fin des accords de Bretton Woods ou de l’aveuglement d’un Occident shooté aux énergies fossiles importées (c’est le début des déficits américains récurrents vis-à-vis de l’étranger).

Si Or noir est un ouvrage si passionnant, c’est avant tout parce que son objet d’étude permet une relecture panoptique des relations internationales et de l’histoire économique récente. Matthieu Auzanneau relate par exemple les prémisses de la guerre Iran-Irak (1980-1988), en rappelant que l’Irak se fournissait en armes auprès de l’Union soviétique et l’approvisionnait en échange en énergies fossiles. Pendant les mois qui ont précédé les hostilités, les Américains ont encouragé et armé, par l’intermédiaire des Iraniens, les Kurdes irakiens qui se soulevaient et ce, afin d’éviter de voir Bagdad se projeter à l’extérieur de ses frontières. On retrouve naturellement l’Irak en fin d’ouvrage, à la faveur de la guerre initiée par George W. Bush sur fond d’intérêts pétroliers. Le Venezuela d’Hugo Chávez ou les productions déclinantes de la Grande-Bretagne et de la Norvège sont également évoqués par l’auteur. Ce dernier parvient, aidé il est vrai par le volumineux format de l’ouvrage, à réaliser un tour d’horizon suffisamment exhaustif pour donner au lecteur une idée précise de la pluralité des enjeux induite par l’or noir.

Or noir, Matthieu Auzanneau
La Découverte, janvier 2021, 900 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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