Le Diable, tout le temps : la part sombre de l’être humain, instrument du destin ?

Adapté du roman éponyme de Donald Ray Pollock (sorti en 2011), Le Diable, tout le temps est un thriller psychologique se déroulant dans l’Amérique profonde des années cinquante puis soixante.
Les villes de Coal Creek (Virginie) et Meade (Ohio) sont liées par les événements qui vont y avoir lieu, sur deux générations. Par les doubles tragédies qui frappent Willard, jeune père de famille traumatisé de guerre et son épouse Charlotte, emportée par un cancer, mais aussi le prédicateur Roy et sa femme Helen, tous deux morts tragiquement, rassemblant sous un même toit Arvin et Lenora, fils et fille respectifs de chaque couple. Un photographe et sa complice, un shérif en campagne et un autre prêcheur évoluent sur cette toile invisible qui relie ces deux villes. Toile tissée par le destin, par la part sombre de l’humain ou par une folie religieuse consécutive à une foi trop sévère ?
Sortie le 16 septembre 2020 sur Netflix.

Une ambiance glaçante pour ce quotidien pauvre 

Dès le début, le film donne le ton de ce qu’il montrera : la pauvreté, voire la misère, dans ces petites villes américaines repliées sur elles-mêmes, vivant au rythme du travail et d’une religion ayant envahi le quotidien. Bâtiments en bois où la peinture s’est écaillée depuis longtemps déjà, semaines se terminant invariablement par le passage dans l’église, où toute la ville s’est rendue, endimanchée et buvant les paroles du prédicateur, intermédiaire avec Dieu. Le film s’inscrit aussi très tôt dans la violence, qui semble marquer la vie quotidienne de ces gens frappés par les drames, reprenant leur vie comme si le deuil et la souffrance étaient tabous.
Point de sixties colorées, permissives et joyeuses, ici. Les années cinquante sont bien caractérisées par le traumatisme d’après-guerre, traumatisme financier mais surtout psychologique, et lorsque les années soixante leur succèdent, les tissus des vêtements et les nouvelles voitures en sont les seuls témoins : la société de ces petites villes demeure aussi fracturée et instable, comme si elle était bloquée dans ce passé violent.

Une critique de la religion ou de l’humain ? 

C’est dans cette ambiance terne et angoissante qu’un des sujets du film fait son apparition sans s’embarrasser de subtilité. La religion et la violence sont confondues dans ce flashback montré à travers les yeux du jeune Willard, de retour de la guerre dans le Pacifique. La figure écorchée du sergent Joe Miller laissé agonisant sur une croix par les Japonais hante l’esprit du jeune homme, dont le rapport à la religion, et surtout à la foi, en sera pour toujours perturbé. Elle hante aussi pendant quelques minutes l’esprit du spectateur, choqué par la brutale introduction de cette image horrible d’un crucifié, dans un film qui semblait se dérouler sur le territoire de la tranquille Amérique, à l’abri des guerres. C’est ainsi qu’il comprend que le film lui parlera de religion autant que de violence, mais aussi de barbarie.
Car c’est une question qui reviendra à de nombreuses reprises tout au long du déroulement des intrigues parallèles : pourquoi ces personnages agissent-ils ainsi ? Pourquoi tuent-ils ? Pourquoi sont-ils monstrueux ? Est-ce lié à leur religion, comme on pourrait le croire de prime abord ? Sont-ils fous ? Sont-ils traumatisés ? Dissimulent-ils leurs pires vices derrière une foi en apparence vertueuse ?
Le Diable, tout le temps déroule un florilège de possibilités autant que de personnages, tous marqués par cette faiblesse fondamentalement humaine : entre celui dont la folie est peut-être due à une morsure d’araignée, ou à une confiance insensée en le pouvoir de Dieu, celui qui la doit certainement à un traumatisme de guerre et au chagrin, tandis que d’autres se laissent convaincre par un sadique, par la souffrance, un besoin de vengeance ou leur désir malsain, le spectateur assistera à tous les travers pouvant émerger de la part sombre de l’être humain. Celle qui survit, cachée derrière la civilisation, l’éducation, le devoir, le paraître et bien sûr, la foi. Le vice allant de pair avec la vertu. La part humaine ou animale de cet être qui tente de vivre dans la lumière.

Une dissertation sur le destin

Une autre réponse apparaît pourtant, énoncée dès le début du long-métrage par un narrateur (en VO) qui n’est autre que l’auteur du roman, Donald Ray Pollock : le destin, qui relie sans qu’on sache pourquoi, les vies des uns et des autres pour créer cette intrigue tentaculaire à laquelle ils ne peuvent échapper.
Emma (Kristin Griffith), la mère du jeune Willard (Bill Skarsgard) encore non marié se pose la question : qu’adviendra-t-il si son fils n’épouse pas par charité l’infortunée Helen (Mia Wasikowska), orpheline ? Elle avait promis à Dieu ce mariage pour aider la pauvre femme, en échange du retour sain et sauf de son fils de la guerre, mais celui-ci n’a d’yeux que pour Charlotte (Haley Bennett), qu’il épouse, tandis qu’Helen succombe au prédicateur Roy (Harry Melling). Force est de constater que le mariage – promesse divine faite à Dieu – n’a pas lieu et que tout va de travers dans l’histoire qui va suivre.
Et quand Arvin (Tom Holland) et Lenora (Eliza Scanlen), les enfants des deux couples se retrouvent sous le même toit – celui d’Emma – tous deux orphelins et faux frère et soeur, un destin tragique tracé devant eux, le spectateur peut légitimement se demander si l’histoire n’aurait pas été plus heureuse si le père de l’un avait épousé la mère de l’autre, comme Emma l’avait promis à Dieu…
Cette présence invisible du destin est marquée dans l’oeuvre par le rapprochement des intrigues de chaque groupe de personnages, qui étaient auparavant plus ou moins dissociées et qui finissent par se recouper, des liens entre les protagonistes apparaissant peu à peu, jusqu’à sceller leur destin en y jouant un rôle. A ce moment-là, on peut voir tous ces drames comme déjà écrits et imposés fatalement à des personnes qui n’avaient d’autre choix que de sombrer dans la violence ; leur folie naturelle, religieuse ou traumatique n’étant alors que les instruments du sort.

Un traitement très réussi 

Adapter ce roman à tiroirs, retranscrire son ambiance et surtout la psychologie de ses personnages sans le concours des mots n’a pas dû être chose aisée, mais force est de constater que le réalisateur Antonio Campos s’en sort très bien.
Pour ce faire, il prend son temps et produit un film long de plus de deux heures, au rythme très lent, car il prend le temps nécessaire pour présenter ses personnages, ses lieux, leur mode de pensée, avec l’aide du narrateur qui distille ce que le spectateur doit savoir mais qui ne peut être montré, et d’un scénario exemplaire, en allers et retours sur certaines scènes pour en montrer un autre point de vue. Efficacité garantie : le spectateur se pose des questions et comprend que chaque histoire a plusieurs versions.
Antonio Campos s’aide d’un casting sans fausse note : en version originale, chaque acteur prend l’accent du sud propice à installer le spectateur dans la société qui donne lieu à ces intrigues. Tous sont très justes, mais certains se démarquent. C’est le cas de Tom Holland, qui s’efface au profit de son personnage tandis que bien loin de leur franchise d’origine (respectivement Twilight et Harry Potter), deux acteurs montrent leur polyvalence et leurs capacités : Robert Pattinson en préd(ic)ateur cachant son vice derrière un masque de vertu pieuse, et Harry Melling en autre prédicateur, malheureusement rendu fou par sa foi.
La photographie est belle, tout en étant sinistre, et un grain a été artificiellement ajouté aux images pour leur donner le même aspect miséreux que les décors, les costumes et les mines fatiguées des habitants de Coal Creek et de Meade.

Au final, Le Diable, tout le temps est une réussite, dans son genre, qui ne plaira pas à tous. Il est juste à tous les niveaux.
Malgré une durée assez conséquente, le spectateur ne s’ennuiera pas tant la complexité – dont on sent qu’elle vient du roman – a été retranscrite avec soin. C’est un film qui fait réfléchir, qui donne à voir sans subtilité la part d’ombre de l’être humain, les limites de sa résilience mais aussi de sa malveillance, en n’excluant pas un possible destin en jeu. 

Le Diable, tout le temps : bande-annonce

Fiche technique :

Réalisateur : Antonio Campos
Scénaristes : Antonio Campos, Paulo Campos
Adapté de : The Devil All The Time, Donald Ray Pollock
Casting : Tom Holland, Bill Skarsgard, Mia Wasikowska, Robert Pattinson, Harry Melling, Eliza Scanlen…
Produit par : Borderline Films, Ninestory Pictures
Distribué par : Netflix
Sortie : 2020
Pays : Etats-Unis
Version originale : anglais américain
Genre :  thriller psychologique
Durée : 138 minutes

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Sarah Anthony
Sarah Anthonyhttps://www.lemagducine.fr
Ecrivain et artiste, Sarah Anthony est copywriter freelance et a écrit au Mag de 2020 à fin 2023, elle y a notamment été responsable de deux rubriques : Arts & Culture (qu'elle a créée) et Séries. Son premier roman, La Saison sauvage, est disponible aux Editions Unicité depuis le 6 décembre 2022. Au sein de la rubrique Arts & Culture, Sarah a créé en janvier 2021 une chronique illustrée : l'Abécédaire artistique, qui a comptabilisé jusqu'à 20 000 lecteurs certains mois. En octobre 2023, l'Abécédaire artistique a été publié en livre et la chronique a pris fin en décembre de cette même année. Sarah Anthony se consacre désormais à l'écriture de son second roman. Plus d'infos : https://sarahanthonyfineart.com

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