Vladivostock Circus : trois personnages en quête de hauteur

Vladivostock, ville portuaire de l’Extrême-Orient russe et proche des frontières avec la Chine et la Corée du nord (en bord de mer du Japon), de nos jours. Anton et Nino, spécialistes reconnus de la barre russe (qui leur permet d’envoyer la jeune Anna faire des séries de sauts périlleux dans les airs), s’entraînent pour le prestigieux concours de Oulan Oude. Le danger ? Ils s’en accommodent, car ils savent de quoi ils sont capables et se connaissent bien.

Les deux garçons (c’est ainsi qu’ils sont régulièrement désignés dans le roman) ne sont pas du tout de la même génération, car Anton aura bientôt 65 ans, alors que Nino a la vingtaine comme Anna, ancienne spécialiste du trampoline. Avec Anna, Anton et Nino ont donc monté un numéro (réputé) de barre russe. Les garçons tiennent une barre sur leurs épaules. Sur cette barre, Anna fait des acrobaties à la façon d’une gymnaste. Le clou de leur prestation, c’est la série de sauts périlleux qu’Anna est capable d’effectuer sans toucher le sol. Un numéro qui demande beaucoup de force physique et de coordination. En effet, sans l’impulsion donnée par les porteurs, Anna n’irait pas bien haut et ne pourrait pas faire autant de figures. L’autre élément fondamental de leur jeu, c’est la réception de la jeune fille. Pour cela, comptent la coordination, la confiance et la présence d’esprit. Lorsque Anna est dans les airs, les garçons doivent estimer sa trajectoire pour trouver le bon emplacement au moment où elle retombe. Sans compter que le choc est particulièrement rude pour leurs épaules, sur lesquelles tient la barre, constituée de trois perches d’athlétisme soudées par un dispositif de leur cru. Bien entendu, le choix des matériaux est essentiel (perches plus ou moins souples, qu’ils bricolent selon leurs besoins, en fonction de leur ressenti) et ils le surveillent personnellement. Ils se retrouvent ainsi, un soir, à changer l’une des perches fragilisée par une fissure. Situation très symbolique, car même s’il est parfaitement au point, leur numéro dépend de leur préparation mais aussi de facteurs humains comme l’état de fatigue de chacun et plus généralement de l’humeur du moment. Chacun sa situation personnelle.

Un témoin privilégié

La narratrice, Nathalie, est une française sélectionnée par le jeu des connaissances (elle vient à la demande de Léon, leur metteur en scène) pour proposer au trio un costume digne du concours de Oulan Oude. Elle aussi arrive avec ses soucis du moment et pour une période relativement brève, entre d’autres contrats très différents. Elle doit sentir de quoi ils ont besoin. Ce qui ne l’empêche pas de commencer par une proposition maladroite, car elle pense en termes d‘effet, oubliant qu’ils ont besoin de costumes qu’ils pourront totalement oublier pendant la représentation. Nathalie s’intègre à la vie du groupe et tisse des relations avec chacun, plus particulièrement avec Anna avec qui elle peut partager sa sensibilité féminine (elle surveille une zone de psoriasis dans son dos). Néanmoins, c’est de Nino qu’elle tient des confidences sur le métier : « Moi je pense que le public vient surtout pour voir si ça fonctionne. Jusqu’où on tient. On peut dire qu’on vend du rêve mais en vrai, c’est la faille qu’on espère. En voir chez les autres, ça rassure. »

Ne pas confondre barre russe et roulette russe

C’est également Nino qui finira par lui révéler les circonstances d’un accident qui ne peut que rester dans les esprits : la faille évidente avec laquelle ils composent jour après jour. Avec ce roman, Elisa Shua Dusapin montre que si les failles sont bien présentes, la vraie force de l’humain c’est de les dépasser, à force de volonté (pour surmonter les peurs), d’entraînement, de confiance, de dialogue.

En marge du travail, la vie

Le trio attend donc le moment du concours. Ils côtoient Nathalie qui les apprivoise progressivement, un peu comme un dompteur. Ce qui nous rappelle que les entraînements se passent dans un cirque qui fait relâche. À part eux, il est donc vide, mais reste imprégné d’odeurs, d’animaux en particulier.

Un roman séduisant

Elisa Shua Dusapin capte habilement l’attention grâce à une prose riche. Elle se montre capable de fournir beaucoup d’éléments importants sans qu’on doive pour autant lire des centaines de pages. Elle fait partie de ces auteur(e)s qui choisissent la concision (ici 174 pages, sur un papier très agréable au toucher) pour se concentrer sur l’essentiel. Concrètement, ici, chaque phrase est nécessaire, à sa place. L’inconvénient, c’est qu’elle privilégie cette concision à l’extrême. Ainsi, cela fonctionne parfaitement lorsqu’on s’imprègne du texte. Mais, sortis de leur contexte, certains passages peuvent se révéler décevants, à force de phrases courtes, parfois sans verbe, qui retranscrivent avant tout la volonté des personnages d’assurer, au détriment des émotions. Ses choix lui permettent de construire un roman mettant en scène des personnages très humains dans un contexte particulièrement crédible qui fascinera même celles et ceux que le cirque n’inspirerait pas plus que cela. Elle ne s’en contente pas, puisqu’elle fait également sentir la configuration et l’aspect des lieux qui l’intéressent, avec notamment la luminosité particulière de la région. Et elle se pose en témoin de l’époque, en montrant l’influence des habitudes de voyages et communications d’un point à l’autre du globe terrestre, sur les relations humaines. Après Hiver à Sokcho (2016), puis Les billes du Pachinko (2018), Elisa Shua Dusapin confirme son talent. À noter que ses personnages utilisent régulièrement l’anglais pour communiquer, sans que cela soit gênant le moins du monde. Enfin, l’illustration de couverture n’est pas qu’un choix esthétique, puisqu’elle correspond à une description tirée du roman.

Vladivostock Circus, Elisa Shua Dusapin

Editions Zoé, 174 pages, août 2020

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.

« Les Systèmes de protection sociale face aux crises » : regards croisés

À travers une série de contributions consacrées à la pandémie, au climat ou encore au vieillissement démographique, l’ouvrage paru aux PUR observe avec acuité l'état et la lente métamorphose des systèmes sociaux. France, Japon : partout, la crise agit comme révélateur, accélérateur, et parfois même en tant que mise en demeure.

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.