Indian Creek, expérience hivernale entre Idaho et Montana

Récit d’une saison hivernale dans un coin très isolé, entre l’Idaho et le Montana, Indian Creek est un témoignage qui peut se lire comme un roman, avec ses péripéties et un style qui fait la part belle aux sensations.

Pete Fromm a vécu une expérience inoubliable en acceptant, par le jeu des circonstances, de rester seul de longs mois, basé dans une grande tente près d’un bassin où des œufs de saumon attendaient le printemps pour donner des alevins. Sa mission étant de surveiller que tout allait bien du côté de ce bassin, le temps lui appartenait. En effet, il n’avait qu’à enlever, quand c’était possible, la glace qui se formait aux extrémités du bassin. Mais l’hiver étant très rude dans le coin, bien rapidement il n’a plus eu qu’à s’occuper de ses besoins personnels, puisqu’une épaisse couche de neige recouvrait toute la région, alors que la température descendait largement en dessous de 0°C.

Trappeur d’occasion

L’auteur pratique l’autodérision, ce qui donne une tournure assez irrésistible à son récit. A vrai dire, il n’a pas du tout calculé son coup pour vivre cette étonnante aventure. Il était étudiant en biologie, vivait en colocation avec un copain et gagnait comme maître-nageur, un peu d’argent pour compléter sa bourse d’études. Et puis, il s’intéressait à la littérature, ce qui l’a amené à participer à un atelier animé par un enseignant. Il a donc débarqué à Indian Creek sans avoir jamais tiré avec un fusil, une vague idée de ce qui pouvait l’attendre au cours des mois futurs et avec l’objectif de noter dans des carnets ses observations au jour le jour.

Rigueur hivernale

Ce court récit (238 pages avec la postface de l’auteur) est une parfaite lecture de saison, même s’il commence à l’automne et se finit au printemps. L’essentiel, le plus passionnant, se passe en hiver lorsque l’auteur, désormais isolé de ses semblables, fait en sorte de vivre au mieux. En pleine nature, il retrouve des sensations vieilles comme le monde, utilisant ses cinq sens comme jamais. Il fait preuve d’intelligence pour accumuler de l’expérience (le livre peut se lire comme un roman d’apprentissage), se débrouiller et profiter de ce qu’il vit. Il ne se contente pas de se chauffer et de surveiller le bassin. Il observe la nature, réfléchit à son alimentation et à sa relation au monde. L’isolement lui donne le temps de comprendre pas mal de choses. Il s’adonne à la chasse, mais il met également sa vie en péril plusieurs fois. Et puis, il réapprend le besoin vital d’espace personnel. Les visites qu’il a lui permettent de voir le monde d’un autre œil. S’il réalise ses maladresses, l’expérience lui montre de façon criante celles des autres.

L’homme dans la nature

Pete Fromm perd beaucoup d’énergie dans des activités qu’il pratique d’abord de manière irréfléchie. Ainsi, il se déplace sans mesurer les conséquences réelles des caprices de la météo. Il finit cependant par mieux s’intégrer à l’élément naturel en réalisant les motivations des comportements animaux.

L’homme, un animal comme les autres ?

On arrive au rôle des humains dans cette histoire. Pete Fromm apprend les bienfaits de l’isolement, qui lui permettent de beaucoup mieux se concentrer sur le monde qui l’entoure, retrouver des sensations qu’il vit pleinement. Et il réalise combien prendre le temps de faire les choses à son rythme lui fait du bien. Les contacts avec ses semblables virent à l’épopée très risquée (retrouvailles avec son père en pleine tempête) ou assez amère (visite d’équipes de chasse). Ne servirait-il pas d’alibi pour ces hommes qui tuent pour le plaisir, alors que lui pratique la chasse uniquement par besoin ? L’un d’eux tire sur un chevreuil dès qu’il l’aperçoit sur la rive opposée. Son guide le freine en lui demandant vertement ce qu’il ferait ensuite, sachant le poids de la carcasse de l’animal, pour la déplacer à un endroit où il pourrait la dépecer pour en faire de la viande consommable sur le long terme.

Après l’hiver

Fort de son expérience, Pete Fromm arrive à la conclusion que les circonstances lui ont permis de vivre quelques mois inoubliables. Cet endroit où il a vécu seul, il a appris à le connaître comme sa poche, jusqu’à le considérer comme son territoire. Malheureusement, il finira par voir cette région d’un tout autre œil à la belle saison. Des chasseurs et touristes s’y comportent comme s’ils y étaient chez eux, y chassent sans vergogne et Pete Fromm ne se sent plus chez lui. Il est donc temps pour lui de passer à autre chose, tout en réalisant que pendant toute la saison, le monde a continué à tourner et que bien des événements qui lui ont échappé l’intéressent malgré tout. De nouveaux projets émergent.

Les souvenirs deviennent littérature

Le grand intérêt de la postface (14 pages), c’est qu’elle nous apprend comment l’auteur est véritablement devenu écrivain. De retour chez lui, il n’avait que des carnets qu’il a laissés de côté pendant quelques années. Il n’a publié que plus tard, d’abord sous forme de nouvelles et ses carnets lui ont permis de tout revivre dans sa tête, avec un certain recul. Cela nous vaut un beau livre, très vivant et bien écrit, qui nous immerge pleinement dans une région. Région à peu près inaccessible (au moins en hiver), contrairement à la prose de l’auteur dont voici un aperçu (page 70) :

« La pleine lune s’était hissée par-dessus la muraille de montagnes qui m’entourait et dardait maintenant ses rayons sur mon univers de blanc et de neige. Les vastes étendues immaculées reflétaient ces rayons que les arbres renvoyaient en tous sens, à tel point qu’il n’y avait presque plus d’ombre. »

Indian Creek, Pete Fromm
Gallmeister, avril 2010, 237 pages

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