« L’Encyclopédie des patrimoines de l’Amérique française » : un héritage vivant

0
Encyclopedie-des-patrimoines-de-l-Amerique-francaise-avis

Avec l’Encyclopédie des patrimoines de l’Amérique française, le patrimoine est une matière vivante, mouvante, où se croisent mémoire, langue, paysages, techniques, rites, saveurs ou encore combats collectifs. Ce livre foisonnant, paru aux PUR, constitue surtout une manière très juste de rappeler qu’une civilisation se conçoit autant dans ses vieilles pierres que dans ses chansons, ses noms de lieux ou sa manière de faire lever une pâte et mûrir un fromage.

L’Encyclopédie des patrimoines de l’Amérique française élargit d’emblée la notion de patrimoine. Ce dernier n’est pas seulement le monument que l’on photographie, la façade classée ou la relique qu’on protège derrière une vitre. Il se compose aussi de ce qui se transmet dans une langue, une pratique, une manière d’habiter un territoire, ou encore une mémoire disputée, un savoir-faire, une certaine mode collective.

Cette encyclopédie est issue d’un corpus en ligne beaucoup plus vaste. Elle rassemble 88 articles revus et actualisés. On y passe des conventions de Memramcook et de Miscouche, où les Acadiens se donnent à la fin du XIXe siècle des symboles collectifs (drapeau, fête nationale, hymne) à la forteresse de Louisbourg, lieu de guerre devenu chantier de reconstruction, puis décor d’histoire vivante – le tout en passant par la bière, Jack Kerouac ou le fromage. 

Les héritages les plus solides ne sont pas forcément les plus spectaculaires. Les aboiteaux acadiens en attestent : ces systèmes de digues et de buses de bois qui permettaient de cultiver des terres gagnées sur les marais racontent une intelligence du milieu, un effort communautaire, une prospérité, puis une mémoire blessée par la Déportation. De simple outil agricole, l’aboiteau devient signe identitaire, jusqu’à sa reconnaissance patrimoniale à Grand-Pré, inscrit par l’UNESCO en 2012. Le patrimoine, en l’espèce, naît d’un geste utile avant de devenir un symbole.

Les auteurs montrent parfaitement que l’Amérique française ne se réduit ni au Québec ni à la seule survivance nostalgique d’un monde disparu. Elle se déploie jusqu’en Ontario, en Alberta, en Louisiane, dans les ports français de La Rochelle et de Saint-Malo, jusque dans les grandes narrations américaines elles-mêmes. Un article passionnant rappelle ainsi la contribution, trop souvent reléguée au second plan, de Canadiens français à l’expédition de Lewis et Clark : guides, pilotes, interprètes, chasseurs… Autrement dit, l’histoire américaine la plus canonique porte elle aussi, en elle, une part francophone qu’on a souvent laissée dans l’ombre.

Faire remonter à la surface des présences discrètes fait d’ailleurs partie intégrante du livre. On le voit avec le français en Louisiane, langue annoncée cent fois mourante et pourtant toujours là ; avec la chanson traditionnelle franco-ontarienne, qui n’est pas seulement un objet de collecte savante mais une pratique encore portée par les fêtes et les communautés ; avec l’éducation française en Alberta, où le patrimoine prend la forme inattendue d’un combat politique pour transmettre la langue aux enfants. 

D’autres choix éditoriaux sont plus gourmands. La tourtière du Lac-Saint-Jean, les fromages du Québec, les bières, brasseurs et brasseries apparaissent comme des patrimoines alimentaires à part entière, c’est-à-dire comme des traditions traversées par les circulations, les influences, l’industrie et les renaissances artisanales. Le fromage québécois, par exemple, surgit dès la Nouvelle-France, s’industrialise au XIXe siècle, triomphe avec le cheddar, se diversifie au XXe, puis se réinvente à partir des années 1970 dans une logique de terroir et de spécialité. 

Et il y a aussi les hommes. Champlain, de fondateur statufié, devient une figure patrimoniale parce que livres, monuments et récits ont peu à peu cristallisé autour de lui l’origine de l’Amérique française. Kerouac, lui, déplace encore les lignes : écrivain américain de langue anglaise, certes, mais enfant d’un Petit Canada du Massachusetts, longtemps francophone, et profondément lisible depuis l’expérience canadienne-française. 

Et puis, on retrouve naturellement les grands ensembles, les lieux qui condensent une histoire et un imaginaire. Le Vieux-Québec, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1985, y apparaît comme berceau de la présence française, ville fortifiée et milieu toujours vivant. Le Parlement de Québec n’est autre qu’une mémoire en pierre. Le pont de Québec, achevé en 1917 après un chantier dramatique, rappelle que le génie civil peut lui aussi entrer dans le patrimoine. La basilique Notre-Dame de Montréal, avec son néogothique romantique, ses décors, ses usages religieux et civiques, dépasse les simples enjeux esthétiques : il engage des émotions, des rites, une manière de concevoir un lieu. Même l’Expo 67, événement éphémère par excellence, rejoint cette constellation : plus de 50 millions de visiteurs, 62 nations participantes, et un souvenir encore vif dans l’imaginaire québécois. Un patrimoine peut donc être aussi un moment.

On comprend ainsi que le patrimoine n’est pas un sanctuaire mais une circulation. Il passe par les paysages de Percé et de l’île Bonaventure, par les noms de lieux du Québec, par le boulevard Saint-Laurent à Montréal, par Radio-Canada, par Vimy, par De Gaulle lançant son fameux « Vive le Québec libre ! », par Chateaubriand rêvant l’Amérique, par La Rochelle regardant encore vers l’Atlantique. Il est tour à tour pierre, chant, langue, rite, alimentation, littérature, mémoire de guerre, ville, image, institution.

Sous ses dehors encyclopédiques, l’ouvrage démontre qu’une culture ne tient pas seulement dans ce qu’elle conserve, mais par ce qu’elle sait encore reconnaître comme sien. L’Amérique française se révèle comme un monde de traces actives, de fidélités obstinées, de formes qui changent sans cesser de (se) transmettre. C’est tout l’intérêt de cette encyclopédie : elle nous apprend à voir et éprouver le patrimoine.

L’Encyclopédie des patrimoines de l’Amérique française, collectif
PUR, 2 avril 2026, 506 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5