Réclamée par la Toho, la suite du Garde du corps (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, Sanjuro est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire. Ce chef-d’œuvre jadis considéré comme « mineur » ressort en salles dans une nouvelle restauration 4K de toute beauté, proposée par Carlotta et MK2.
Pour Akira Kurosawa, la période comprise entre 1961 (Le Garde du corps) et 1965 (Barberousse, sa dernière collaboration avec Toshiro Mifune) fut sans conteste un âge d’or, tant sur le plan critique qu’en termes de recettes. Le Garde du corps (Yojimbo) ayant remporté un succès énorme, au point d’influencer une pléthore de cinéastes partout dans le monde (rappelons notamment que Pour une poignée de dollars en devint le remake non-officiel), la Toho est pressée de l’exploiter à travers une suite. Un autre cinéaste est d’abord envisagé, mais c’est finalement Kurosawa qui prend les commandes de ce qui deviendra Sanjuro (Tsubaki Sanjūrō dans sa version originale). Si le sensei avait initialement imaginé un projet différent en adaptant une nouvelle de Shūgorō Yamamoto, il en retravaille le récit sous pression du studio afin d’y incorporer le célèbre antihéros Sanjuro de Yojimbo, interprété par le génial Toshiro Mifune. Ce choix s’avère payant, puisqu’il permet à Kurosawa de réutiliser un personnage aussi intéressant que familier pour le public, tout en réalisant un film qui deviendra bien plus qu’une suite… En revanche, le cinéaste, connu pour sa fidélité vis-à-vis de ses collaborateurs, reprend une bonne partie de l’équipe créative (les coscénaristes Ryūzō Kikushima et Hideo Oguni, le producteur Tomoyuki Tanaka, Masaru Sato pour la bande-son) et des comédiens de Yojimbo (Mifune, bien sûr, mais aussi Kamatari Fujiwara, Takashi Shimura ou Yoshio Tsuchiya).
Le récit de Sanjuro est simple : neuf jeunes samouraïs naïfs sont trompés par l’inspecteur Kikui, et veulent venger sa traîtrise. Leur fougue est tempérée par un ronin sans manières, Sanjuro Tsubaki, qui a entendu leur discussion et comprend les dessous de l’affaire. La structure du film est particulièrement originale et illustre la limpidité de la mise en scène de Kurosawa : pas de mise en place ni de présentation détaillée des protagonistes, le spectateur est immédiatement plongé dans le cœur de l’intrigue, et les 90 minutes qui suivent sont un modèle d’efficacité scénaristique et de montage (assuré par Kurosawa lui-même). Une leçon dont feraient bien de s’inspirer bon nombre de cinéastes et producteurs actuels, alors que la durée des films explose (la plupart du temps) inutilement…
Si Kurosawa accepta de tourner une suite du Garde du corps, il se garda bien d’en recycler paresseusement le récit et les personnages. Au contraire, le film constitue un contrepied assez jouissif de son prédécesseur. Ainsi, alors que Yojimbo était cynique, violent et presque nihiliste (un ronin rusé y profite de la rivalité entre deux clans criminels pour jouer sur les deux tableaux pour son profit personnel), Sanjuro adopte un ton nettement plus détendu, proche de la comédie. Le personnage principal est toujours aussi mal dégrossi (ce qui constitue en soi un décalage humoristique dans le cadre des relations ultra codées et rigides entre samouraïs, et par rapport à la société japonaise en général), mais dans cette suite c’est lui qui, tout en étant un épéiste exceptionnel, dissuade ses jeunes compagnons de faire usage de la violence. La pureté morale et la loyauté institutionnelle des neuf samouraïs ivres de vengeance viennent ainsi se fracasser contre la rouerie, l’expérience et le pragmatisme de Sanjuro, ce samouraï débraillé qui ne respecte pas grand-chose mais comprend tout des machinations de l’ennemi. Le film suggère ainsi qu’une vertu incapable de s’adapter aux circonstances devient naïveté. Par conséquent, les scènes d’action sont rares dans Sanjuro, notre héros préférant la stratégie à la force brute – une valeur représentée notamment par l’idée magnifique des fleurs de camélia jetées à l’eau en guise de message codé.
Le film porte la marque évidente de Kurosawa, en particulier par le double regard ironique qu’il porte sur la bureaucratie et sur la caste guerrière. La première est représentée par des fonctionnaires cyniques et corrompus qui évoluent dans un monde gangréné, où derrière les apparences de vertu, l’on assume pleinement que seul compte la réalité du pouvoir. La seconde est quant à elle représentée par des samouraïs aveuglés par leur conformisme : trop sûrs d’eux, trop bavards, trop attachés aux règles, les jeunes comparses de Sanjuro préfèrent s’en tenir à leurs principes figés plutôt qu’observer la réalité, qui est autrement plus cynique. Kurosawa n’hésite donc pas à démythifier le genre du jidai-geki au profit de la comédie, grâce à un décalage constant entre les apparences et la réalité. Par la même occasion, le cinéaste remet en cause la virilité imbécile, incapable de rivaliser avec la perspicacité de Sanjuro, dont l’état d’esprit est présenté comme bien plus « féminin », l’épouse du chambellan le résumant parfaitement par cette formule : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau ». Une idée paradoxale dans un film de samouraïs, mais qui impose une philosophie morale de la maîtrise de soi au détriment de la logique de la vengeance aveugle et sans fin. Sanjuro ne choisit jamais lui-même la voie de la violence ; en revanche, lorsqu’il est forcé à l’emprunter, Kurosawa la montre dans toute sa brutalité – en témoigne le très marquant duel final, dont la violence fulgurante succède à la longue immobilité des deux protagonistes. Le cinéaste rappelle ainsi qu’en dépit de la tonalité légère du film, lorsque la mort surgit, elle n’est ni romantique ni noble. Elle est au contraire absurde et terrifiante.
Si Akira Kurosawa parvint à égaler la réussite du Garde du corps, c’est aussi grâce à l’extraordinaire modernité de sa mise en scène. La géographie de l’espace et le montage au cordeau confèrent une fluidité magistrale à l’intrigue, épargnant au spectateur une longue mise en place ou une présentation des personnages (on ne connaîtra ainsi aucun détail de la vie de Sanjuro… et c’est très bien ainsi). Le cinéaste traduit également l’idée principale du scénario dans sa mise en scène, présentant par exemple les samouraïs toujours ensemble, comme une seule entité. Ils se déplacent collectivement dans le cadre, pensent collectivement, se trompent collectivement. Face à eux, l’électron libre Sanjuro, dont l’individualité l’emporte constamment sur la mentalité de groupe – pourtant un pilier essentiel de la culture nippone ! Enfin, le rythme du film alterne constamment entre moments d’observation, discussions, suspense, comédie et action, atteignant un équilibre dont l’efficacité prouve définitivement, si besoin en était encore, que Kurosawa fut bien un des plus grands maîtres du septième art.
Synopsis : Neuf jeunes samouraïs sont réunis pour célébrer leur victoire ; ils pensent avoir enfin réglé les problèmes de corruption qui gangrènent leur clan grâce à leur alliance avec l’inspecteur Kikui. Ils déchantent rapidement lorsqu’un inconnu leur annonce qu’ils ont été bernés par ce soi-disant allié. En effet, quelques minutes plus tard, Kikui leur tend un piège. Ils ne devront leur salut que grâce à l’aide de cet homme mystérieux. Il s’agit de Sanjuro, un ronin aussi fruste que fin stratège, qui décide de les prendre sous son aile…
Rétrospective Akira Kurosawa en trois films – bande-annonce
Sanjuro – fiche technique
Titre original : Tsubaki Sanjūrō
Réalisateur : Akira Kurosawa
Scénario : Ryūzō Kikushima, Hideo Oguni et Akira Kurosawa (d’après Hibi heian de Shūgorō Yamamoto)
Interprétation : Toshirō Mifune (Sanjuro), Tatsuya Nakadai (Muroto), Yūzō Kayama (Iori Izaka, le chef des jeunes samouraïs), Takashi Shimura (Kurofuji), Kamatari Fujiwara (Takebayashi), Masao Shimizu (Kikui)
Photographie : Fukuzo Koizumi et Takao Saito
Montage : Akira Kurosawa
Musique : Masaru Sato
Producteurs : Tomoyuki Tanaka et Ryūzō Kikushima
Sociétés de production : Toho et Kurosawa Production
Durée : 95 min.
Genre : Jidai-geki, Chanbara, Drame
Date de sortie en France : 7 juin 1972
Date de ressortie : 12 août 2026
Japon – 1962
