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Reims Polar 2025 : Islands, l’île des damnés

Peut-on vivre au paradis toute sa vie ? C’est la question qui se pose dans Islands, de Jan-Ole Gerster. Un homme semble piégé dans une routine qui le confine à l’alcoolisme et aux mêmes gestes sur le court de tennis où il entraine de nombreux touristes. Une vie de vacances remplie de rencontres mais vidée de toute perspective d’avenir. Le cinéaste allemand utilise une mise en scène cérébrale pour bousculer et réveiller son personnage désœuvré et sans volonté.

Synopsis : Entraîneur de tennis dans un hôtel de luxe situé sur une île, Tom partage son temps libre entre soirées alcoolisées et aventures d’un soir. L’arrivée de la famille Maguire le sort de sa routine et Tom noue rapidement une relation avec Anne, son mari Dave et leur fils Anton. Tom ne parvient pas à se débarrasser du sentiment d’avoir déjà rencontré Anne et cette impression étrange ne cesse de se renforcer à mesure de leurs échanges. Jusqu’au jour où Dave disparaisse et que l’enquête de la police désigne Anne et Tom comme suspects.

Déjà intéressé par le portrait d’une génération berlinoise en errance avec Oh Boy en 2012, Jan-Ole Gerster continue d’explorer cette thématique à travers le regard d’un seul homme, perdu dans des limbes qui servent d’évasion aux touristes. À Fuerteventura, une des îles Canaries où l’été n’en finit jamais, Tom se console d’une carrière professionnelle de tennis en tapant des balles avec mollesse le jour et en succombant à la débauche la nuit tombée. Sans savoir où il va se réveiller, sans avoir de sens à donner à sa vie dans cet hôtel où les relations sociales semblent inaccessibles. Tom passe régulièrement voir une hôtesse d’accueil, María (interprétée par Bruna Cusí, que l’on a croisé dans Border Line), en coup de vent pour lui demander un service. Jamais ils ne se croisent en dehors de leurs services, et un comptoir surélevé les sépare constamment. Rien n’est constant ou stable chez Tom, qui va tout remettre en question à l’arrivée d’une famille en manque de confiance.

L’île des tentations

Ce jour ne ressemble à aucun autre sur cette « île des enfants perdus », et cela sonne comme une évidence pour Tom, qui a rapidement affaire à une femme fatale selon Hitchcock. Stacy Martin, que l’on a récemment aperçue dans The Brutalist, n’a pas besoin de forcer sur son charme naturel pour camper ce personnage ambigu. En face d’elle, Sam Riley (Control, Sur la route, Radioactive, Orgueil et Préjugés et Zombies) ne peut que s’incliner. Mais plus question pour lui de vivre uniquement à travers les histoires des autres, notamment celle où il aurait surclassé le service de Rafael Nadal. Alors qu’une complicité se crée graduellement entre eux, la soudaine disparition de Dave (Jack Farthing), le mari d’Anna, les met à l’épreuve. Il choisit alors de combler ce trou béant dans cette famille en apportant son soutien, jusqu’à prendre leur jeune fils Anton (Dylan Torrell) sous son aile. Mais peut-il vraiment prendre la place de Dave ? Comment peut-il transformer son fantasme en réalité ? Peut-il seulement grandir ?

Sam Riley possède ce jeu subtil, où sa présence et sa physicalité sont décisives. Gerster parvient à entretenir le mystère à travers son regard qui reprend peu à peu goût à la vie, quitte à se montrer un peu brusque envers les autres personnages que côtoie régulièrement Tom. Le cinéaste allemand travaille aussi rigoureusement l’enchainement de ses plans en noyant Tom dans les décors désertiques ou en répétant des plans similaires à la routine matinale de Phil Connors dans Un jour sans fin. Cela devient cependant plus bancal dans le traitement de la tension amoureuse, alors que la police locale est aux abois pour retrouver toute trace de Dave. La belle musique de Dascha Dauenhauer ne suffit pas à compenser les longueurs d’une intrigue qui s’étire encore et encore. Islands est audacieux et subtil par instant, mais le fait d’adapter le rythme du récit au train de vie paresseux de Tom peut en gêner plus d’un. D’autant plus que cette œuvre se prête moins au jeu du polar que les autres films en compétition. On peut au moins se consoler d’avoir découvert un drame bien ficelé, avec un discours poignant sur la fin d’une époque, la fin d’une jeunesse éternelle.

Ce film est présenté en compétition au festival Reims Polar 2025.

Islands – Fiche technique

Réalisation : Jan-Ole Gerster
Scénario : Jan-Ole Gerster, Blaž Kutin, Lawrie Doran
Interprètes : Sam Riley, Stacy Martin, Jack Farthing, Dylan Torrell, Pep Ambròs, Bruna Cusí, Ramiro Blas
Photographie : Juan Sarmiento Grisales
Montage: Matthew Newman, Antje Zynga
Musique : Dascha Dauenhauer
Producteurs : Jonas Katzenstein, Maximilian Leo
Société de production : Augenschein Production
Coproduction : Leonine Studios, Schiwago Film
Pays de production : Allemagne
Distribution internationale : Protagonist Pictures
Durée : 2h03
Genre : Comédie, Drame, Thriller

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Cinemania 2024 : Interview portrait de la réalisatrice Zabou Breitman pour Le Garçon

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L’actrice et réalisatrice Zabou Breitman (surnommée uniquement Zabou dans la première partie de sa carrière) est un visage connu dans le paysage cinématographique français. Peut-être pas une star connue de tous, mais un visage qui marque, dont on se souvient forcément. Elle est doublement dans l’actualité en ce moment puisqu’elle est à l’affiche du drame sur l’inceste Cassandre, sorti en salles mercredi dernier, et qu’elle porte en tant que co-réalisatrice un projet des plus singuliers avec Le Garçon sorti le 26 mars en salles et à découvrir absolument.

C’est à cette occasion qu’elle était venue à Montréal dans le cadre du festival Ciné Mania 2024 pour présenter son nouveau bébé. La réalisatrice du césarisé Se souvenir des belles choses connaît bien le Québec puisqu’elle y a de la famille comme elle nous l’a confié, mais aussi Ciné Mania, où elle a déjà présenté un film. Nous la rencontrons dans une loge à l’hôtel Humanis, sans attaché de presse, en tête-à-tête. Loin d’être un simple entretien, le fait de passer en dernier dans la journée nous permet de rester trois quarts d’heure avec elle pour ce qui s’apparente plutôt à un dialogue à bâtons rompus. L’artiste est passionnée et très loquace sur ce projet si singulier, mais aussi un peu sur sa carrière. Un moment passionné et passionnant avec une artiste sincère, vraie et d’une simplicité incroyable. Portrait d’une femme qui trace son joli chemin dans le cinéma depuis plusieurs décennies.

Zabou Breitman a été découverte dans des films cultes comme « La Crise » ou « Cuisines et dépendances » dans les années 90, elle a tourné dans de nombreuses comédies en tant que second rôle (parce qu’on ne lui propose que très rarement des films sérieux, confie-t-elle) et elle a également tenu le haut de l’affiche d’un film qui a marqué des générations de spectateurs (le sublime Le premier jour du reste de ta vie de Rémi Bezançon). C’est une artiste versatile qui alterne le cinéma des deux côtés de la caméra, mais aussi le théâtre, notamment avec Raymond Depardon, le documentaire ou encore le film d’animation (« Les Hirondelles de Kaboul »). Une femme curieuse qui aime expérimenter et se challenger comme elle nous le dit en filigrane.

On est entré tout de suite dans le vif du sujet lors de la rencontre (en novembre 2024, ndlr), la réalisation de Le Garçon donc, après l’avoir vivement félicitée. Et la discussion est intarissable et véritablement galvanisante. Le film en lui-même est unique, un cas d’école, une œuvre inclassable difficile à qualifier ou à mettre dans une case comme elle nous l’avoue. Il a d’ailleurs été très compliqué de lui trouver un financement et un distributeur, pourtant le film a à peine coûté 300 000 euros. Ce fut donc des fonds privés à la place des sempiternelles chaînes qui ont permis son existence et c’est une petite boîte de distribution, Nolita, qui a eu le courage de la suivre.

C’est un mélange d’enquête documentaire et de fiction au postulat – de mémoire – totalement inédit et qui brise pas mal de codes du cinéma, expérimentant de nouvelles choses, et rendant de nouvelles frontières et les rendant poreuses entre différents genres. Un objet iconoclaste qui lui ressemble au final, aussi imprévisible qu’elle peut l’être dans ses choix de carrière. En effet, le principe de cette œuvre est d’enquêter sur la vie d’un garçon présent sur une photo choisie au hasard et de suivre le déroulement des recherches pour la partie documentaire tandis que l’on met en scène des morceaux de sa vie à partir des découvertes faites dans une partie fiction. Puis, on mélange le tout à l’écran. Difficile à résumer, il faut donc le voir pour s’en imprégner et vivre cette expérience particulière en se laissant porter.

Quand on lui demande ce qu’elle a voulu provoquer avec cette œuvre, elle nous répond d’emblée qu’elle ne veut jamais provoquer quoi que ce soit chez le spectateur mais qu’elle veut elle-même ressentir des choses avant tout. « Sinon, ça ne marche pas », ajoute-t-elle. Et elle précise qu’elle a adoré durant tout le processus de création du film, cette notion d’intuition éclairée qui demeure le fil conducteur de la partie documentaire et enquête mais finalement aussi celui de la partie fiction. C’est cette partie-là dont elle s’est occupée, en six jours ! Six jours de tournage mais, de sa genèse à sa finalisation, la création du film aura duré plus de quatre longues années. Puisque Le Garçon était un film évolutif par son essence même, il dépendait toujours de ce sur quoi allait déboucher l’enquête sur ce garçon présent sur la photo trouvée et choisie dans cette brocante. Selon chaque découverte faite, le résultat aurait pu être diamétralement différent.

Quant à la partie enquête, elle a été confiée à Florent Vassault. Un co-réalisateur, mais aussi un fidèle confident et un appui, autant qu’un ami. D’ailleurs, durant l’entretien, Zabou ne tarit pas d’éloges sur son partenaire et précise que sans lui elle n’aurait jamais pu élaborer un tel projet en construction permanente. À tel point que l’acteur choisi pour jouer le garçon dans la partie fiction lui ressemble, comme une forme de clin d’œil. Ils avaient convenu de ne pas se dire ce que l’un découvrait à l’autre et pour comprendre la chose, encore une fois, il faut voir le film. Comme elle nous le confie : « C’était la beauté du geste ». Quand on lui parle d’une scène marquante qui nous a touchés, elle est émue. Et elle nous avoue que tout le film est baigné de mélancolie et d’amour pour les gens.

Lorsqu’on en vient à parler d’Isabelle Nanty et François Berléand et de leur choix, elle nous coupe en affirmant qu’ils ont tout de suite embarqué, curieux de faire partie d’un tel projet. On lui demande ce qu’a pensé la famille de ce personnage pas comme les autres et elle nous confirme qu’elle tenait à leur montrer le film fini en amont, même si tout le monde avait bien entendu signé des papiers d’autorisation. « C’était un prérequis et une obligation morale pour nous », dit-elle. Puis, comme on s’en doutait, elle confirme que le montage fut le moment le plus fastidieux. « J’ai même failli abandonner plusieurs fois ». Mais de ce chaos sont nées de bonnes idées comme l’idée de ce troisième film (celui d’une sorte de mise en abyme) où on les voit eux, ces metteurs en scène et alchimistes d’une vie, sur la table de montage.

Concernant son film, elle termine par cette jolie citation : « Le garçon a été sauvé par le cinéma. »…

Enfin, quand on lui parle de ses futurs projets, elle en est blindée, de divers et variés. Elle compte réaliser une série au Québec justement, une sorte de thriller dans une réserve inuite. Elle adore les adaptations et s’est mise en tête de s’occuper de celle d’un roman qu’elle aime tandis qu’un script qu’elle a écrit et qui a été refusé devrait être mis en roman par ses soins (le souvenir du refus initial de Se souvenir des belles choses lui est alors tristement revenu). Enfin, elle a griffonné une idée de film sur cinq ou six pages qu’elle se verrait bien tourner également au Québec, une province où le cinéma lui semble plus ouvert.

Zabou, une artiste pleine de surprises, curieuse, versatile et qui aime à se renouveler. Et nous surprendre.

« Baby » : humanité résiduelle

Les éditions Glénat publient le manga Baby, de Chang Sheng. Une plongée dans un monde post-apocalyptique aux côtés de deux héroïnes peu communes… 

Dans un futur proche, un cataclysme d’ampleur biblique menace de détruire l’humanité. Nous sommes en décembre 2043, et Taïwan est plongée dans une guerre de survie sans merci. Ses rues sont dévastées par un parasite mystérieux, Baby, qui transforme les êtres humains en mutants mécaniques. Ce fléau, à la fois biologique et technologique, déchire la société et plonge les survivants dans un monde chaotique, où ils doivent lutter au quotidien pour conserver leur humanité. 

C’est dans ce décor apocalyptique qu’Élisa, une ex-policière, a échappé de justesse à l’attaque d’un de ces monstres mécaniques, mais non sans subir une étrange infection : un Baby s’est introduit dans sa main gauche, sans pour autant la transformer en hybride. Un peu plus tard, alors que l’humanité s’éteint à petit feu, la jeune femme prend la décision de quitter la ville pour comprendre les origines de ce fléau. C’est alors qu’elle croise un groupe de chercheurs en mission secrète, chargés de transporter une mystérieuse fillette, Alice, vers un sanctuaire censé abriter les derniers humains.

L’ambiance de Baby est crépusculaire, avant tout marquée par un univers post-apocalyptique d’une intensité rare, où chaque page semble annoncer un monde à l’agonie. La population mondiale est décimée, les rares survivants luttent contre une menace aussi invisible qu’impitoyable. Le parasite qui transforme les humains en créatures mécaniques reste une menace omniprésente. Il prend des formes diverses, souvent horrifiques.

Si l’intrigue demeure à ce stade relativement chiche, l’auteur parvient à maintenir un suspens soutenu, à travers des révélations parcellaires et des rebondissements haletants. L’intérêt réside ailleurs, et notamment dans le cadre – de déréliction et déchéance totales – et à travers la figure d’Élisa, l’héroïne principale.

Cette dernière est un personnage complexe, traversé par le doute, la douleur et mue par un puissant instinct de survie. Elle porte en elle la trace de l’attaque de Baby, mais elle reste un vecteur d’espoir et d’abnégation dans un monde où il est difficile de se projeter. Autour d’elle, l’équipe de missionnaires qui l’accompagne porte les tensions d’un groupe rongé par les difficultés et les choix moraux. À travers ce microcosme, Chang Sheng interroge l’humain et sa capacité à rester solidaire face à une menace indicible.

Le dessin est une autre force de Baby. Dès les premières pages, le lecteur est immergé dans un univers graphique à la fois sombre et détaillé, où les décors délabrés de Taïwan prennent vie sous des traits nets et précis. Les scènes d’action sont intenses, dynamiques et parfois brutales, tandis que les créatures qui peuplent le manga sont porteuses d’effroi.

Avec Baby, Chang Sheng réussit son pari, malgré la superficialité relative du propos, en nous plongeant dans un récit post-apocalyptique prenant, entre survie, mystère et action. Ce premier volume pose des bases solides, en attendant que se dévoilent l’origine de Baby et le relief des différents personnages. Le voyage ne fait que commencer, et l’on ne peut qu’espérer que la suite sera à la hauteur de cette prometteuse entrée en matière.

Baby, Chang Sheng
Glénat, avril 2025, 328 pages 

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3.5

« Electric Miles » : folie créatrice

Les éditions Glénat publient le premier tome d’une nouvelle série prometteuse intitulée Electric Miles. Fabien Nury et Brüno nous entraînent dans un thriller fantastique, un hommage à l’âge d’or des pulp magazines des années 40 et aux auteurs déchus. 

Los Angeles, 1949. Morris Millman, agent littéraire, croise un jour, par hasard, dans un magasin de comics, son idole, Wilbur H. Arbogast, un écrivain prolifique des années passées, aujourd’hui quelque peu désoeuvré. Celui qui était autrefois une figure emblématique du magazine pulp Outstanding semble avoir perdu l’inspiration, mais Morris part du principe qu’il a peut-être un dernier chef-d’œuvre à livrer, et décide de l’aborder. 

Tandis que la conversation s’initie entre eux, Wilbur confesse à demi-mot avoir voulu offrir au monde une œuvre capable de tout bouleverser. Un texte d’une telle puissance qu’il a provoqué le chaos dans la vie de ceux qui l’ont lu, raison pour laquelle il a décidé de le ranger dans un tiroir, où il prend la poussière depuis lors.

Attiré par l’idée de remettre son auteur favori sur le devant de la scène, Morris Millman fait tout ce que bon agent ferait à sa place : forcer la main de l’auteur, le pousser à accepter un entretien avec des éditeurs intéressés. Sans le savoir, il s’engage dans une aventure bien plus dangereuse qu’il n’y paraît… Wilbur entend redéfinir le monde. L’agent ne saisit pas d’emblée la gravité de ce qu’il accepte.

Le duo Nury / Brüno nous offre un thriller fascinant qui mêle habilement le fantastique à l’introspection psychologique. Si le récit se leste d’une tension croissante, il interroge aussi sur l’acte de création lui-même, sur les motivations profondes qui poussent certains à créer des univers entiers – voire des religions. 

L’acte de création est érigé en personnage à part entière. Wilbur Arbogast, ce créateur déchu, est lancé dans une quête éperdue, celle d’une œuvre potentiellement dévastatrice, au fort potentiel commercial mais surtout sociétal. Fabien Nury interroge cette ambiguïté propre aux auteurs, entre génie créatif et démesure destructrice. 

Plus le récit avance, plus Wilbur Arbogast se fait mystérieux et complexe. Il incarne cette part d’ombre présente en chacun de nous : le désir de laisser une trace impérissable, d’aller au-delà de la fiction et de devenir maître de la réalité elle-même. Il y a quelque chose qui tient du syndrome de Frankenstein dans son rapport à l’écriture.

L’influence de Philip K. Dick et Stephen King, deux maîtres du fantastique et de la science-fiction, est palpable tout au long du récit. La fragilité de la réalité et ses nombreuses distorsions tiennent une bonne place dans Electric Miles. Le doute, la manipulation mentale et l’ambiguïté entre le réel et l’imaginaire prennent ici une forme littéraire fascinante. 

Brüno livre un travail graphique remarquable, enrichi de jeux de lumière et de clairs-obscurs. Il restitue à merveille le parcours psychologique du protagoniste, jouant avec l’espace et le vide pour représenter la folie qui s’installe petit à petit. Le regard de Wilbur, perdu derrière ses lunettes noires, symbolise parfaitement sa distance avec la réalité et l’ambiguïté de son rôle : un créateur qui, tout en étant observé, semble en réalité observer et manipuler le monde autour de lui.

Electric Miles est prometteur et ouvre des perspectives passionnantes. Le duo Fabien Nury et Brüno nous plonge dans un univers où l’imaginaire et la réalité se confondent, où la folie créatrice d’un écrivain déchu pourrait bien redéfinir le monde. Au terme de cette lecture, le lecteur se trouve suspendu, dans l’incertitude, se demandant si ce qu’il a traversé n’était qu’un rêve ou un véritable voyage dans les dédales de la création. 

Electric Miles : Wilbur, Fabien Nury et Brüno 
Glénat, avril 2025, 104 pages

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4

« Nadia Comăneci » : une ode à la liberté

Les éditions Glénat publient Nadia Comăneci, de Marjolaine Solaro et Clem. Les auteurs proposent une biographie graphique revenant sur les exploits sportifs de la gymnaste roumaine, mais surtout sur les pressions qui pesaient alors sur elle et entravaient sa liberté.

C’est au sein du régime communiste roumain des années 1970 que Nadia Comăneci s’élève peu à peu, à force de sacrifices et d’efforts acharnés. Enfant prodige de la gymnastique artistique, elle passe ses journées dans des salles d’entraînement, s’éreinte sur les poutres, sous le regard attentif de son entraîneur, l’exigeant Béla Károlyi.

Dès l’âge de six ans, Nadia subit une formation intensive. Après avoir été repérée à l’école, elle se dévoue corps et âme à sa passion, consentant à de lourds sacrifices personnels, inconsciente de l’intrusion incessante et graduelle de l’État roumain dans sa vie privée. Surveillance permanente, écoutes téléphoniques, contrôles rigoureux de son alimentation et de son poids deviennent son quotidien.

La relation nouée avec Béla Károlyi se caractérise, comme le montrent très bien Marjolaine Solaro et Clem, par un mélange complexe d’admiration et de respect, mais avec le contrecoup d’une discipline parfois impitoyable. Béla s’échine à façonner Nadia en athlète parfaite. Pour cela, elle doit se soustraire à toute vie privée, mettre entre parenthèses tout ce qui ne relève pas de la gymnastique. 

La jeune gymnaste évolue sous l’œil implacable d’un pouvoir politique omniprésent, obsédé par l’idée d’exploiter son talent à des fins idéologiques. Et la consécration mondiale vient en 1976, aux Jeux olympiques de Montréal, où Nadia entre dans la légende. À tout juste 14 ans, elle décroche la première note parfaite, un « 10 » jusque-là impensable dans l’histoire olympique. 

La jeune femme est aussitôt propulsée au rang d’icône mondiale, incarnation éclatante de l’excellence sportive mais aussi ambassadrice involontaire d’un régime qui cherche à tirer profit de son aura internationale. Elle ne le sait pas encore, mais cela va l’éloigner un temps de Béla Károlyi, et accentuer encore un peu plus les regards indiscrets du régime de Ceaușescu. 

Alors que ses performances déclinent et qu’elle prend du poids, la jeune prodige doute de plus en plus. Après Montréal, les attentes deviennent écrasantes. Nadia, devenue adulte, aspire à autre chose : la liberté, un droit qui lui est strictement refusé dans une Roumanie en coupes réglées. Après une longue période de réflexion, elle décide, en 1989, de franchir clandestinement la frontière roumaine vers la Hongrie, puis de rejoindre les États-Unis, au péril de sa vie.

Le roman graphique restitue parfaitement les états d’âme de l’athlète à ce moment de sa vie : après s’être abandonnée pour une passion qui a dévoré sa jeunesse, elle est en quête d’un épanouissement qui ne se réduit plus au sport. Mais cette fuite vers une liberté tant rêvée se révèle malheureusement être un nouveau piège. Aux États-Unis, Constantin Panait, homme de confiance supposé la protéger et la guider, prend l’ascendant sur elle et tente d’exercer son emprise. 

Ses méthodes de contrôle rappellent étrangement celles auxquelles elle pensait avoir échappé en quittant la Roumanie. Nadia va devoir briser ce second joug pour enfin reprendre son destin en main…

En mai 2024, l’album Vies en jeux, également paru aux éditions Glénat, revenait déjà, plus brièvement, sur l’histoire de Nadia Comăneci. Avec ce roman graphique, Marjolaine Solaro et Clem donnent davantage de relief psychologique à la gymnaste, véritable force de la nature, mais aussi de caractère. Héroïne olympique, égérie malgré elle du communisme roumain, elle aura combattu pour concrétiser ses rêves de liberté, avec la même abnégation que celle qui l’a portée au sommet des podiums olympiques. 

Nadia Comaneci, Marjolaine Solaro et Clem 
Glénat, avril 2025, 120 pages

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3.5

Lads : un bad boy au pays des Jockeys

Un premier film ambitieux bien que souvent caricatural. Dans Lads, Julien Menanteau explore les tensions entre palefreniers et jockeys dans une écurie située dans les Hauts-de-France. Malgré une intrigue d’abord précipitée, le film gagne en profondeur avec une ambiance proche du thriller, centrée sur les relations humaines, l’amour des chevaux et les enjeux financiers du monde hippique.

Une course d’obstacles mal engagée

Au-delà de l’inévitable cliché, observer la vie des Lads dans un joli haras des Hauts-de-France, en confrontant les couches sociales de ces ouvriers du cheval à celle des propriétaires nantis, apparaît plutôt bien décrit. Mais le jeune réalisateur Julien Menanteau, dont c’est le premier long-métrage, donne l’impression de vouloir mettre en place trop vite une intrigue qui va heureusement s’épaissir au fil du film.

Ainsi, quand l’instructeur Hans proclame dès le début, de façon quasi militaire, que seul 1 Lad sur 100 deviendra jockey, et que beaucoup de ceux qui sont là ont attendu des années comme Lucas, pourquoi le jeune Ethan, ce délinquant avec son bracelet électronique qui n’a pas monté à cheval depuis plusieurs années, est-il repéré si vite par Suzanne, la patronne autoritaire de l’écurie, pour devenir jockey ? L’enlèvement du bracelet électronique par des policiers venus sur place est hélas simpliste et inutile ; il fait perdre du temps dans un film déjà court pour présenter les nombreux enjeux des courses de chevaux.

Trop blond (une teinte artificielle pour le distinguer des autres ?), trop beau, trop « bad boy », Ethan ? Ces questions, traitées « au galop » de manière simpliste et plaquées dans le scénario du début du film, vont prendre de l’intérêt grâce à un approfondissement progressif des relations humaines, un zoom, certes caricatural et risqué, sur les intérêts financiers et les tricheries sordides de ce monde hippique aux traditions surannées et à bout de souffle, de belles confrontations en steeple-chase, ces courses, les plus spectaculaires et rythmées, et surtout la relation homme-cheval traitée de manière intelligente. Le réalisateur parvient ainsi à installer progressivement une ambiance proche du thriller dans laquelle Ethan va devoir naviguer.

Une tension croissante qui s’appuie sur 3 acteurs impeccables

Pour cela, Julien Menanteau sait s’appuyer sur un casting principal de choix, pour un triangle de personnages sur lequel le film se révèle vraiment :

  • Ethan est incarné par Marco Luraschi, fils de Mario, ce célèbre dresseur de chevaux du cinéma français, qui l’a fait baigner dans cet univers depuis des années, enfant de la balle du milieu hippique. Il a joué dans Jappeloup, Tempête et Une Nuit, et fait des doublures dans de nombreux films comme cascadeur équestre depuis des années. Marco obtient ici son premier grand rôle, avec une aisance particulière en lad puis comme jockey. Il est très crédible dans le rôle du bad boy avec ses faux airs d’Alain Delon à ses débuts, un vrai atout pour le film. Ici pleinement dans son milieu, saura-t-il évoluer vers d’autres rôles ?
  • Suzanne est interprétée par Jeanne Balibar (Le Système Victoria ; Ma Mère, Dieu et Sylvie Vartan), cette grande actrice qu’on ne présente plus, dans le rôle de cette patronne d’écurie aux abois sous la férule de ses propriétaires qataris, autoritaire, charmeuse et secrète, une sorte de mère pour Ethan, mais qui veut manipuler le rebelle pour arriver à ses fins dans un milieu hippique concurrentiel et impitoyable.
  • Hans est joué par Marc Barbé (Ni Chaînes, ni maîtres, Les 3 Mousquetaires, De grandes espérances), cet acteur si particulier, volontiers taiseux et revêche, qui interprète ici avec habileté un ancien jockey désabusé, devenu instructeur exigeant et inflexible. Il coache Ethan pour le rendre moins naïf, l’aguerrir en focalisant son énergie de mauvais garçon dans les courses et l’oriente avec exigence vers son destin.

Une relation père-fils éclairée par les paris hippiques

Au-delà des relations d’Ethan avec Zoé (Ethelle Gonzales Lardued, pétillante et sous le charme de ce nouvel arrivant), qui illustre les difficultés d’être une femme dans ce milieu et d’accéder au statut de jockey, et celle avec Lucas (Phénix Brossard, dont le jeu manque ici de relief), le grand concurrent malheureux d’Ethan, c’est bien la relation intime et complexe avec son père Christophe (Léon Vital, dont la performance dégage une belle sensibilité), ce garagiste seul et couvert de dettes, qui est la plus intéressante. Elle révèle les origines compliquées du jeune Ethan, mais aussi les risques pris par ces parieurs pour tenter d’effacer leurs revers de fortune.

Et si, dans une première grande course, Ethan fait gagner son père, il s’aperçoit vite des trucages illicites et inavouables qui peuvent impacter aléatoirement les résultats, et comprend qu’il est le jouet d’un système dont il ne maîtrise rien… Le réalisateur aborde aussi les dopages, humain et animal, ainsi que leurs conséquences, montrés de manière dramatique et violente. Tous ces travers ne manqueront pas de faire s’interroger (voire de choquer) les professionnels et les parieurs dans un monde où les paris sportifs en ligne supplantent progressivement les courses hippiques.

Ethan et Pepito : l’alchimie homme-cheval qui transcende le film

Pepito est le jeune pur-sang qu’Ethan aide à venir au monde au début du film, montrant son amour pour les chevaux, dont il s’occupe et s’inquiète tout au long du film. Cette relation en est sans doute la beauté essentielle, une relation qu’on aime observer, par contraste avec les basses manipulations humaines envers les jockeys et les chevaux.

Ethan et Pepito vivent ainsi ensemble des combats contre tous dans ces belles courses d’obstacles, ces fameux steeple-chase les plus dangereux, comme le montre le réalisateur lors d’un terrible accident.

L’ambiance de ces courses, très bien filmées dans de grands hippodromes en écran large et sans doublures, les entraînements dans des paysages verdoyants magnifiques et colorés, ainsi que les scènes tournées dans les écuries caméra à l’épaule, relèvent d’une mise en scène soignée mettant en valeur le monde hippique. Le tout est porté par une bande-originale magnifique qui accentue la dramaturgie de ces compétitions redoutables, dans le contexte de corruption que Julien Menanteau ose montrer, même si c’est assez peu développé et caricatural dans un film qui aurait mérité de prendre plus son temps.

Enfin, la fin ouverte et interrogative, marquée par ce regard lourd de sens entre Ethan et Suzanne lors d’une ultime course truquée, nous laisse entrevoir leurs destins respectifs, que chacun peut librement imaginer.

Bande annonce : Lads

Fiche technique : Lads

  • Réalisation : Julien Menanteau
  • Scénario : Julien Menanteau et Nour Ben Salem
  • Musique : Jack Bartman
  • Décors : Laure Satgé
  • Costumes : Marta Rossi
  • Photographie : Julien Ramirez Hernan
  • Son : Romain Cadilhac, Renaud Guillaumin et Philippe Charbonnel
  • Montage : Manon Falise
  • Production : Laurent Lavolé
  • Sociétés de production : Beside Productions, Gloria Films et Pictanovo
  • Société de distribution : ARP Sélection
  • Pays de production : France et Belgique
  • Langue originale : Français
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 91 minutes
  • Dates de sortie : 2 avril 2025 (France)

Acteurs principaux :

  • Marco Luraschi : Ethan
  • Jeanne Balibar : Suzanne
  • Marc Barbé : Hans
  • Phénix Brossard : Lucas
  • Léon Vital : Le Père
  • Ethelle Gonzalez Lardued : Zoé
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3

Cassandre : L’abus de destin généalogique et famille mortifère

Dans Cassandre, Hélène Merlin ne raconte pas une énième histoire d’inceste, elle propose un récit très personnel, dur et dérangeant d’une famille impossible, dévastatrice, claustrophobique et toxique, avec un couple de père-mère féroces interprétés par des acteurs impressionnants (Eric Ruf et Zabou Breitman).

Un film dru et cru

Porté par des acteurs tous exceptionnels (Zabou Breitman, Éric Ruf, Billie Blain, Guillaume Gouix), osant pour Ruf et Breitman la radicalité dans le ridicule et l’insupportable, risquant ce jusqu’au-boutisme de figures maternelle et paternelle étouffantes, Cassandre est un film dru, qui a du caractère et du cran.

Dommage pourtant que la réalisatrice ne fasse pas entièrement confiance à la densité de leur jeu, à leur puissance, à cette ligne perturbante, hystérique, très improbable et formidable où Zabou Breitman et Éric Ruf naviguent. Juste ce parti pris eût été suffisant.

Hélène Merlin rajoute en scansion de son histoire des scènes oniriques (avec une marionnette, signe trop avéré du statut de victime de la jeune héroïne) d’une autre valeur qui affaiblissent le piquant et la tonalité cinglante des scènes inquiétantes et vivaces par ailleurs. Ce qui aurait pu s’exacerber et jaillir dans un réalisme haut de gamme (à la Festen de Thomas Vinterberg) tombe parfois dans un néo-poétique maladroit et inutile.

Un film virulent questionnant le système des perversions-failles familiales

Ces réserves faites, Cassandre est un film fort, atypique. Imprévisible, tendu, revêche aux dialogues acérés. Un film qui contient en lui le monstre bête de la famille comme lieu d’anormalité, de la famille comme faille absolue dont il faut pouvoir se sauver pour « dégeler la vie », ici celle de cette jeune fille de 14 ans qui nous narre l’inceste de son frère.

Des acteurs génialement bêtes : Une mère et un père incestuels

Zabou Breitman incarne par excellence l’archétype de la mère incestuelle. L’incestuel est un terme du psychiatre-psychanalyste Paul-Claude Racamier qui le définit comme une « relation extrêmement étroite, indissoluble entre deux personnes que pourraient unir un inceste et qui cependant ne l’accomplissent pas, mais s’en donnent l’équivalent sous une forme apparemment banale et bénigne ».

La mère qui ne sait pas établir de limites claires avec son fils, épile Cassandre au beau milieu du salon, raconte à tout bout de champ des anecdotes sans gêne et obscènes de sa propre histoire familiale, cette mère extravagante et envahissante est épidermiquement incestuelle (et le spectateur la ressent comme telle surtout dans une scène-climax après que Cassandre a tenté de parler et révéler l’inceste de son frère). La mère tue sa fille de ses mots, la fait taire, la prive de son droit à être femme, autonome et libre.

Le père ancien militaire colonel sur la touche (incarné par un Éric Ruf osant une sobriété et une droiture dans l’exagération d’une position rigide très émouvante) est tout aussi limite, arc-bouté sur des valeurs patriarcales et égotistes, ne prenant jamais vraiment en compte la souffrance de son fils ni la parole de sa fille.

Toutes les scènes avec eux sont remarquables : non seulement ces acteurs sont sidérants dans ce qu’ils osent faire mais aussi toutes ces scènes font qu’il y a du CINÉMA, une représentation du monde à part, dérangée et drôle aussi par endroits.

Il faut voir ces deux bêtes de scène que sont Zabou Breitman et Éric Ruf, l’une dans un registre survolté, presque incommodant tellement ce qu’elle arrive à faire et dire heurte et provoque. Citons le dialogue où après la révélation par sa fille de l’inceste commis par son frère, elle se braque, l’insulte presque, vrillant dangereusement et répétant la mécanique du meurtre psychique avec une tirade crue : « Ce que t’as fait c’est du touche-pipi. Moi aussi dans mon enfance mes frères m’ont mis un doigt puis des doigts dans la chatte, et bien faut serrer les fesses ma fille c’est tout, c’est comme ça ! »

Il faut voir la famille se rassembler le soir à 19h tapante autour d’Éric Ruf et attendre que ce père militaire déchu rompe le pain, il faut voir ces détails pour comprendre la qualité de la mise en scène et l’invention barrée que propose Ruf de son personnage.

« Tu n’es pas condamné à ton enfance »

Reste l’autre éducation et histoire de vie possible, celle du centre équestre où Cassandre va prendre des cours. Là se dessille un autre pays possible que celui des fardeaux généalogiques à subir, une région plus libre, intrépide et douce comme ces chevaux rescapés de la corrida que Cassandre apprend à monter.

Cette autofiction douloureuse, dissidente et prenante est magnifiée par Billie Blain (Cassandre) et par une écriture de personnages et direction d’acteurs exceptionnelle. Bravo.

Pour les spectateurs-lecteurs : lire en miroir le livre de Sandrine Rinkel La Faille, chez Stock.

Reims Polar 2025 : Le Clan des bêtes, la vengeance manifeste

Pour son premier long-métrage, Christopher Andrews s’inspire de son expérience familiale douloureuse. Il y dépeint des conflits intergénérationnels et religieux qui mènent à l’autodestruction des figures masculines, incapables de coexister. Le Clan des bêtes est donc un récit sur la violence, dans toutes ses formes. Mais au-delà d’un problème de voisinage entre bergers, le film cache une profonde réflexion sur la communication et le pardon.

Synopsis : Un berger irlandais est entraîné dans un conflit violent avec une ferme voisine lorsque ses moutons sont attaqués par des inconnus…

Gare aux loups qui dorment

Au cinéma, l’Irlande rurale s’affirme comme une terre de conflits, qu’il s’agisse de guerre civile (Un vent se lève, de Ken Loach), ou de drames tels que The Quiet Girl, Samhain, ou Les Banshees d’Inisherin. Christopher Andrews s’inscrit dans ce sillage campagnard pour développer un portrait de la condition humaine, à travers une trame qui relève du thriller. Et c’est à la rencontre des deux registres que le film est séduisant, notamment dans une première partie qui expose habilement et subtilement les enjeux d’une intrigue maculée de sang et de larmes.

Les bergers sont des guides qui restent à l’écoute des besoins de leur troupeau. On distingue pourtant deux manières d’appréhender ce métier discret et solitaire. Le vétéran Michael O’Shea est de ceux qui se fondent dans les somptueux plans larges des alpages, sublimés par la photographie de Nick Cooke. Quant au jeune Jack, l’exercice l’étouffe davantage dans le cadre qui devrait lui offrir tout l’air frais dont il a besoin pour se ressourcer. D’un côté comme de l’autre, une pression invisible s’exerce sur eux, celle d’une paternité frustrée et insatisfaite. Elle est à l’origine d’un conflit de voisinage, aussi vénéneux que dans As Bestas. On se dispute le droit des animaux égarés, le passage à travers une propriété privée et la légitimité d’une « diversification » d’activités – le père de Jack soutenant la construction de maisons de vacances. Mais tout bascule lorsqu’une guerre est ouvertement déclarée à Michael, qui abandonne son bâton de berger pour devenir un loup. Comment peut-il désamorcer la haine qu’il ne peut plus contenir ? Comment mettre un terme à cette folie ambiante sans déclencher de nouveaux conflits indirects ? C’est là que réside toute la complexité du drame rural, qui n’hésite pas à bousculer viscéralement son spectateur.

Des hommes et des bêtes

Le film trouve son pilier en la personne de Christopher Abbott, dans le rôle de Michael, qui se métamorphose de plus en plus en enchaînant des rôles plus complexes et moins conventionnels. Il a notamment su interpréter, dans Wolf Man, un père de famille protecteur dissimulant une violence intérieure. Dans Le Clan des bêtes, en modeste berger, apparemment, il incarne également un fils qui réprime en permanence sa colère et sa rancune. Le prologue le justifie car les hommes du milieu exercent leur domination en infligeant des dommages chez les femmes qui les entourent. Michael a pris de la distance avec Caroline (Nora-Jane Noone), son amour de jeunesse. Il travaille et vit comme un ermite aux côtés de son père, Ray (Colm Meaney), paraplégique, qui ne s’exprime pratiquement qu’en langue gaélique. Là encore s’ajoute le poids des traditions, dont Michael cherche à s’émanciper. Si le récit nous donne à voir une opposition avec Jack, le fils du voisin et de Caroline, il est davantage question de similitude et de complémentarité entre ces deux enfants perdus.

Tout s’aligne lorsque le film bascule dans un dispositif en flashbacks qui remonte l’arbre des causes, à la suite d’une agression nocturne terrifiante. Sans tomber dans les travers du twist scénaristique, car le ou les suspects ne sont pas si nombreux, le réalisateur britannique consacre ce deuxième acte au portrait de Jack, campé par un Barry Keoghan impeccable dans un rôle à mi-chemin de l’idiot du village et d’un enfant à la fin de l’innocence. Ce tournant narratif, cependant, diminue quelque peu la tension qui s’était installée auparavant. On peut regretter un manque de continuité et d’efficacité dans cette transition. Néanmoins, le récit de vengeance tient debout grâce aux nuances apportées dans l’écriture des personnages, tout en ajoutant une dimension christique au récit. Du bon berger capable de ramener une brebis égarée sur son dos, à la dernière image symbolique du film où Michael franchit le seuil d’une porte, toutes les allusions religieuses sont autant d’éléments de lecture qui enrichissent ce film de genre qui ose et qui réussit à valider presque tout ce qu’il entreprend.

Tourné dans le Connemara, Le Clan des bêtes capture la ruralité irlandaise avec une aura quasi surréaliste. Il manque toutefois de renouer avec la qualité des moments forts de la première partie, brillante et angoissante, pour achever son discours de réconciliation sur ces pâturages imbibés de sang et de rancœur. Ce premier essai de Christopher Andrews derrière la caméra mérite toutefois d’être découvert.

Ce film est présenté en compétition dans la sélection Sang Neuf de Reims Polar 2025.

Le Clan des bêtes – Bande-annonce

Le Clan des bêtes – Fiche technique

Réalisation : Christopher Andrews
Scénario : Christopher Andrews, Jonathan Hourigan
Interprètes : Christopher Abbott, Barry Keoghan, Colm Meaney, Nora-Jane Noone, Paul Ready, Aaron Heffernan, Julie Harkin
Image : Nick Cooke
Montage : George Cragg
Musique : Hannah Peel
Producteurs : Ivana MacKinnon, Jacob Swan Hyam, Ruth Treacy, Julianne Forde, Jean-Yves Roubin, Cassandre Warnauts
Sociétés de production : Mubi, Screen Ireland, Tailored Films, Wild Swim Films, Frakas Productions
Pays de production : Irlande, Royaume-Uni, États-Unis, Belgique
Distribution France : New Story
Durée : 1h45
Genre : Thriller
Date de sortie : 23 avril 2025

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Reims Polar 2025 : Le Royaume, cavale en terre hostile

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Territoire livré aux luttes de clans et de partisans, l’île de beauté ne cesse d’inspirer les cinéastes. Après Borgo, plongée abrupte au cœur du milieu carcéral, et À son image, fresque tumultueuse d’un photographe de Corse-Matin, Le Royaume propose une incursion dans les guerres de gangs à travers le regard innocent d’une jeune fille curieuse cherchant à se rapprocher de son père. Dans ce premier long-métrage très incarné, Julien Colonna traite de la filiation et porte un regard tragique sur le cycle irrémédiable de la criminalité.

C’est dans ses souvenirs d’enfance, dans une Corse en proie au nationalisme, aux attentats et aux fusillades anonymes, que le réalisateur a puisé les sources de son film. Avec la plume sensible de Jeanne Herry, scénariste de Pupille et de Je verrai toujours vos visages, Julien Colonna raconte l’histoire d’un père et de sa fille qui, à l’occasion d’une cavale mouvementée, « tentent d’apprendre à se connaitre, à se comprendre et à s’aimer ». En délaissant l’intrigue policière et politique au profit d’un récit intime sur des vies brisées, toujours en sursis, Le Royaume compose une tragédie familiale émouvante.

Tel père, telle fille

La jeune Lesia mène une vie d’adolescente ordinaire. Elle profite de la plage et envoie des messages à son petit ami. Son quotidien insouciant bascule lorsque sa tante l’envoie loin du village, dans une grande villa habitée par des hommes, dont son père, Pierre-Paul, un chef de clan activement recherché par la police.

C’est à travers le regard curieux et innocent de Lesia que l’on découvre l’existence dangereuse et tumultueuse d’un gang en proie aux assauts d’un groupe rival. Dans ce milieu masculin, Lesia, d’abord mise à l’écart, écoute des conversations et observe à la dérobée pour percer les secrets d’un père taiseux. Plongée dans un monde régi par la violence, elle se retrouve à suivre les péripéties d’une guerre de pouvoir.

Alors que les attentats se multiplient, Le Royaume déploie avec beaucoup de sensibilité l’intimité grandissante entre un père et sa fille. La pêche, la chasse, les regards et les silences remplacent intelligemment le dialogue, jusqu’à ce que la parole se délie par une belle nuit étoilée. « Ce moment partagé, c’est notre royaume », affirme Pierre-Paul à sa fille.

Le royaume dont il est question n’est pas tant la Corse, mais plutôt une terre intime, composée de sensations, de souvenirs et de sentiments. De moments de paix, de partage et d’amour. Une forteresse, même éphémère, qui mérite d’être défendue par tous les sacrifices. Comme princesse de ce royaume, Lesia est protégée coûte que coûte par les membres du clan. Et bien qu’elle ressemble assez peu à son père, elle manifeste la même détermination, la même rage de vivre.

Par ce récit tissé autour du lien père fille, Le Royaume aborde un vaste panel de questions sur la réconciliation, la rédemption, la transmission et l’héritage de la violence dans un milieu façonné par et pour la criminalité.

Le cycle éternel de la vengeance

Loin des bandits féroces qui roulent sur l’or, les malfrats du Royaume restent des hommes fragiles qui payent à vie le prix de leurs actes. Julien Colonna tenait à exposer, au sein d’une véritable tragédie, « la machine de la voyoucratie », un instrument implacable qui broie indifféremment les brigands. Dès leur premier crime, ceux-ci sont déjà condamnés. Ne leur reste qu’une existence spectrale, de peur et de douleur, qui les hante constamment.

C’est ce qu’explique Pierre-Paul à sa fille. Lorsqu’il a décidé de venger, à l’âge de vingt ans, son père assassiné, il était déjà mort. Lesia aussi explore ce quotidien effroyable, entre fuite permanente, traque, descente de police et décès cruels d’amis proches. Prise au piège de cet engrenage infernal, elle devient une adulte auquel se transmet ce monstrueux cycle de la vengeance. Le couteau donné par son père, dans la première scène, afin qu’elle éviscère un sanglier mort, symbolise ainsi le triste passage de témoin vers un avenir sanglant.

De père en fils, ou en fille, la vendetta se transmet comme un héritage générationnel, un poids qui scelle le destin des descendants de malfaiteurs dès leurs naissances. Contre cette fatalité, l’innocence n’existe pas. Le Royaume ne fait cependant pas de ses personnages des victimes ou des martyrs sacralisés, simplement des individus qui doivent assumer leurs choix dans un monde impitoyable.

Fort de son traitement tout en délicatesse, de ses puissants liens familiaux et de sa peinture dramatique d’un territoire fatal, Le Royaume compose un premier long-métrage marquant, au charme brut, qui nous ouvre les portes du domaine gardé d’un réalisateur, auréolé du Prix Claude Chabrol au festival Reims Polar 2025.

Le Royaume – Bande-annonce

Le Royaume – Fiche technique

Réalisateur : Julien COLONNA
Scénario : Julien COLONNA et Jeanne HERRY
Interprètes : Ghjuvanna BENEDETTI, Saveriu SANTUCCI, Anthony MORGANTI, Andrea COSSU, Frédéric POGGI, Régis GOMEZ, Eric ETTORI, Thomas BRONZINI, Pascale MARIANI, Attilius CECCALDI, Ghjuvanni BIANCUCCI, Joseph PIETRI, Marie MURCIA, Alexandre JOANNIDES, Toussaint MARTINETTI
Directeur de la photographie : Antoine CORMIER
Chefs opérateurs son : Thomas GUYTARD, Niels BARLETTA
Cheffe Décoratrice : Louise LE BOUC BERGER
Casting : Julia CANARELLI, Oceéane COURT MALLARONI, Fanny de DONCEEL, VIGGIE
Cheffe costumière : Caroline SPIETH
Scripte : Marion BERNARD
1er Assistant réalisateur : Lucas LOUBARESSE
Cheffe maquilleuse : Julia FLOCH CARBONEL
Chef coiffeur : Emmanuel JANVIER
Régisseuse Générale : Dorothée ALLAIN
Directrice de production : Laurène LADOGE
Directrice de postproduction : Pauline GILBERT
Cheffe monteuse : Albertine LASTERA
Chef monteur : Yann MALCOR
Musique Originale : Audrey ISMAEL
Producteurs : Hugo SELIGNAC, Antoine LAFON
Société de production : CHI-FOU-MI Productions
Pays de production : France
Distribution France : Ad Vitam
Durée : 1h51
Genre : Drame
Date de sortie : 13 novembre 2024

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Reims Polar 2025 : Carnival is over, meurtres de consolation

Les murs ont des secrets dans Carnival is over, une comédie noire de Fernando Coimbra se situant à Rio de Janeiro. Dans le cercle restreint de mafieux locaux, arbitré par un Syndicat, on y suit un couple héritant d’un empire en déclin. Il s’agit pour eux de remonter la pente, mais le manque de confiance de l’un envers l’autre risque bien de faire voler en éclats leur projet de rénovation de leur villa, théâtre d’activités et de complicités douteuses. Un polar raffiné qui emprunte et détourne les codes shakespeariens et hitchcockiens à son avantage.

Synopsis : Alors que la criminalité est en plein essor dans la ville de Rio de Janeiro, Regina et Valério cherchent un moyen de quitter le milieu corrompu dans lequel baigne leur entreprise familiale. Un soir, ils prennent la décision radicale de liquider le chef de bande, à savoir l’oncle de Valério, et de céder leur affaire, tombant ainsi dans une spirale de violence à laquelle ils voulaient échapper.

Connu pour avoir réalisé Un loup derrière la porte en 2013, ainsi que des épisodes de la série Narcos, Fernando Coimbra écrit un polar dans l’univers mafieux de la Ville Merveilleuse. Un empire qui règne sur les jeux et le blanchiment d’argent. Lorsque l’opportunité, un peu forcée, de reprendre les affaires de son père décédé, Valerio (Irandhir Santos) et son épouse Regina (Leandra Leal) comptent assurer leur confort en dominant la cité brésilienne dans leur villa en rénovation. La première scène nous dévoile une imposante statue relative à un clown ou un bouffon du roi sur leur terrasse. Impossible de la retirer. Il ne reste que la manière forte pour éliminer cet objet indésirable. La fin justifie donc tous les moyens et cette ouverture condense à peu près toute l’ironie derrière les événements à venir.

Un royaume de solitude

Passé une introduction un peu lourde sur les rapports de force dans un business qui ne profite qu’aux plus aisés, le récit nous plonge immédiatement dans la confusion, à travers un jeu de rôle où Valerio et Regina s’amusent à se faire peur avec des masques et des couteaux. Cela a beau stimuler leur vie de couple malsaine, où Regina semble à moitié torturée par chaque assaut surprise, l’activité insolite révèle un élément essentiel à la compréhension du personnage principal, à savoir Regina. Outre la violence qu’elle cautionne, tant qu’elle reste en hors champ, elle déteste les imperfections, dont les marques laissées par ce jeu. Et plus que ces petites marques qui peuvent disparaître au fil du temps, il est question de taches, celles qui ne peuvent pas totalement s’effacer et qui hantent la protagoniste pendant toute l’intrigue.

Assoiffée de pouvoir et, par extension, de luxe, elle s’en remet aux tarots divinatoires, où sa mère rapace lui fait entrevoir la corde du pendu. C’est d’ailleurs à cela que le titre original du film, Os Enforcados, fait référence, aux pendus. En enchaînant plusieurs rencontres d’un grotesque tantôt hilarant, tantôt angoissant, on découvre les vulnérabilités de chacun. Valerio est décevant dans les négociations avec ses rivaux et rencontre des difficultés à affirmer ses pulsions meurtrières sans son masque de cambrioleur. Shakespeare lui donne raison et Coimbra applique sa vision avec beaucoup de lucidité : « Je tiens ce monde pour ce qu’il est : un théâtre où chacun doit jouer son rôle. » Même si l’époux apprend peu à peu à ne faire qu’un avec sa personnalité déviante, l’intrigue file déjà vers son climax et n’a plus rien à lui offrir. Tous les enjeux se créent autour de Regina, une manipulatrice névrotique, mais surtout maladroite. Ce personnage est aussi drôle que pathétique, car chacune de ses tentatives de s’émanciper des dettes et des activités criminelles de son époux conduit à un échec cuisant. Impliquée à tous les niveaux, qui mèneront à un quiproquo jouissif dans sa cuisine toute neuve, et prévisible toutefois, Regina reste la maîtresse des lieux, souveraine d’un théâtre morbide où la trahison n’est pas un gage de bonne fortune.

Fernando Coimbra nous sert son intrigue policière avec beaucoup de surprises, même s’il semble un peu timide dans la mise en scène lorsque le film explore les hallucinations de Regina. Il aura au moins révisé son expressionnisme au détour d’Hitchcock, avec des beaux jeux d’ombre et une composition d’image plus signifiante au fil du récit. Carnival is over aurait tout de même mérité un montage élancé pour éviter des répétitions inutiles, notamment autour de l’angoisse de Regina, et pour que son dernier acte déjoue les attentes du spectateur, à qui on a donné tous les éléments pour voir venir le poteau rose. Cela reste tout de même assez jouissif sur le moment et bien aidé par une mélodie jazzy au saxophone qui nous renvoie aux films noirs des années 50.

Ce film est présenté en compétition au festival Reims Polar 2025.

Carnival is over – Bande-annonce

Carnival is over – Fiche technique

Titre original : Os Enforcados
Réalisation et Scénario : Fernando Coimbra
Interprètes : Leandra Leal, Irandhir Santos, Pêpê Rapazote, Thiago Thomé, Ernani Moraes, Augusto Madeira, Ricardo Bittencourt
Photographie : Júnior Malta
Montage: Karen Harley
Musique : Thiago França
Producteurs : Caio Gullane, Fabiano Gullane, André Novis, Fernando Coimbra, Luís Galvão Teles & Gonçalo Galvão Teles
Société de production : Gullane Filmes
Pays de production : Brésil, Portugal
Distribution internationale : Playtime
Durée : 2h03

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Reims Polar 2025 : King Ivory, quand la drogue dure…

Si le Casino de Martin Scorsese pistait l’argent sale comme un fléau qui consumait l’humanité, King Ivory se sert d’un nouvel opiacé de synthèse comme d’un liant pour connecter ses personnages. John Swab l’a pensé comme un film choral, où les trajectoires d’un jeune migrant mexicain et de son passeur, d’un flic des stups et son fils toxicomane, de mafieux irlandais sont amenés à se croiser, et ce, toujours par l’intermédiaire de la drogue. Tulsa et sa périphérie deviennent ainsi le théâtre d’une guerre sans merci pour endiguer de nouvelles crises des opiacés.

Synopsis : D’une puissance cent fois supérieure à celle de l’héroïne et quasiment indétectable, le Fentanyl, surnommé « King Ivory », a inondé le marché américain, déclenchant un raz-de-marée d’overdoses, de crimes et de dépendances. Le policier antidrogue de Tulsa, Layne West, épaulé par son partenaire Ty et l’agent du FBI Beatty, a pour mission de trouver les responsables, alors que son fils Jack devient accro à cette drogue.

Les États-Unis peinent toujours à résoudre la crise des opiacés. Le documentaire de Nan Goldin, Toute la beauté et le sang versé, nous rappelle cet épisode dramatique, mais John Swab choisit une approche plus testostéronée au détour des guerres de gangs. Une manière pour le cinéaste originaire de Tulsa de conjurer le mauvais sort que lui a causé le fentanyl durant sa toxicomanie. Apache, Murder 8, Poison, TNT ou encore King Ivory, la substance illicite possède toutes sortes d’appellations à rendre nostalgiques les accros d’héroïne. La nouvelle drogue de synthèse s’infiltre partout, jusque dans le domicile d’un officier de la brigade des stupéfiants, Layne West (James Badge Dale), qui ne peut qu’observer la lente descente aux enfers de son fils Jack (Jasper Jones). Layne est intègre et excelle aussi bien sur le terrain de jeu des narcotrafiquants que comme un père de famille idéal. Il est le bras armé de la justice, mais peut-il vraiment changer la donne ?

Un cauchemar sans nom

Plus loin au sud, Ramón Garza (Michael Mando) s’enrichit en sa qualité de passeur pour ses compatriotes mexicains. Dans une séquence d’ouverture assez didactique, on nous fait comprendre qu’il y a une raison familiale derrière ce business obscur. Il en va de même aux parents du jeune Lago (David De La Barcena), qui rêve d’écouter du rock ‘n’ roll pendant des études universitaires qui le mèneront au fameux « rêve américain ». Un rêve qui en restera un pour lui et ses parents qui ont sacrifié tout ce qu’il possédait, même leur enfant unique. Rapidement enrôlé dans les combines des cartels locaux, Lago devient, malgré lui, le premier domino à entraîner la chute des autres.

Pourtant, il est loin d’être à l’origine de la tragédie commune qui frappe autant les justes que les injustes. C’est ce que souligne Holt (Graham Greene), chef d’un cartel qui continue de diriger son business depuis un pénitencier qui lui sert de refuge contre ses ennemis. Il missionne alors un Irlandais (Ben Foster), ayant un larynx artificiel, pour élargir son territoire de vente dès sa sortie de prison. Peut-être est-ce enfin là l’origine du mal. Mais ce mal, déjà sous les verrous, peut encore mordre à pleines dents s’il le souhaite. Swab utilise une narration fragmentée de son histoire pour brouiller les pistes, où l’on ne sait plus qui traquer. C’est un peu le dilemme que rencontre Layne, dont l’intégrité et la détermination ne suffisent pas à prévenir les drames qui touchent ses proches.

King Ivory possède des similitudes avec The Strangers’ Case, un film sur l’immigration que l’on a découvert à Deauville, et rencontre le même défaut quant à sa narration choral. Les segments sont traités de manière inégale, si bien que certains d’entre eux se révèlent sous-développés, voire superficiels. De même, la tension s’atténue dans le montage, passé une première demi-heure introductive ludique et généreuse en adrénaline. La plus grande force de John Swab demeure dans ses manœuvres un peu plus martiales, les fusillades, en gardant les séquences clés de Sicario dans le rétroviseur. Outre cela, l’écriture des personnages manque de finesse, et certaines grosses ficelles de l’intrigue peuvent gâcher quelques rebondissements. King Ivory reste cependant bien emballé et divertissant pour terminer son discours de rédemption dans un dénouement nuancé et peu optimiste, qui annonce à la fois le déclin des opioïdes et de la nouvelle génération de consommateurs.

Ce film est présenté en compétition au festival Reims Polar 2025.

King Ivory – Fiche technique

Réalisation et Scénario : John Swab
Interprètes : James Badge Dale, Ben Foster, Michael Mando, Rory Cochrane, Ritchie Coster, George Carroll, Graham Greene, Melissa Leo
Photographie : Will Stone
Montage: Andrew Aaronson
Producteurs : Jeremy M. Rosen
Société de production : Roxwell Films
Pays de production : États-Unis
Distribution internationale : Universal Pictures
Durée : 2h10
Genre : Policier, Drame, Thriller

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Reims Polar 2025 : Little Jaffna, le deuil du tigre

Premier long-métrage, premier coup d’éclat pour Lawrence Valin, qui nous immerge dans un polar au cœur d’une communauté tamoule qui vit en résonance avec une guerre civile qui ravage leur Sri Lanka natal. À la fois réalisateur et interprète principal, Valin raconte tout cela dans Little Jaffna, à travers son personnage de policier infiltré qui interroge son identité et son appartenance culturelle. Une brillante entrée en matière qui bouscule, stimule et inaugure la compétition de Reims Polar 2025.

Peu exploitée au cinéma, la culture et l’histoire sri-lankaise ont longtemps végété dans les souvenirs d’un peuple endeuillé avant que Jacques Audiard s’en empare avec Dheepan. Au tour de Lawrence Valin, qui a grandi entre la culture française et ses racines tamoules, d’enrichir cette représentation, sans négliger des envies de cinéma qu’il emprunte notamment à Martin Scorsese dans son approche du film de gangster. Son court-métrage Little Jaffna (2017), produit par La Fémis, portait déjà les ambitions d’un jeune acteur, ainsi que d’un apprenti cinéaste. « Le jeu m’a toujours guidé dans le fait de réaliser et d’écrire », déclare Valin au micro de la Fondation Gan, dont il a été un des lauréats en 2023. Il étoffe ainsi tous les sujets qui lui tiennent à cœur dans une version étendue remplie de tendresse à l’égard de tous ses personnages.

Mon pays, ma guerre

Michael Beaulieu, un nom qui interroge dès les premières secondes, où Lawrence Valin incarne un personnage rempli de doutes. Une voix mystérieuse l’interpelle constamment sur ses origines, sa nationalité, son allégeance et sa loyauté. Le jeune policier effectivement confronté à un choix cornélien lors de son infiltration au sein d’un groupe criminel connu pour extorsion et blanchiment d’argent au profit des rebelles séparatistes au Sri Lanka, les Tigres Noires. Peut-il seulement choisir entre son héritage culturel et sa quête de reconnaissance pour son pays d’accueil ? Son dilemme se lit à même son visage, marqué par deux pigmentations distinctes qui font partie de tout un panel d’éléments sur la dualité. Le spectateur a tout le loisir de les identifier le long d’un parcours jonché d’obstacles, mais aussi d’amour.

La foudre frappe deux fois avec Puvi (Puviraj Raveendran), un grand voyou qui cogne avant de discuter. Mais lorsqu’il s’agit d’une affaire sentimentale, il réécrit sa propre version de West Side Story dans les quartiers de Little Jaffna à Paris, près de Porte de la Chapelle. Sa romance ne faisant pas l’unanimité autour de sa bien-aimée. L’amour d’Aya (Vela Ramamoorthy), leader de l’organisation mafieuse et patriarche des enfants perdus qui compose sa fratrie solidaire, témoigne également de son humanité. Une scène d’anniversaire en atteste, laissant joie et bonne humeur brouiller les frontières morales du héros. Et enfin, nous avons l’amour silencieux d’une grand-mère (Radha Radikaa Sarathkumar), qui cultive autant de prières que possible pour que son petit-fils Michael rentre en bonne santé. Valin met un point d’honneur à filmer chacun de ces nouveaux visages afin d’illustrer toute la beauté qui découle d’une culture faite de chants, de danses et de partage.

Ce n’est pas pour autant une raison qu’on éclipse la dureté d’un polar urbain qui n’hésite pas à donner des coups et à les rendre avec la bonne intensité. Que ce soit une scène de torture sur un toit, une course-poursuite dans la rue ou encore une immersion dans un réseau souterrain, le cinéaste ne tombe pas dans la surenchère de styles et déjoue même quelques attentes dans le choix des musiques. Nous découvrons ainsi l’évolution de Michael, en décalage avec sa culture d’origine, notamment lors des repas. Il se place en opposition à Aya, un tigre noir échoué sur la ville lumière, qui garde précieusement sa capsule de cyanure autour du cou, comme pour lui rappeler son devoir envers les siens, trop nombreux pour tous les citer. C’est ici qu’on peut sentir quelques battements dans la narration, un déséquilibre qui est notamment dû au casting conséquent. Quand bien même, toute l’intrigue est perçue à travers le regard observateur de Michael, ne s’agit-il pas d’une œuvre qui le met sur un pied d’égalité avec l’ensemble des acteurs secondaires qui l’accompagne ?

Ambivalent jusqu’à la dernière image, Little Jaffna nous ouvre les portes d’une communauté qui répond à ses propres besoins par la violence, le business illégal et la religion. Unificatrice, la fête du dieu Ganesh ouvre et ferme le récit avec un sentiment de bienveillance. Lawrence Valin s’en sert pour achever le parcours de tous ses personnages, une fois pour toute émancipés des figures patriarcales qui les guident ou qui les hantent au quotidien. En somme, une œuvre habile et solaire dans ses choix créatifs. À découvrir !

Ce film est présenté en compétition au festival Reims Polar 2025.

Little Jaffna – Fiche technique

Réalisation : Lawrence Valin
Scénario : Lawrence Valin, Marlène Poste, Malysone Bovorasmy, Gaëlle Mace, Arthur Beaupère & Yacine Badday
Interprètes : Lawrence Valin, Vela Ramamoorthy, Radha Radikaa Sarathkumar, Puviraj Raveendran, Marilou Aussilloux
Photographie : Maxence Lemonnier
Son : Thomas Van Pottelberge
Montage : Anaïs Manuelli, Guerric Catala
Musique : Maxence Dussere
Producteurs : Simon Bleuzé, Marc Bordure
Sociétés de production : Ex Nihilo, Mean Streets, Agat Films
Coproduction : Zinc, France 2 Cinéma
Pays de production : France
Distribution France : Zinc.
Durée : 1h40
Genre : Action, Policier, Drame
Date de sortie : 30 avril 2025

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