Accueil Blog Page 77

Comment la décentralisation façonne l’avenir des jeux d’argent en cryptomonnaies

Les jeux d’argent en ligne connaissent une véritable révolution grâce aux cryptomonnaies. Mais au-delà du simple paiement en Bitcoin ou en Ethereum, c’est surtout la décentralisation qui change les règles du jeu. Cette transformation touche non seulement la manière dont les joueurs déposent et retirent de l’argent, mais aussi le fonctionnement même des plateformes de jeu.

Alors, qu’est-ce que cela signifie pour l’avenir du secteur ? Comment la décentralisation modifie-t-elle l’expérience utilisateur, la sécurité et la transparence ? Explorons cela de plus près.

Qu’est-ce que la décentralisation dans le contexte des jeux d’argent ?

La décentralisation signifie qu’il n’existe pas d’autorité centrale contrôlant le système. Dans le cas des casinos ou sites de paris traditionnels, une entreprise centralisée détient les serveurs, les données et prend toutes les décisions.

Avec la décentralisation, ces fonctions sont réparties à travers un réseau blockchain. Cela permet à plusieurs utilisateurs et développeurs de gérer, vérifier et utiliser la plateforme sans avoir à faire confiance à une seule entité.

Exemples d’éléments décentralisés :

  • Portefeuilles non-custodiaux (les joueurs gardent le contrôle total de leurs fonds)
  • Jeux basés sur des contrats intelligents (aucune manipulation possible)
  • Systèmes de gouvernance communautaires (DAO) pour les décisions du site
  • Transparence des données grâce à la blockchain publique

Pourquoi la décentralisation attire-t-elle les joueurs ?

L’un des grands avantages de la décentralisation est la confiance. Les joueurs n’ont plus besoin de se demander si le casino est honnête ou s’il va payer leurs gains. Les règles du jeu sont écrites dans des contrats intelligents, qui s’exécutent automatiquement sans intervention humaine.

Sécurité renforcée

Les fonds des joueurs ne sont pas stockés sur les serveurs d’un casino, mais dans leurs propres portefeuilles, comme c’est souvent le cas avec un casino crypto bonus sans dépôt. Cela réduit les risques de piratage ou de vol.

Anonymat préservé

Les casinos décentralisés ne demandent souvent aucune vérification KYC (Know Your Customer). Cela attire les utilisateurs soucieux de leur vie privée.

Rapidité des transactions

Les paiements en cryptomonnaies sont souvent quasi instantanés, surtout sur des blockchains rapides comme Solana, Polygon ou BNB Chain.

Les contrats intelligents au cœur des jeux

Les smart contracts, ou contrats intelligents, sont des morceaux de code qui exécutent automatiquement des actions prédéfinies. Par exemple, si un joueur gagne une partie, le contrat verse immédiatement le gain, sans intervention humaine.

Ce que cela change concrètement :

  • Impossible pour le casino de bloquer ou retarder un paiement
  • Les règles du jeu sont visibles publiquement sur la blockchain
  • Aucune triche possible : le code est la loi

Ces mécanismes rendent les jeux plus équitables, ce qui est un atout majeur pour les joueurs expérimentés.

Gouvernance décentralisée : quand les joueurs ont leur mot à dire

Certains projets de jeux d’argent crypto fonctionnent comme des DAO (Organisations Autonomes Décentralisées). Cela signifie que les joueurs peuvent voter sur des décisions importantes, comme :

  • Ajouter de nouveaux jeux
  • Modifier les frais de la plateforme
  • Lancer de nouveaux tournois ou promotions

Cela favorise un modèle communautaire, où les utilisateurs ne sont pas de simples clients, mais des parties prenantes actives.

Les plateformes qui surfent sur la vague décentralisée

Plusieurs plateformes ont déjà adopté cette approche, avec des résultats prometteurs.

Quelques exemples :

  • DAO.Casino : une plateforme construite entièrement sur Ethereum avec un système de récompense pour les développeurs de jeux.
  • FunFair : propose des jeux basés sur des contrats intelligents avec un haut niveau de transparence.
  • Edgeless : un casino 100 % transparent avec un taux de redistribution vérifié sur la blockchain.

Ces projets ne sont pas seulement innovants ; ils posent les bases d’un nouveau modèle économique dans l’univers du jeu en ligne.

Les limites actuelles de la décentralisation

Bien que prometteuse, la décentralisation n’est pas sans défis. Les plateformes 100 % décentralisées rencontrent encore certains obstacles.

Problèmes à prendre en compte :

  • Expérience utilisateur moins fluide : certaines interfaces sont complexes pour les débutants
  • Frais de transaction élevés : notamment sur Ethereum en période de forte activité
  • Manque de régulation : ce qui peut poser problème dans certains pays
  • Moins de support client : l’absence d’une entité centrale rend le SAV plus difficile

Cependant, à mesure que les technologies évoluent et que les blockchains deviennent plus efficaces, ces problèmes devraient diminuer.

Quel avenir pour les jeux d’argent décentralisés ?

Le potentiel est énorme. De plus en plus de joueurs cherchent des alternatives aux casinos classiques, jugés trop opaques ou trop restrictifs. Les jeux décentralisés offrent plus de contrôle, plus de transparence, et souvent, de meilleures chances de gains.

À l’avenir, on peut s’attendre à :

  • L’intégration de la réalité virtuelle pour des casinos immersifs
  • Des modèles hybrides combinant centralisation (pour l’UX) et décentralisation (pour la sécurité)
  • L’arrivée de licences spécifiques aux plateformes blockchain
  • L’usage croissant de tokens natifs comme méthode de paiement ou de récompense

Conclusion

La décentralisation est bien plus qu’un simple mot à la mode. Elle redéfinit en profondeur le fonctionnement des jeux d’argent en ligne. Pour les joueurs, cela signifie plus de liberté, plus d’équité et moins d’intermédiaires.

Même si le chemin reste long et semé d’embûches, une chose est sûre : l’avenir des jeux d’argent en cryptomonnaies sera décentralisé, transparent et entre les mains des utilisateurs.

Guest Post

« Mafalda et l’enfance » : facétieuses jeunes années

0

Dans le recueil Mafalda et l’enfance, publié aux éditions Glénat, Quino montre toute l’étendue de son talent à travers un florilège savoureux des strips de sa jeune héroïne. À soixante ans passés, Mafalda n’a pas pris une ride. Son regard espiègle et lucide sur le monde continue de surprendre, de divertir et de questionner notre rapport à la vie, et ici, plus particulièrement, à l’enfance.

Grand virtuose de la bande dessinée, Quino marie une maîtrise de l’humour subtil à une capacité à sonder les paradoxes de la société. Et c’est précisément à travers Mafalda et la formidable galerie de personnages qui gravitent autour d’elle que l’auteur argentin donne vie à son propos.

Mafalda et l’enfance, c’est d’abord un univers familial plein de tendresse et de contradictions. Dans cet album, la famille de la petite héroïne loquace et intrépide occupe une place centrale. Guille, son petit frère, fait une entrée remarquée : il rampe sur un plateau d’échecs, confond les pièces avec sa tétine et distille une candeur désarmante qui illumine chaque vignette. Mafalda, toujours aussi prompte à s’inquiéter, se demande si sa maman l’aimera encore autant maintenant qu’il y a un bébé à la maison. Pourtant, les liens se resserrent, et l’album laisse transparaître une tendresse infinie entre les membres de cette famille, parfois débordés mais profondément unis.

Le papa de Mafalda, homme discret, se montre aussi délicieusement contradictoire : il refuse d’écouter sa fille lorsqu’elle se lance dans une rafale de questions existentielles, mais ne rase pas la partie de sa barbe qu’elle embrasse. Et qu’importe si cela lui donne une apparence ridicule. De son côté, la maman, attachée à ses habitudes (en particulier la fameuse soupe, que Mafalda déteste au point de considérer son appellation comme un gros mot), voit sa fille faire preuve de compassion après avoir testé ses lunettes et expérimenté une vision pour le moins… trouble. 

Autour de Mafalda gravitent des amis qui, chacun à leur façon, reflètent un pan de la société. Manolito, par exemple, capitaliste en herbe, rêve déjà de posséder une chaîne de supermarchés. Son obsession pour les comptes et la rentabilité pousse Mafalda à ne jamais accepter ne serait-ce qu’un bonbon de lui : elle se méfie de ses calculs postérieurs. Susanita, de son côté, est tout autant préoccupée… par le mariage. Son rêve de petite fille est de se marier et de fonder une famille, comme si la liberté dont Mafalda se réclame (et qu’elle attend impatiemment, pour s’affranchir de la tutelle parentale) ne figurait pas du tout au programme de Susanita. Ces caractères opposés donnent naissance à des conversations savoureuses et à des situations comiques qui portent en creux une critique légère mais acérée de nos modes de vie.

Comme à son habitude, Quino sait jouer sur plusieurs registres. Les gags d’observation pure ne manquent pas : la mer, que Mafalda juge indécise avec son va-et-vient incessant, ou son peigne, auquel elle demande s’il a « le trac » en découvrant ses cheveux ébouriffés au petit matin. Certaines blagues sont purement visuelles, comme ce moment où on s’amuse avec la cravate du père, ou quand un arc se brise en plein jeu. Mais, souvent, derrière le trait simple et limpide de Quino, pointent des interrogations presque philosophiques, un goût pour la dérision et cette fameuse conscience sociale qui a fait la renommée de l’auteur. 

L’enfant qu’est Mafalda ne cesse de s’interroger. Elle se soucie du gaspillage – même de ses propres dents de lait – et se désole de l’injustice de ce monde d’adultes. À travers son regard, l’auteur argentin nous invite à nous reconnecter à cette phase unique de l’existence qu’est l’enfance : un âge de transition, plein de curiosité et de doutes, où la logique candide se heurte à l’incohérence des comportements adultes.

Si Mafalda et l’enfance reprend des strips anciens, le recueil a su garder toute sa fraîcheur. Les thèmes abordés sont toujours d’une brûlante actualité : le rapport à la famille, l’éducation, la peur de l’avenir, la nécessité de préserver les ressources. L’album comprend un précieux bonus : les principes de la Déclaration des droits de l’enfant, publiés en 1976 par l’UNICEF et illustrés par Quino lui-même. 

Ainsi, Mafalda et l’enfance s’impose comme un album indispensable, plein d’acuité, où l’on rit beaucoup, apprend aussi, et duquel on ressort avec une tendre nostalgie, mais surtout avec un enthousiasme renouvelé pour ces grandes questions qui, dès l’enfance, nous habitent. Car plonger dans ces pages en noir et blanc, c’est s’offrir un moment de légèreté et de réflexion qui résonne, plus que jamais, avec nos préoccupations contemporaines.

Mafalda et l’enfance, Quino 
Glénat, avril 2025, 208 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

« Spectregraph » : huis clos spectral

0

Le tandem James Tynion IV et Christian Ward revient en force avec Spectregraph, une œuvre fascinante publiée aux éditions Delcourt, qui poursuivent la traduction du catalogue DSTLRY après Somna et Gone. Le récit emprunte à l’horreur psychologique, au fantastique et au thriller.

L’histoire débute dans un étrange manoir, perché sur la côte californienne, au nord de Los Angeles. Dès les premières pages, l’ombre plane sur ce lieu énigmatique et troublant, construit par un magnat de l’industrie obsédé par l’occulte et la promesse de vie éternelle. Après sa mort, la demeure suscite la convoitise des plus riches, avides de percer les mystères restés enfermés dans ses murs. 

Janie, mère célibataire se remettant difficilement d’une rupture amoureuse, est l’agente immobilière en charge de ce manoir. Elle accompagne Vesper, envoyée par un groupe inconnu (et inquiétant !), pour évaluer les secrets de l’étrange résidence. Très vite, le piège se referme sur elles ; les deux femmes se retrouvent captives d’une prison surnaturelle dont elles devront découvrir les secrets pour espérer survivre.

James Tynion IV, scénariste déjà reconnu pour ses précédents succès tels que The Nice House on the Lake et Department of Truth, reproduit à merveille les prouesses déjà réalisées dans ses récits d’horreur psychologique. Spectregraph se présente comme un puzzle narratif sophistiqué, déconstruit, où flashbacks et révélations partielles se succèdent avec maîtrise. Le suspense est finement charpenté et les éléments épars distillés çà et là nous maintiennent dans un état de tension fébrile, tout en sondant l’immortalité et l’abandon du corps au profit d’une éternité spectrale.

Un écueil se profile toutefois. James Tynion IV a tendance à effleurer ses thématiques sans les approfondir complètement. Si l’obsession et les dérives sectaires transparaissent clairement, il leur manque l’étoffe qui aurait permis de densifier le récit. Ce dernier maintient volontairement une certaine opacité, qui certes entretient le mystère mais contribue aussi à laisser le lecteur sur sa faim. Plus réussi est le portrait d’un couple désuni par une idée obsédante, et l’évocation de cette science qui n’a pas conscience de la valeur des choses simples.

Côté graphique, Christian Ward réalise un travail remarquable. Il construit une atmosphère surnaturelle idoine. Dans Spectregraph, les corps se fragmentent pour laisser apparaître leur structure interne, les murs sont porteurs des errances passées et des âmes en peine peuvent réapparaître à tout moment. 

La comparaison avec le film 13 Fantômes de Steve Beck (2001) semble évidente, avec des personnages enfermés dans un lieu mécanique où évoluent des spectres inquiétants. Cependant, James Tynion IV nous gratifie d’une intrigue bien plus subtile, davantage ancrée dans les psychologies tourmentées des protagonistes et leurs choix existentiels. Ainsi, tour à tour, la parentalité, l’amour perdu, l’obsession, l’immortalité, le renoncement irrigueront l’histoire.

Malgré quelques réserves sur la profondeur de son propos, Spectregraph est un album réussi, et souvent passionnant. Une incursion singulière dans les abysses de l’étrange, qui confirme une fois de plus le talent de ses auteurs à susciter l’angoisse et à nous tenir en haleine. 

Spectregraph, James Tynion IV et Christian Ward
Delcourt, mars 2025, 168 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Zoé Carrington » (vol. 2) : sentiments passés

0

Avec ce second tome de Zoé Carrington, publié aux éditions Bamboo, Jim clôt avec talent son diptyque, qui réunissait d’anciens amis – et amants – à Londres, dans un contexte des plus singuliers…

Dans ce second tome, Londres reste le théâtre d’une célébration à la fois festive et douloureuse, où le souvenir côtoie la perte, et où l’insouciance d’hier se heurte brutalement à la réalité du deuil. Le personnage de Zoé, « cheval sauvage » s’il en est, demeure le cœur battant du récit. Toujours aussi libre, indépendante et magnétique, elle incarne une féminité moderne, complexe et assumée, qui tend à vampiriser, dans le cas présent, la gent masculine. 

Jim la caractérise comme une personne énigmatique, fascinante et insaisissable. Elle est cette femme dont le charme et les formes provoquent autant d’admiration que de tourments chez ceux qui croisent sa route, à commencer par Simon, le personnage masculin principal, encore sous le coup d’une relation pourtant enterrée il y a plusieurs années. Ce qui n’empêche pas ce dernier de nourrir l’espoir évident de renouer avec celle qu’il n’a jamais pu oublier.

Zoé et Simon se retrouvent donc autour d’une célébration funéraire : la fête prévue pour les 30 ans de Léo, le mari de Zoé. Il s’agit en fait d’un enterrement à la hauteur du couple extravagant qu’ils formaient. Si la relation entre les deux principaux protagonistes est ambiguë, cette cérémonie l’est tout autant, dans un mélange des genres bientôt contaminé, à nouveau, par le spectre de la finitude.

Jim semble s’amuser de ces paradoxes. L’extravagance se conjugue avec la tristesse. Ailleurs, l’amour se mêle avec la prostitution. Cette nuit singulière cristallise les sentiments contradictoires qui traversent l’ensemble du récit, bercé de nostalgie, arrimé à des rêves déçus, tapissé d’amitiés plus ou moins perdues, et dans lequel l’amour n’est jamais véritablement éteint.

Finesse d’écriture, planches tantôt réalistes tantôt oniriques, ce second et dernier tome ne révolutionne pas ce qui avait été amorcé un an plus tôt. Tout tient dans les conflits internes des personnages et dans l’impossibilité d’accéder à la plénitude recherchée. Le final n’apporte d’ailleurs pas de conclusion joyeuse, preuve que l’auteur ne ménage pas ses protagonistes.

Finalement, Zoé Carrington aura beaucoup brodé autour d’amours perdues, de jeunesse enfuie et de cette douloureuse, inconsolable, confrontation au deuil. Jim signe une œuvre sensible, très humaine, où les attentes sont figées dans un idéal inaccessible. Ce second tome clôture habilement le cycle de l’auteur.

Zoé Carrington (Vol.2), Jim
Bamboo, mars 2025, 96 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Histoires de l’Ouest » : western sans concession

0

Avec Histoires de l’Ouest, dont le second volume vient de paraître chez Glénat, Paolo Eleuteri Serpieri offre une œuvre testamentaire, une magistrale synthèse d’une vie entière dédiée au western. Ses deux recueils rassemblent la quasi-totalité des récits du maître italien, enrichis d’inédits et accompagnés d’une nouvelle traduction fidèle à l’esprit de l’artiste.

Forgé par une passion familiale et un imaginaire fertile nourri des livres et des films du genre, découverts grâce à son père, Paolo Eleuteri Serpieri s’est offert une place de choix dans le western. Ses récits, ancrés dans une réalité historique méticuleusement documentée, célèbrent avec éclat la complexité et la tragédie du Far West, sans manichéisme, en tenant compte des aspérités des uns et des autres.

Le deuxième tome d’Histoires de l’Ouest plonge ainsi le lecteur dans l’intimité des peuples amérindiens confrontés à la violence coloniale. En une petite vingtaine de récits, Serpieri dresse le portrait sans concession d’une époque crépusculaire, marquée par la lutte désespérée des tribus pour préserver leur liberté face à l’inéluctable avancée des colons blancs. Parmi ces histoires, celle de Catawakee, condamné à mort pour son refus obstiné d’entrer dans une réserve. Il choisit fièrement la pendaison plutôt que la captivité. Cela s’inscrit plus largement dans l’esprit de résistance des Indiens, mû par une dignité bafouée.

Le trait de Serpieri, tour à tour en noir et blanc ou en couleurs, possède une force d’incarnation saisissante. Chaque visage, chaque silhouette est sculptée par les tourments de l’Histoire. Dans des planches-tableaux, l’Ouest et ses décors, ses tragédies et ses grandes figures, sont animés par une maîtrise technique souvent impressionnante. La détresse, la fierté, la violence, les événements qui ont présidé à la construction mythologique de l’Ouest tapissent un recueil de grande qualité, caractérisé par l’antagonisme et la prédation.

Outre la richesse narrative et graphique des récits, l’ouvrage se distingue par sa dimension didactique et réflexive. L’interview finale, généreuse, offre ainsi une immersion passionnante dans l’univers personnel et artistique de Serpieri. Ce dernier y révèle son amour pour le western, sa rigueur historique, ses méthodes de travail.

À travers cette intégrale en deux volumes, Paolo Eleuteri Serpieri adresse une véritable déclaration d’amour à un genre porteur d’enjeux pluriels, qu’il n’a cessé de revisiter tout au long de sa carrière. Histoires de l’Ouest constitue donc, plus qu’un simple recueil, une exploration humaine, nuancée et rigoureuse d’une période dont la violence et la beauté ne cessent de s’interpénétrer, et de nous émerveiller. 

Histoires de l’ouest, Paolo Eleuteri Serpieri
Glénat, mars 2025, 352 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

« Peut-on encore manger des bananes ? » : l’empreinte carbone de nos gestes quotidiens

Saturée de chiffres, d’injonctions parfois contradictoires et d’une forme de culpabilité écologique pas toujours bien placée, notre société navigue à vue dans une ère qualifiée d’anthropocène.  C’est précisément ici qu’intervient Peut-on encore manger des bananes ?, puisque Mike Berners-Lee rend lisible et concret le poids carbone de nos gestes quotidiens, sans jamais verser dans le dogmatisme ni le simplisme.

Chercheur britannique spécialisé dans le calcul d’empreinte carbone, Mike Berners-Lee propose au lecteur un guide à la fois pragmatique, drôle, documenté et incroyablement utile. Le livre s’ouvre sur une promesse simple : nous aider à faire la différence entre les petits gestes symboliques et les grandes décisions réellement impactantes pour le climat. Et cette promesse est tenue, de la première à la dernière page.

L’auteur classe des centaines d’activités et d’objets – de l’email au vol long-courrier, du cheeseburger à la construction d’une maison – selon leur empreinte carbone estimée. Chaque exemple est présenté avec des explications claires, des fourchettes réalistes et surtout une dimension contextuelle qui manque cruellement à la plupart des discours sur le climat.

On y apprend, entre autres, qu’un trajet en voiture émet autour de 250 g de CO₂ par kilomètre, qu’un steak peut peser plusieurs kilos de carbone, et qu’une banane, bien que voyageant sur des milliers de kilomètres, demeure – heureusement – un modèle d’efficacité écologique, grâce à sa culture peu énergivore et son transport maritime.

Mais au-delà des données brutes, ce que le livre apporte, c’est une vision structurante : tout ne se vaut pas. Il est inutile de se flageller pour un café si l’on prend l’avion deux fois par an. Inutile aussi de vanter le vélo du lundi si l’on consomme compulsivement des biens électroniques à fort coût carbone caché le reste de la semaine.

Une boussole, pas un tribunal

Ce qui distingue l’approche de Mike Berners-Lee, c’est qu’il ne cherche pas à punir, mais à outiller. Il ne construit pas une morale carbone, mais une boussole pour prendre des décisions éclairées, sans tomber dans la paralysie. Le ton est didactique, parfois malicieux, souvent nuancé. Il invite à penser par ordre de grandeur, à relativiser sans relativisme, et à éviter la « tyrannie du geste pur ».

Le propos est profondément pragmatique : dans un monde contraint, il faut prioriser. Le lecteur ressort avec une hiérarchie claire de ce qui compte, et de ce qui compte moins. C’est exactement ce qui manque à tant de débats publics sur l’écologie. Tout est affaire d’éveil et de compromis. Mais pour l’heure, le compte n’y est pas.

Car même si l’auteur ne prend jamais un ton militant, son livre est fondamentalement politique : il montre que nos choix individuels sont liés à des systèmes – de production, de transport, d’énergie – et qu’aucun changement profond n’est possible sans transformations collectives. Mais il insiste sur le rôle de chacun, en tant qu’acteur éclairé dans une société en transition. Sans connaissance, sans conscience, nous restons prisonniers de nos automatismes. Et c’est là que ce livre fait œuvre utile.

Peut-on encore manger des bananes ? est un ouvrage précieux parce qu’il parle à tout le monde : curieux, sceptiques, jeunes, décideurs, professeurs ou simples citoyens. Il ne prétend pas résoudre le problème climatique, mais il nous donne une base saine pour y réfléchir sérieusement, à partir de ce que nous faisons vraiment. C’est un livre que l’on peut ouvrir au hasard, feuilleter avec plaisir, et surtout garder à portée de main pour se rappeler que comprendre, ce n’est pas se culpabiliser ; c’est se libérer pour mieux choisir.

Peut-on encore manger des bananes ?, Mike Berners-Lee
J’ai lu, avril 2025, 352 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Les Maîtres du Temps : le vide et l’infini

Les Maîtres du Temps est un film d’animation de René Laloux, adapté du roman L’Orphelin de Perdide de Stefan Wul. Alliant science-fiction et poésie visuelle grâce au style de Mœbius, le film propose un récit spatial au rythme inégal, mais porté par une richesse graphique certaine. Malgré ses faiblesses techniques et narratives, il reste une œuvre singulière dans le paysage de l’animation française.

Synopsis : Sur la planète Perdide, Claude et son jeune fils Piel fuient une inquiétante nuée de frelons, aux commandes d’un véhicule tout-terrain. Leur course se termine par un accident. Claude, grièvement blessé, envoie Piel se mettre à l’abri et lui confie un étrange microphone.

Un cinéaste du travail collectif

La science-fiction est le terrain de jeu de prédilection des explorateurs graphiques. René Laloux a confirmé ses compétences dans ce domaine avec un premier long-métrage satirique, philosophique et horrifique par bien des aspects. Adapté du roman Oms en série de Stefan Wul, La Planète sauvage lui a ainsi valu le prix spécial du jury au festival de Cannes en 1973. Une double victoire pour le metteur en scène et son co-scénariste Roland Topor, à qui l’on doit également les inoubliables dessins au crayon. Tout l’art et la démarche du cinéma de Laloux résidait dans ses collaborations. Et avant d’achever la production de Gandahar, où il s’est associé aux travaux de Caza, il replonge de nouveau dans les écrits de Stefan Wul pour adapter un space opera. L’Orphelin de Perdide est renommé Les Maîtres du Temps par les producteurs, un titre assez ironique lorsque l’on connaît la qualité de l’équipe technique et de ses ambitions sans frontière.

La rencontre de Laloux et Jean Giraud, dit Mœbius, était inévitable. Figure incontournable de la bande-dessinée ayant fondé la revue Métal Hurlant, ce dernier avait déjà été approché par Alejandro Jodorowsky pour storyboarder son Dune, qui n’a jamais vu le jour. Les Maîtres du Temps est alors traversé par une multitude de paysages, de décors et de personnages non-humanoïdes, si bien que le film est d’une grande richesse visuelle. Chaque détail compte et chaque trait donné par le dessinateur raconte une histoire. Ici, il s’agit d’un enfant livré à une planète hostile, tandis que ses sauveteurs se démènent pour le rejoindre au plus vite. Mais en réalité, le sentiment d’urgence est absent de cette intrigue, qui marque des pauses à chaque étape du voyage. Une expérience davantage sensorielle qui déploie émerveillement et fascination pour les illustrations. Le sound design et la musique au synthé de Jean-Pierre Bourtayre participent énormément à rendre l’aventure aussi vivifiante, afin de pallier les faiblesses d’écriture et au manque d’homogénéité dans l’animation.

Une épopée spatiale asymétrique

D’abord pensé comme un projet sériel, le film a énormément muté, jusqu’à finaliser l’animation dans des studios hongrois. Le manque de budget transparaît au terme d’un visionnage déstabilisant, alternant entre des séquences fluides et d’autres plus gracieuses mais d’une rigidité qui entrave le mouvement des éléments. L’utilisation de la rotoscopie est d’ailleurs notable lors d’une scène de baignade. Mais pour la majorité des plans, ils ont été animés en cellulo, une technique popularisée par les artistes de Walt Disney Studios depuis les années 30. Le jeune Piel, ainsi qu’un duo de gnomes volant, sont les mieux servis par l’animation, tandis que les Jaffar et ses compagnons de voyage humains manquent de finesse et de profondeur dans leur visuel. Le résultat est donc un peu aléatoire, mais ces défauts sont contrebalancés par la dimension poétique du space opera.

Les nuits étoilées, les vols spaciaux et le dédale végétal dans lequel évolue Piel sont tout aussi sublimes qu’une chanson de réconfort interprétée par Monique Thierry, doublage de Belle. Le spectateur a de quoi se régaler visuellement à chaque plan large et à chaque fois que de nouvelles espèces interagissent avec les héros. Et la forme finit par s’accorder avec le fond, dans sa dernière ligne droite, dès lors que les obstacles ne peuvent être surmontés qu’avec des sacrifices, cruels et symboliques. Pour autant, la tension est loin d’être maîtrisée du fait de sa narration condensée et du montage rapide, car ce projet veut être accessible au plus grand nombre, même pour les enfants. Les dialogues conçus par Jean-Patrick Manchette, une icône du polar français (Morgue pleine, Le Petit Bleu de la côte ouest, La Position du tireur couché), permettent la compréhension de l’univers avec légèreté, et notamment par le biais des personnages de Jad et de Yul, des télépathes. Une bonne idée qui se heurte cependant à des contradictions qui s’accumulent pour laisser un arrière-goût de frustration, sachant toute la portée de cet univers sombre et hostile. Une nuée de frelons dévoreurs de cervelles, des êtres ailés sans visage et sans personnalité, des soldats d’un empire dictatorial ou encore des colonisateurs qui bouleversent l’espace-temps, le deuxième film de Laloux regorge de surprises que même les lecteurs du roman ont plaisir à découvrir.

Avant que le cinéma d’animation français de science-fiction ait pu retrouver ses couleurs avec Avril et le monde truqué ou encore Mars Express, les réalisations de Laloux servaient de référentiel à tout un tas d’artiste dans l’animation traditionnelle (2D, celluloïd, dessins à la main). Ce qui a notamment permis au cinéma japonais d’affiner ses techniques (Akira, Memories) et de se les approprier, parfois en les mélangeant comme dans les œuvres d’Hayao Miyazaki. En mal de reconnaissance, car occulté par ses prestigieux collaborateurs artistiques, René Laloux mérite un second souffle et il l’a certainement trouvé avec Les Maîtres du Temps, aussi imparfait qu’il soit. La destination et le voyage ne font qu’un dans cette aventure inoubliable et d’une grande maîtrise esthétique.

Les Maîtres du Temps – Bande-annonce

Les Maîtres du Temps – Fiche technique

Réalisation : René Laloux
Dessins de : Mœbius (Jean Giraud)
Adaptation : René Laloux et Mœbius (D’après le roman L’Orphelin de Perdide de Stefan Wul)
Dialogues : Jean-Patrick Manchette
Dessiné, animé et tourné à : Centre du cinéma d’animation (Angers), Studios Télécip (Paris), Lannonia Filmstudio (Budapest)
Musique : Jean-Pierre Bourtayre
Producteur exécutif : Michel Gillet
Producteur associé : Etienne Laroche
Producteurs délégués : Roland Gritti, Jacques Dernourt
Société de production : Télécip, TF1 Films Production
Pays de production : France, Hongrie
Distribution France : Tamasa
Durée : 1h20
Genre : Animation, Science-fiction, Aventure
Date de sortie : 24 mars 1982 (ressortie le 24 avril 2024)

Oxana : l’Art, ma révolution

Lorsque la survie, la fuite ou les prières ne suffisent plus, il ne reste que la lutte pour se redéfinir et affirmer tout son être. C’est dans cet état d’esprit que l’artiste ukrainienne Oksana Chatchko a donné naissance au mouvement des Femen. Aujourd’hui encore, les droits des femmes sont plus que jamais menacés au XXIe siècle et Charlène Favier, révélée avec son premier long-métrage Slalom, délivre avec Oxana un nouveau portrait de femmes en quête de justice et de résilience. La cinéaste utilise la toile pour y peindre les émotions et l’histoire d’une authentique icône, à la fois vulnérable, indépendante et révolutionnaire.

Synopsis : Ukraine, 2008. La jeune Oxana et son groupe d’amies multiplient les actions, slogans peints sur le corps et couronnes de fleurs dans les cheveux, contre un gouvernement arbitraire et corrompu. C’est la naissance d’un des mouvements les plus importants du XXIe siècle : FEMEN.

C’est en 2008, qu’Oksana Chatchko co-fonde le mouvement Femen avec ses amies Anna Hutsol et Sacha Chevchenko. Elles dénoncent de façon générale le sexisme, le harcèlement sexuel, la prostitution et le tourisme sexuel qui s’est fortement développé en Ukraine au cours des dernières années. Armées de peinture et de pinceaux, ces femmes sont également connues pour militer dans la nudité, en utilisant leur corps pour peindre des slogans provocateurs. Leur démarche non-violente est sans frontière, bien qu’une traumatisante expérience en Biélorussie foudroie les ardeurs des activistes.

Mes seins, mes armes

En s’inspirant aussi bien des faits réels qui ont mené Oksana à se réfugier en France, Charlène Favier fait le choix de livrer sa version iconique de la femme et de l’artiste derrière son statut de militante. Du documentaire Je suis Femen d’Alain Margot, ami fidèle de la peintre, aux divers témoignages laissés avant et après le décès prématuré d’Oksana, la cinéaste s’approprie même le prénom de son héroïne en changeant deux lettres. Son Oxana en a autant à raconter et a tout à gagner dans ce bel hommage qui ne tombe dans les travers de biopics aseptisés et qui déroulent naïvement leur fiche Wikipédia.

Le film ouvre et se referme avec la fête de Kupala, où des femmes, coiffées d’une couronne de fleurs, dansent autour d’un feu de joie. Il s’agit d’une manière pour Oxana et la sororité dans laquelle elle s’inscrit de reprendre le contrôle sur son corps et peut-être de conjurer les mauvais sorts, à l’instar des Sorcières d’Akkelare. Le film reste éminemment militant et politique dans son approche, si bien qu’à la suite de La fille qu’on appelle, un téléfilm de Favier co-produit par Arte, on comprend les raisons qui ont motivé cette fascination pour une telle figure combattive. Précarité, alcoolisme du père et patriarcat ambiant sont autant de raisons qui ont poussé la jeune femme à quitter son foyer pour faire résonner sa voix intérieure qui hurle de douleur et d’injustice. On suit alors les allers-retours d’Oxana entre le jour de son vernissage à Paris en 2018 et son évolution chez les Femen en Ukraine.

Mon corps, mon uniforme

Douée depuis son enfance pour l’illustration d’icônes religieuses, la jeune femme met à profit ses talents pour transformer le corps féminin en œuvre d’art. Et toute œuvre délivre un message. C’est l’aspect poétique d’Oxana qui ressort de ses réalisations et de ses idées avant-gardistes, bien avant que le mouvement MeToo ne s’installe durablement dans la société contemporaine. Elle était la plus entreprenante dans ses actions, où la forme compte autant que le geste de se dévêtir. « Sors, déshabille-toi, gagne. » Malgré quelques réticences, leur dénudage constitue-t-il véritablement une perte ? Leurs corps exhibés ne constitueraient-ils pas leur « uniforme » dans leurs diverses luttes qui, au-delà de dénoncer, permettent de rassembler les femmes qui se révoltent d’une seule et même voix ? C’est ce qui transparait en arrière-plan, tandis qu’Oxana s’efface peu à peu derrière les actions Femen, de plus en plus radicales, relancées par Inna Shevchenko, toujours leader du mouvement à ce jour.

L’isolement d’Oxana est un élément qui sert à la compréhension du personnage. Ce qui démarque cette nouvelle œuvre de Favier avec ses précédentes, c’est le fait d’explorer la psyché de son héroïne avec beaucoup plus d’onirisme. Les symboles christiques sont assimilés par le regard et le jeu subtil d’Albina Korzh. C’est une aura de pureté qui se dégage d’elle et la mémoire d’Oksana Chatchko est sublimée à l’écran, comme si on empilait plusieurs mosaïques pour alimenter la narration. C’est une figure éclatée qui possède plusieurs angles de lecture lorsqu’on découvre la Oxana survivaliste, même après son arrivée à Paris. Exprimer sa douleur et son manque d’affection passaient essentiellement par la peinture d’icônes religieuses qu’elle détourne. Elle assure ainsi la continuité de son militantisme à travers les représentations de saints en burka ou avec des armes à feu, avec une finesse dans le trait et une justesse dans le propos qui lui valent bien un accès aux Beaux-arts.

Cependant, cette opportunité est synonyme de discipline. Et Oxana, bien qu’elle soit exigeante envers elle-même, avait besoin de liberté créative pour s’exprimer. C’est dans ce contexte sous pression, où l’on rejette aussi bien son art que son histoire, que Charlène Favier étudie les réactions de l’artiste dans un second temps. Une étude qui s’achève par une tragédie qu’elle stylise par respect à celle que l’on peut s’identifier de bien des manières, car « tout le monde peut se déclarer Femen ». Tout le monde peut incarner une idée. Oxana constitue ainsi une lutte ouverte pour les droits des femmes et un portrait solennel d’une artiste qui avait tout pour briller, mais qui a choisi de repeindre les ténèbres pour se sentir vivante et libre.

Oxana – Bande-annonce

Oxana – Fiche technique

Réalisation : Charlène Favier
Scénario : Charlène Favier, Diane Brasseur, Antoine Lacomblez
Interprètes : Albina Korzh, Maryna Koshkina, Lada Korovai, Oksana Zhdanova, Yoann Zimmer, Noée Abita
Photographie : Eric Dumont – AFC
Son : Cyril Moisson, Levente Udud
Montage : Monica Coleman
Musique : Delphine Malaussena
Scripte : Laurence Nicoli – LSA
Casting : Tetiana Vladzimirska, Sandie Galan Perez – ARDA
Décors : Florian Sanson
Costumes : Judith de Luze
Montage son : Louis Molinas
Mixage : Thomas Besson
1er Assistant mise en scène : Clément Comet
Direction de production : Karine D’Hont
Producteurs : Marc-Antoine Robert, Alice Girard, Jonathan Halperyn, Daniel Kresmery
Producteurs associés : Corinne Benichou, Xavier Rigault, Edouard Weil
Sociétés de production : Rectangle Productions, 2.4.7. Films
Pays de production : France
Distribution France : Diaphana Distribution
Durée : 1h43
Genre : Drame, Biopic
Date de sortie : 16 avril 2025

Oxana : l’Art, ma révolution
Note des lecteurs0 Note
3.5

Mikado : le jeu de la vie

Quand la légèreté illumine le drame : avec une plume douce et lumineuse, Baya Kasmi transcende les drames familiaux et sociaux dans Mikado. À travers une parenthèse estivale vibrante, ce récit explore la force des rapports humains et la quête d’émancipation. Entre confrontations et découvertes, le film célèbre l’espoir et les possibles, où l’ombre cède sa place à la lumière.

Pour son troisième long-métrage de cinéma, Baya Kasmi nous offre un joli film très attachant, plein de sensibilité et de profondeur sur les relations humaines, les liens familiaux, la marginalité sociale, et l’émancipation au sortir d’une enfance insouciante. Des sujets souvent bouleversants, sombres et dramatiques, mais traités avec une légèreté bienvenue dans un moment de vie et de rencontre estivaux qui déverrouillent le passé et libèrent l’espoir en l’avenir.

La confrontation des contraires

Dès le début du film, nous accompagnons la famille de Mikado, surnom original donné à cet homme à l’enfance très difficile, sa compagne amoureuse Laëtitia et leurs deux enfants, l’adolescente Nuage et le très jeune Zéphir, sillonnant en été les routes de Provence à bord d’un vieux fourgon aménagé en camping-car de fortune. Depuis combien de temps roulent-ils ainsi ? Pourquoi Mikado semble-t-il vouloir les protéger d’un passé difficile, d’actes inavouables et répréhensibles ? De quoi vivent-ils et comment les enfants non déclarés sont-ils éduqués ?

Félix Moati, acteur reconnu (Wahou !, La Promesse verte) incarne à merveille cet homme fébrile et « intranquille », par les expressions juvéniles d’un visage toujours aux aguets. Dans le rôle de sa compagne Laëtitia, l’actrice Vimala Pons (L’Attachement), habituée à travailler avec la réalisatrice, lui répond avec amour, sensibilité, mais aussi assurance par une certaine désinvolture qui contribue à la cohésion de cette famille soudée comme un jeu de Mikado dont on a peur de bouger la moindre baguette… En apparence en tout cas

La réalisatrice choisit de nous révéler la vérité compliquée de cette famille marginale au fur et à mesure d’un scénario construit sur les rapports humains, et centré autour de la rencontre par pur hasard avec Vincent, ce professeur de lettres reconnu, un rôle quasi à contre-emploi mais tellement crédible pour Ramzy Bédia, acteur fétiche de Baya Kasmi. Vincent habite une bastide provençale majestueuse avec sa fille Théa, insouciante mais taciturne (Saul Benchetrit, la moins solide du casting). Ils sont tout le contraire de la famille de Mikado… En apparence en tout cas

Immobilisés par une panne de leur véhicule, c’est l’audace de Laëtitia qui va faire passer la famille de Mikado quelques jours heureux à proximité de Vincent et Théa, mais risqués selon lui. Et on comprend peu à peu pourquoi, car cette halte conduit très vite à la nécessité de révéler des sentiments douloureux et autant d’actes enfouis.

La force de l’émancipation

Car au-delà de quelques rares bons moments très bien filmés en pleine nature provençale, symbolisés par ce bel oiseau apprivoisé, les déséquilibres se font jour progressivement, et notamment l’affrontement inévitable entre Mikado et Vincent qui finit par des aveux de ce dernier sur le terrible malheur qui le frappe avec sa fille, montrant subtilement que le bonheur n’est pas toujours lié à la condition sociale.

Mais la véritable révélation de cette parenthèse pas si enchantée est la curiosité et la volonté de Nuage (un nom si poétique dont on comprendra le sens) de découvrir autre chose que le confinement du fourgon familial, où sa seule et saine occupation était d’avaler des livres. Sa discussion avec Vincent, au grand dam de son père, qui découvre son érudition, puis l’amitié qu’elle va tisser avec Théa, la conduisent à rôder autour de son collège, puis de s’y inviter avec aplomb (telle mère telle fille), ce qui lui apporte enthousiasme et désillusion. Mais rien n’arrête sa volonté d’émancipation et de « retour » à une vie normale.

Nuage est interprétée par Patience Munchenbach, engagée pour le film, une véritable pépite découverte avec bonheur par Baya Kasmi. Dans ce rôle d’adolescente ingénue mais volontaire en découvrant le monde, Patience fait merveille.

Très préoccupé par la situation de cette famille itinérante, à témoin sa visite surprise dans leur camping-car de fortune, Vincent se demande avec justesse comment les aider.

Un puissant message d’espoir

S’il on assiste aux démêlés inévitables de Mikado avec la justice qui le rattrape du fait de son passé tumultueux, mais dont il est la première victime, et un échange trop rapide avec sa mère qui n’a pas su l’élever, la réalisatrice prend le parti de passer très vite sur la fin à la réinsertion sociale provoquée de sa famille, délivrant tout de même un vrai message d’espoir sur l’impact de ces belles rencontres que la vie nous réserve. Et si le jeu de Mikado finit par voler virtuellement en éclat, c’est pour le bien de tous.

Par son film intelligemment féministe – Laëtitia et Nuage osent faire changer les choses –, Baya Kasmi nous montre l’intensité des rapports humains et l’espoir de réparer les situations les plus difficiles, en évitant le misérabilisme de la marginalité, ainsi que la grisaille du réalisme social.

Tournant sous les belles couleurs chatoyantes d’une chaude fin d’été dans le sud de la France, avec la chanson La Rua Madureira de Nino Ferrer entonnée de manière récurrente, la réalisatrice réussit un film intemporel, intergénérationnel et non dénué de poésie, avec des acteurs impliqués et très bien dirigés, dont on sort ému et, disons-le, transformé. En tout cas, chacun pourra juger de cette expérience en visionnant le film.

Bande-annonce : Mikado

Fiche Technique du Film Mikado

  • Réalisatrice : Baya Kasmi
  • Scénaristes : Baya Kasmi, Olivier Adam, Magaly Richard-Serrano
  • Producteurs : Fabrice Goldstein, Antoine Rein, Pauline Seigland, Lionel Massol
  • Directeur de la photographie : Romain Le Bonniec
  • Directrice du casting : Laure Cochener
  • Chef monteur : Jean-Baptiste Morin
  • Chef costumier : Elfie Carlier
  • Directeur de production : Pierre Py
  • Régisseur général : Korentin Guivarc’h
  • Chef décorateur : Aurette Leroy
  • Ingénieur du son : Laurent Benaïm
  • Dates de Sortie : festival d’Angoulême : 29 août 2024
  • En salles en France : 9 avril 2025
  • Sociétés de distribution : Memento Distribution, Pulsar Content (International Distribution/Exports)
  • Sociétés de production : Films Grand Huit, Karé Productions

Casting principal

  • Félix Moati : Mikado
  • Vimala Pons : Laetitia
  • Ramzy Bedia : Vincent
  • Patience Munchenbach : Nuage
  • Saül Benchetrit : Théa
  • Louis Obry : Zéphir

Note des lecteurs0 Note
3.5

Cometa, une mission avec objectif optionnel

0

Avec cet album, Elie Huault fait le choix d’une histoire tournée vers l’exploration spatiale. L’absence de dialogue incite à guetter chaque détail pour enregistrer les informations significatives. Le tout début nous montre un astronaute en tenue (scaphandre) face à un écran où nous lisons en même temps que lui. Visiblement, il émerge d’une longue léthargie, après cryogénisation.

Remarque préliminaire : la cryogénisation se distingue de la congélation, opération que nous connaissons suffisamment bien pour savoir qu’elle ne permet pas la conservation sur une très longue durée. Ici, nous sommes donc clairement sur de la SF, car les connaissances scientifiques actuelles dans le domaine de la réfrigération n’apportent que d’hypothétiques perspectives. C’est donc particulier comme état pour voyager et on en déduit que l’astronaute se réveille loin de son point de départ.

Premières manifestations d’étrangeté

Ce que l’astronaute observe depuis son hublot (de taille démesurée) apparaît à la limite de l’impossibilité astronomique. L’auteur nous invite donc d’emblée à prendre du recul par rapport à tout ce qu’il propose : nous nous situons du côté du fantasme, avec des références qui rappellent que nous découvrons un « Livre Métal hurlant » sans prétention réaliste, malgré un style de dessin qui s’en approche. Sur son écran (comme s’il avait tout oublié ou pire, qu’on ne l’ait pas informé avant son départ), l’astronaute apprend la nature de sa mission : il doit retrouver une balise émettrice et un artefact (n’en serait-il pas un lui-même ?) Écran suivant : veut-il prendre connaissance d’un objectif optionnel ? Visiblement, on compte sur sa curiosité, parce que, bien évidemment, il prend connaissance de ce nouvel objectif : un mot qui en dit long. Pourtant il aurait très bien pu ne pas aller jusqu’à cet écran. Priorité donc à la localisation d’une balise pour retrouver son propriétaire, une mission qui pourrait s’avérer dangereuse. Puisqu’on l’envoie si loin, c’est qu’on ignore complètement pourquoi l’artefact qu’il recherche ne donne plus de nouvelles. On peut évidemment aussi prendre l’information comme une manifestation de cynisme de ceux qui l’envoient et/ou comme une manifestation d’humour noir de la part de celui ou celle qui a élaboré le questionnaire, donc de l’auteur de la BD. Un album original (format carré, en noir et blanc) avec des planches comportant parfois un seul dessin, parfois plusieurs, l’ensemble étant bien organisé pour raconter une histoire. Le bédéphile ne sera surpris ni par la forme ni par ce pari d’une BD sans dialogue. Et puisqu’il s’agit de Science-Fiction, l’auteur doit faire attention à ne pas perdre le lecteur.

Les questions s’accumulent

Le dernier écran d’information invite l’astronaute à rejoindre la capsule LEM, ce qui rappelle forcément les missions Apollo avec lesquelles les Américains sont partis à la conquête de la Lune. Bizarrement, l’engin qui atterrit ressemble fortement à la capsule telle qu’elle ramenait sur Terre les voyageurs de l’espace, avec son bouclier thermique destiné à la protéger des frottements lors de son retour dans l’atmosphère terrestre. Par contre l’atterrissage du LEM ainsi que son mode d’ouverture surprennent, car visiblement l’auteur ironise. D’autre part, sur le scaphandre de l’astronaute, on n’observe aucune marque distinctive indiquant sa provenance. De plus, sa tenue fait un peu datée (sa manette de commande rappelle celle d’un jeu vidéo), comme si des astronautes anonymes de l’époque Apollo étaient en mission dans un futur impossible à préciser. A moins que l’auteur cherche à apporter quelques références pour baliser le terrain en quelque sorte. Ceci dit, l’astronaute adopte un comportement très particulier une fois qu’il sort de son engin. L’aspect SF est alors bien présent.

Elie Huault 

Indéniablement, il a des idées et un réel talent pour leur mise en scène. Son choix du noir et blanc et surtout de l’absence de dialogue ne l’empêchent pas de se montrer original. Pour son humour décalé, je rapproche cet album de Police lunaire (2016) du Britannique Tom Gauld. D’autre part, Elie Huault nous propose ici un scénario avec quelques péripéties où l’astronaute se montre plein de ressources pour affronter de multiples épreuves.

Mission accomplie ?

Esthétiquement, le dessin est soigné, dans un beau noir et blanc. L’auteur aime varier ce qu’il présente, dans les décors notamment. Il assume l’absence de dialogue en gardant à l’esprit qu’un lecteur peut parcourir l’album assez rapidement. Il a donc à cœur de lui apporter la satisfaction de l’œil et de le maintenir attentif, car chaque détail peut avoir son importance. Autant dire que le titre associé à son illustration de couverture (agréable, avec un dessin en couleurs) maintient le suspense quant au contenu de l’album, se contentant d’annoncer un thème en rapport avec l’espace. Intelligemment, Elie Huault s’arrange pour nous réserver quelques surprises. Il laisse également la place à l’interprétation en incitant à la relecture.

Cometa, Elie Huault
Les Humanoïdes Associés : sortie le 9 avril 2025

Note des lecteurs0 Note
3.5

Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) : Ce qu’on donne, ce qu’on reçoit, ce qu’on transmet

L’argent et l’amour font certainement partie des piliers fondamentaux dans les relations familiales thaïlandaises. Pat Boonnitipat prend un malin plaisir à disserter sur sa culture dans son premier long-métrage, d’une sensibilité intense et d’une grande humilité. Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) nous renvoie ainsi à nos réunions familiales, dans tout ce qu’elles ont de jovial, de désordonné, de mélancolique et de cynique, tout en questionnant le poids de l’héritage. Une œuvre savoureusement drôle et émouvante !

Synopsis : Quand M apprend que sa grand-mère est malade, il voit une opportunité de mettre fin à ses galères. En jouant les petits-fils modèles, il compte bien décrocher l’héritage ! Mais gagner ses faveurs est loin d’être une mince affaire, et pour toucher le pactole, il est prêt à tout. Ce qui commence comme une mission intéressée devient peu à peu l’histoire d’un petit-fils et d’une grand-mère qui apprennent à se connaître…

Malgré un titre à rallonge et ironique pour le public francophone et international (How to make millions before grandma dies), l’intitulé original exprime, avec simplicité, tout ce que contient le film. Lanh Mah est une contraction des mots thaïlandais signifiant « petit enfant » et « grand-mère ». Ce titre évoque explicitement le lien intergénérationnel entre eux. Il a été tendrement et intimement exploré dans un premier long-métrage espagnol L’âge imminent, du Col·lectiu Vigília. Pat Boonnitipat cherche également à jouer sur cette dynamique entre deux personnages distants dans un premier temps, mais qui vont renverser les attentes de chacun à travers leur sincérité.

Emphase terminale

Le film s’ouvre avec une scène porteuse d’ironie, en illustrant tout ce qui suit dans le récit. En pleine cérémonie d’hommage à leurs ancêtres, dans un cimetière particulièrement animé, Pat Boonnitipat nous initie aux traditions qui se perdent de génération en génération. Amah (Usha Seamkhum), la doyenne de la famille, tente tant bien que mal de captiver l’attention de ses enfants et surtout de son petit-fils M (Putthipong Assaratanakul). Elle chute lourdement, et peu après, on lui diagnostique un cancer en phase terminale dans la foulée. Pas de quoi s’en réjouir, sauf s’il y a une récompense à la clé. Et le jeune M, soutenu par sa cousine Mui (Tontawan Tantivejakul), saute évidemment sur l’occasion pour surmonter ses difficultés financières. Croyant naïvement percer dans le milieu du streaming de jeux vidéo, il s’éloigne peu à peu des écrans pour se tourner vers le réel qui lui échappe.

Le petit-fils commence alors à s’immiscer dans le quotidien d’Amah, tel un personnage tout droit sorti de Parasite, selon Bong Joon-ho. Des retrouvailles forcées qui donnent lieu à des situations hilarantes, où M tente maladroitement d’accaparer son affection. Malgré son âge avancé et sans savoir qu’elle est gravement malade, Amah ne reste pas inactive dans sa modeste demeure, située au cœur de Talat Phlu, un quartier chinois de Bangkok. Son gruau de riz est un incontournable du coin et il faut être matinal pour le préparer. La caméra prend ainsi le temps d’étudier l’horizontalité des lieux, tandis que la photographie de Boonyanuch Kraithong restitue toute la chaleur et l’authenticité qui se dégagent de l’image. L’apprentissage de M commence donc ici, dans une discipline qu’il va progressivement adopter pour devenir un adulte autonome et responsable, effaçant la représentation de « bon à rien » qu’il renvoie. Pat Boonnitipat met alors le doigt sur cette période charnière où les recettes de nos grand-mères finissent par devenir les nôtres. Une transmission magnifiquement intégrée dans une narration fluide et soutenue par la musique de Jaithep Raroengjai.

Vivre vieux, mourir vivant

Reste à résoudre une question centrale pour tous les personnages. L’argent n’est pas toujours un gage de sincérité en termes d’amour. M oscille entre son rôle de chasseur d’héritage et celui de témoin discret des évènements tragiques qui font saigner le cœur de sa grand-mère, profondément attristé par la vie solitaire qu’elle mène depuis l’envol de ses oisillons. Amah attend ses enfants et leur famille tous les dimanches, assise sur un banc devant chez elle et dans sa plus belle tenue. Un geste déchirant qui témoigne de la tendresse de cette femme qui n’a pas grand-chose à donner ou à transmettre, si ce n’est sa mémoire. À M de prendre l’initiative de réunir cette famille qui s’entredéchire à l’attrait d’une fortune présumée. Comme dans La Chatte sur un toit brûlant de Richard Brooks, l’argent finit par révéler le caractère individualiste de chacun, alors que les enseignements que Boonnitipat étale dans son film sont de l’ordre du partage. Ce qui reste et qui a véritablement de la valeur, c’est ce qui nous enrichit toute notre vie, tel le grenadier – l’arbre fruitier – qu’entretient soigneusement Amah.

Au sommet du box-office thaïlandais 2024, Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) cristallise toute la bienveillance et le respect, transmis des parents à leurs enfants, et ainsi de suite. Ce film est une véritable étreinte cinématographique, notamment grâce à la performance d’Usha Seamkhum, d’une autorité et d’un réalisme saisissants. Les spectateurs peuvent également s’identifier dans cette dynamique familiale, où les crises et les rivalités intergénérationnelles sont explorées avec beaucoup de justesse et de beauté. Ce qui n’empêche pas Pat Boonnitipat d’achever son discours poignant sur le deuil, comme élément de réconciliation et de célébration. Une œuvre bouleversante qui gagne un million de fois d’être découverte en salle et en famille !

Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) – Bande-annonce

Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) – Fiche technique

Titre original : Lahn Mah
Titre international : How to Make Millions Before Grandma Dies
Réalisation : Pat Boonnitipat
Scénario : Thodsapon Thiptinnakorn, Pat Boonnitipat
Interprètes : Putthipong Assaratanakul, Usha Seamkhum, Sarinrat Thomas, Sanya Kunakorn, Pongsatorn Jongwilas, Tontawan Tantivejakul, Duangporn Oapirat, Himawari Tajiri
Photographie : Boonyanuch Kraithong
Montage : Thammarat Sumethsupachok
Musique : Jaithep Raroengjai
Producteurs : Vanridee Pongsittisak, Jira Maligool
Société de production : Jor Kwang Films
Pays de production : Thaïlande
Distribution France : Tandem Films
Durée : 2h05
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 16 avril 2025

Comment devenir riche (grâce à sa grand-mère) : Ce qu’on donne, ce qu’on reçoit, ce qu’on transmet
Note des lecteurs0 Note

4

La Jeune Femme à l’aiguille, de Magnus von Horm : sombre et sublime

La Jeune Femme à l’aiguille : dans ce troisième long-métrage, le suédo-polonais Magnus von Horn se penche une fois de plus sur les exclus et les déclassés de la société. Ici, la thématique de la grossesse non désirée, traitée dans un fiévreux et magnifique noir et blanc, semble faire écho aux développements récents du sujet dans son pays d’adoption.

Synopsis : Copenhague, 1918. Karoline, une jeune ouvrière, lutte pour survivre. Lorsqu’elle tombe enceinte, elle rencontre Dagmar, une femme charismatique qui dirige une agence d’adoption clandestine. Un lien fort se crée entre les deux femmes et Karoline accepte un rôle de nourrice à ses côtés.

Une affaire de femmes

Il est bon quelquefois d’avoir des défaillances dans sa culture générale. C’est donc vierge de toute information que l’on est allé voir La Jeune Femme à l’aiguille, un film pourtant inspiré de faits divers.

Tout a été dit sur ce film fascinant, et notamment l’accumulation des références qui y seraient empilées. L’esthétique générale du film est indéniablement assimilable au cinéma expressionniste (contraste noir et blanc saisissant, cadre étriqué, sujet angoissant, voire horrifique). Mais curieusement, on pense davantage à ses autres « hommages » (on préfère les appeler ainsi) : à Clouzot (on pense aux visages psychédéliques, superposés et déformés de Romy Schneider, traduits ici en noir et blanc), à Tod Browning ou David Lynch, évidemment, pour le côté freaks, ou encore la double référence aux frères Lumière, en miroir l’une de l’autre. Contrairement aux détracteurs du film, on trouve que ces citations apportent un vrai plus au film, et ne traduisent pas le show off qu’on lui reproche.

Karoline Nielsen (interprétée par Vic Carmen Sonne, magnifique et mystérieuse, avec son petit air de PJ Harvey) est une ouvrière danoise de la plus basse classe, qu’on rencontre en 1918, à la fin de la Grande Guerre. Malgré sa neutralité, le Danemark est impacté par cette guerre, et Karoline travaille à fabriquer des uniformes aux militaires. Un emploi misérable qui ne lui permet pas de payer son loyer. La toute première scène donne le ton du film qui va rendre compte à la fois de la grande misère d’alors et de la grande cruauté qu’on y rencontrait : pendant que le propriétaire fait déjà visiter son appartement à de potentielles locataires, une mère célibataire et sa petite fille, la première donne à la dernière une gifle retentissante sortie de nulle part, sous les yeux hagards de Karoline. Une scène dont la violence sèche est une sorte d’avertissement quant à la suite des événements.

De fait, hormis une amorce de conte de fées lorsque Karoline entrevoit un avenir riant après avoir entamé une idylle avec le directeur de son usine, idylle brève détruite aussitôt par la mère de l’instigateur, tout sera à l’avenant : violence de classe donc, violence sexiste, maltraitance à l’enfant ou encore stigmatisation des gueules cassées revenant de la guerre. Rien n’est occulté. Mais rien n’est doloriste, comme certains le disent ; tout est factuel. Magnus von Horn décrit une époque trouble et mortifère, et montre les enchaînements inéluctables des choses, surtout des mauvaises choses.

Dans sa descente aux enfers, Karoline fera notamment la rencontre de Dagmar (impeccable Trine Dyrholm), une femme trouble qui s’occupe d’avortements et d’adoptions illégales. Le personnage de Dagmar prend peut-être dans cette deuxième partie une place un peu trop importante par rapport à Karoline, de par l’histoire et  la forte présence de Trine Dyrholm. Mais le rythme est parfait : il faut cette première heure de turpitudes diverses pour comprendre la Karoline de cette deuxième heure, écrasée par sa relation avec Dagmar.

Visuellement, La Jeune Femme à l’aiguille est ébouriffant. Le noir et blanc aux forts contrastes, signé Michal Dymek, est tout simplement sublime, les cadrages adoptés, intelligents. Malgré l’époque et le style choisis, la mise en scène est très moderne, notamment avec la musique de Frederikke Hoffmeyer (Puce Mary à la scène), de l’électro expérimentale de la mouvance underground danoise, bien éloignée de la musique du début du XXe siècle. Les deux actrices principales sont fabuleuses, avec un engagement total qu’on retrouve dans le moindre de leurs gestes, de leurs regards, de leurs paroles.

Dans la foulée de son premier long métrage, Le Lendemain, Magnus von Horn rend hommage aux déclassés (le petit criminel John dans ce premier film). Sa démarche n’a rien de misanthrope : elle témoigne d’empathie et d’une lucidité sans faille. Cela n’empêche évidemment pas que la noirceur toute expressionniste de son sujet puisse rendre son film difficile à voir pour les âmes sensibles (il dit quand même avoir voulu faire un film d’horreur en réalisant ce film…), mais on aurait tort de ne pas aller à la rencontre de ce film de toute beauté.

La Jeune Femme à l’aiguille – Bande annonce

La Jeune Femme à l’aiguille – Fiche technique

Titre original : Pigen med nålen
Réalisateur : Magnus von Horn
Scenario : Magnus von Horn, Line Langebek Knudsen
Interprétation : Vic Carmen Sonne (Karoline), Trynne Dyrholm (Dagmar), Besir Zeciri (Peter), Joachim Fjelstrup (Jørgen), Tessa Hoder (Frida), Ava Knox Martin (Erena), Søren Sætter-Lassen  (Monsieur Loyal), Ari Alexander (Svendsen), Benedikte Hansen  (La mère de Jørge)
Photographie : Michal Dymek
Montage : Agnieszka Glinska
Musique : Frederikke Hoffmeier
Producteurs : Malene Blenkov, Mariusz Wlodarski , co-productrice : Madeleine Ekman
Maisons de production : Nordisk Film Production, Creative Alliance (Nordisk Film Creative Alliance), Lava Films, Nordisk Film Production, Co-production : Film i Väst, EC1 Lódz – Miasto Kultury, Lower Silesia Film Centre
Distribution : Bac Films
Durée : 123 min.
Genre : Policier, Drame, Historique
Date de sortie : 9 Avril 2025
Danemark· Pologne· Suède  – 2024

 

Note des lecteurs0 Note

4.5